Sujet et corrigé d'une dissertation : Un préjugé peut-il être utile ?

Publié le par Bégnana Patrice

« Les femmes conduisent mal », « les homosexuels sont efféminés », etc. sont des exemples de préjugés.

Or, il est assez clair qu’un préjugé est nuisible pour ceux qui en sont l’objet lorsqu’il enferme dans une identité non conforme à la réalité. Mais surtout il bloque toute réflexion sur soi et sur les autres. En effet, un préjugé est un jugement que l’on porte avant tout examen alors que l’homme se distingue par sa capacité de réflexion qui doit être un but pour lui.

Cependant, l’existence des préjugés, leur importance, leur pérennité amènent à penser qu’ils doivent bien remplir une fonction. Bref, un préjugé doit servir ou être utile, par exemple pour agir ou vivre en société.

On peut donc se demander si un préjugé peut être utile à l’homme aussi bien individuel que collectif et si oui comment et en quoi ?

Le préjugé est utile d’abord pour ceux qui manquent de réflexion pour vivre en société, pour agir conformément à la morale, mais est finalement nuisible pour la vocation de l’homme à la liberté.

 

Si le préjugé ne peut par définition favoriser la réflexion, il peut par contre favoriser l’action. C’est que pour agir, nous avons besoin de savoir quoi faire et si ce que nous faisons est bien ou non. Or, le préjugé, dans la mesure où il prescrit une règle d’action qu’on nous a inculquée, est utile dans la mesure où il nous permet de vivre en société. Et sans la société, notre vie serait misérable comme Hobbes (1588-1679) l’a montré dans le Léviathan (1651) car chacun cherchant à faire ce qui lui plaît ne pourrait rien faire que de survivre dans la crainte. En effet, nul ne serait pas guidé par ces haies que sont les lois selon sa comparaison. Un préjugé, lorsqu’il exprime une loi de la société, est donc utile pour que l’homme vive le mieux possible en accord avec les autres. Et il est bien sûr utile à la société elle-même. Or, la réflexion permet aussi de dégager des règles ? En quoi le préjugé est-il donc utile ?

C’est que tout le monde ne peut réfléchir. Les enfants doivent acquérir les règles de la société dans laquelle ils vivent. Et comme ces règles ne sont ni vraies ni fausses, ni justes ni injustes comme Hobbes l’indique dans son Léviathan, mais sont comme les règles d’un jeu, il faut qu’ils les acquièrent. De même, certains adultes ont besoin de savoir ce qu’il est bien de faire ou non. Ainsi, lorsque l’homme ne peut provisoirement, voire définitivement savoir ce qu’il doit faire, le préjugé pallie l’absence de réflexion pour agir. En matière de règle sociale, un préjugé peut être utile. Dans les autres cas, il ne paraît pas utile. Quant à celui qui réfléchit, il paraît pouvoir agir sans préjugé s’il comprend le sens des règles. Pour lui, que d’autres aient des préjugés sur la bonne façon d’agir est utile pour qu’il ne soit pas victime de mauvaises actions.

Or, la réflexion de l’individu pourrait le conduire en détruisant les préjugés, à remettre en cause la société dans laquelle il vit. Il pourrait penser qu’une autre société, juste, est préférable à celle dans laquelle il vit, condition de l’idée de révolution, voire de sa mise en œuvre. Le préjugé n’est-il donc pas utile pour tous ?

 

C’est la thèse que soutient Burke (1729-1797) dans ses Réflexions sur la révolution de France (1790). Il y défend l’utilité du préjugé contre la raison parce que ce dernier, lorsqu’il est ancien et répandu, est le résultat d’une longue tradition. Imagine-t-on chaque homme devant chercher à savoir ce qu’il doit manger, comment construire ses outils, etc. ? À cette condition, un préjugé est utile non seulement pour la société mais pout tout individu, qu’il soit apte ou non à la réflexion. Bien sûr, il y a des préjugés qui ne sont pas utiles, voire nuisibles. Mais cela ne remet pas en cause la possibilité pour certains d’entre eux de l’être. Dans quel domaine un préjugé est vraiment utile ?

C’est surtout sur le plan moral qu’un préjugé apparaît utile. En effet, il permet de prescrire à l’individu ce qu’il doit faire pour bien agir, il constitue la vertu. Seul, avec l’aide de sa seule raison, l’individu se retrouverait devant la nécessité, dans chaque cas, de se demander ce qu’il est bien de faire ou de ne pas faire. Chaque préjugé le dispense de cette réflexion. Par exemple, il est bien d’aider à sortir de l’eau un enfant qui est en train de se noyer. Réfléchir sur le cas, c’est risqué une réponse négative, par exemple au nom de l’utilité du geste pour l’individu. Et surtout, comme dans cet exemple, lorsqu’il y a urgence « le préjugé est toujours prêt à servir. » comme le dit justement Burke. Un préjugé transforme donc la vertu en habitude soutient Burke. Alors que la réflexion peut conduire l’individu à rompre avec l’habitude et donc le conduire à mal agir.

Mais, en s’en tenant au préjugé, finalement l’homme délègue sa capacité de penser. Pire ! Ne se transforme-t-il pas en esclave ? Si pour agir un préjugé paraît utile, ne peut-on pas le remplacer par la pensée personnelle ?

 

En effet, qui ne pense pas par soi-même, c’est-à-dire use de préjugé, est finalement soumis à ceux qui le gouvernent. Il obéit sans discuter. Il fait ce qu’on lui a dit de faire. Il pense ce qu’on exige de lui de penser. Il est donc comme Kant (1724-1804) en fait la comparaison dans son article Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ? (784) comme un mineur, c’est-à-dire un enfant qu’on dirige. Et il se soumet à ceux qui le dirigent qui sont donc des tuteurs. C’est pour cela qu’un préjugé est toujours nuisible car il fait perdre à l’homme sa liberté. Il est conduit ou gouverné par d’autres, voire par des idées qu’il ne fait pas siennes. À la limite, s’il est utile, c’est pour les dominants. Mais ne l’est-il pas en cas d’urgence ?

Loin d’être nuisible, la réflexion lorsqu’elle consiste à penser par soi-même implique comme Kant le montre dans son article, à penser à la vocation de tout homme à penser par lui-même. Autrement dit, on reconnaît la valeur de tout homme. Se manifeste alors un principe de justice universel qui permet de penser que certaines lois, lorsqu’elles servent certains et en desservent d’autres, sont injustes. Bref, l’égalité comme Rousseau (1712-1778) le soutenait dans ses Lettres écrites de la montagne (1769) est le principe de la justice. Penser par soi-même ne peut conduire à laisser un enfant se noyer. Au contraire. Aussi en cas d’urgence qui ne préjuge pas, agira en faveur d’autrui. Au contraire, qui a un préjugé sera tout à fait capable de laisser un autre se noyer par exemple parce qu’il appartient à un groupe détesté dans sa société, une autre classe, une autre identité, une autre origine, etc. En cela, le préjugé n’est pas du tout utile moralement. Il est bien plutôt source de conflit. L’homophobe laissera se noyer l’homosexuel, l’antisémite le juif, etc. Et nuisible pour les autres, un tel préjugé est nuisible aussi pour celui qui l’a puisqu’à cause de lui, il perd son humanité.

 

Disons donc pour finir que le problème était de savoir s’il était possible qu’un préjugé fût utile et en quoi et pour qui. C’est dans le domaine de l’action qu’il paraît utile puisqu’il prescrit ce que la société demande. Il sert surtout à ceux qui ne peuvent provisoirement ou définitivement s’instruire. Mais le préjugé paraît surtout utile à l’homme s’il est vrai que la réflexion risque d’être nuisible pour agir vite ou bien. Or, lorsqu’il s’agit de penser par soi-même, l’homme n’a pas besoin d’un temps infini et sait ce qui est bon pour l’homme : être libre, être ce pour qui il faut toujours agir. C’est pourquoi un préjugé, quel qu’il soit, est toujours nuisible à l’homme, à sa liberté et à sa dignité.

 

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