Sujet et corrigé : En quel sens sommes-nous responsables de nos préjugés ?

Publié le par Bégnana Patrice

« Les Juifs aiment l’argent » ; « Les femmes conduisent mal » ; etc. voilà des exemples de préjugés qui étonnent celui qui réfléchit. Comment est-il possible d’énoncer sans ridicule de telles généralités ? N’y a-t-il pas une responsabilité de celui qui a un préjugé s’il ne le détruit pas ? En quel sens sommes-nous responsables de nos préjugés ?

Nos préjugés paraissent s’imposer à nous dans la mesure où, par définition, ils reposent sur l’absence de réflexion. Il semble donc que nous ne sommes responsables de nos préjugés en aucun sens puisqu’il ne paraît pas possible de vouloir un préjugé en tant que tel.

Pourtant, de même que nous sommes responsables des conséquences de nos actes, même lorsqu’elles ne sont pas voulues, nous n’avons de préjugés que faute de réflexion. Nos préjugés paraissent naître de notre manque de volonté. Et à voir l’obstination de certains, nos préjugés paraissent voulus en tant que tels.

On voit donc qu’il est possible de se demander en quel sens nous sommes responsables de nos préjugés ?

Nous sommes responsables de nos préjugés au sens d’un manque de volonté, mais aussi par volonté clairement affirmée de les conserver comme condition de notre existence sociale et enfin parce que nous voulons nous soumettre ou dominer plutôt que de penser par nous-mêmes.

 

Les préjugés se forment en nous sans nous puisqu’ils se définissent négativement par l’absence de réflexion. On désigne par là tous les jugements qui ne reposent sur aucun examen, aucune connaissance, aucune pensée. En ce sens, n’importe quelle proposition qu’on tient pour vraie sans examen est un préjugé. Les préjugés peuvent avoir diverses sources. Ils peuvent provenir de la société comme le montrent les préjugés relatifs aux autres peuples ou aux autres groupes sociaux dans les sociétés d’ordres comme l’ancien régime en France. Ils peuvent aussi venir de la généralisation d’une expérience personnelle comme le montrent les préjugés qui commencent pas « Les … etc. ». Et cette généralisation se fait spontanément en nous. Les préjugés organisent notre vie, notamment sociale. Tout paraît donc nous inciter à avoir des préjugés. Ne pouvons-nous pas grâce à la réflexion en triompher ?

Encore faut-il pouvoir le faire. Dans le livre VII de La République, Platon met en scène des hommes dans une caverne qui, attachés, regardent un mur où ils voient les ombres d’objets qui passent derrière eux, éclairés par un feu sur une hauteur. Ne pouvant se retourner, ils ne peuvent pas changer de façon de penser. Il est clair qu’il y a là l’image pour nous des opinions qu’on n’examine pas, bref, des préjugés. Tout se passe donc comme si nous ne pouvions être responsables de nos préjugés puisque nous ne pouvons pas vouloir en sortir, engoncés que nous sommes dans les habitudes de la vie. Mais la réflexion est-elle impossible ?

Remarquons que les sources diverses des préjugés conduisent dans les faits à une certaine diversité des préjugés, voire à l’opposition entre eux. Et cette opposition, cette diversité des opinions ne peuvent pas ne pas être perçues. Elle conduit tout naturellement à remettre en cause notre adhésion à nos « vérités ». On le voit dans la figure de Socrate. Interrogeant inlassablement ses concitoyens ou les étrangers de passage à Athènes selon le témoignage de Platon (Apologie de Socrate), il leur montre leur ignorance et les incite à réfléchir. Or, loin d’obtenir ce résultat, il suscite la haine. Les préjugés ont également comme sources les passions qui nous y font tenir et ce qu’on peut désigner comme une certaine paresse intellectuelle. C’est donc au sens d’une absence de volonté de réfléchir que nous sommes responsables de nos préjugés.

Cependant, nos préjugés nous permettent de vivre notamment en société alors que la réflexion est souvent destructrice et ne peut guère les remplacer. Ne faut-il pas alors penser que nous sommes responsables de nos préjugés en ce sens que nous les voulons pour vivre en société ?

 

Les préjugés se présentent comme sociaux, c’est-à-dire qu’on les trouve répandus dans un groupe. On peut donc dire avec Taine (1828-1893) dans Les Origines de la France contemporaines (1875-1893) qu’ils sont un condensé de l’expérience des peuples. Loin d’être critiquables, ils permettent donc à l’individu de vivre de façon humaine. Taine va jusqu’à considérer que la raison peut retrouver leur bien fondé. Ils permettent au peuple de vivre heureux soulignait pour sa part Herder (1744-1803) dans Une autre philosophie de l’histoire (1774) contre la pensée des Lumières. Ainsi peut-on être responsable des préjugés en les défendant comme préjugés. Mais, en en faisant l’apologie contre une raison qui croit pouvoir tout légiférer, n’est-ce pas les détruire comme préjugés ?

Vouloir conserver les préjugés comme Burke (1729-1797) dans ses Réflexions sur la révolution de France, c’est bien en ce sens en être responsable, dans la mesure où on comprend leur bien fondé. Ce n’est pas les détruire puisqu’il s’agit alors de les admettre en pleine conscience. Il s’agit bien plutôt, grâce à la réflexion sur l’homme et la société, de comprendre leur rôle. Déjà Platon, lorsqu’il conçoit dans La République sa « cité de beauté » (527c), imagine des mythes qu’il faut faire croire aux classes inférieures, voire aux dirigeants pour qu’ils maintiennent la constitution. Le législateur platonicien est donc pleinement responsable des préjugés qu’il inculque. Et il veut éduquer les hommes de la cité de façon à ce qu’ils les conservent. N’est-ce pas alors que la responsabilité n’est pas partagée ?

Disons alors que nous sommes collectivement responsables de nos préjugés entendus comme étant l’ensemble des idées reçues qui rendent possibles la vie dans telle société. Ceux qui reçoivent les préjugés en n’usant pas de la réflexion. Ceux qui les inculquent sciemment ou non en voulant les imposer. On pourrait en ce sens aller jusqu’à dire que privilégier la réflexion est une sorte de préjugé de la société européenne depuis l’époque des Lumières. C’est qu’en effet, ce sont les préjugés qui font la possibilité de la vie humaine en société. Sans eux, nous ne serions que des loups inquiets selon l’image de Taine dans Les origines de la France contemporaine. C’est pourquoi dans ses Réflexions sur la révolution de France, Burke soutenait qu’il fallait les chérir comme lui et ses amis le faisaient pour ne pas s’en tenir à une raison individuelle bien petite, corrosive et peu vertueuse

Néanmoins, préférer les préjugés à la réflexion personnelle, c’est finalement s’abandonner à ce qui est pensé par d’autres et qui s’impose à nous. Tout se passe comme si on abandonnait alors sa pensée à d’autres, c’est-à-dire qu’on perdait sa liberté. Dès lors, n’est-ce pas notre volonté qui nous rend responsables de nos préjugés ? Comment si vouloir penser permet de penser par soi-même ?

 

On peut donc avec Kant dire que les préjugés ont pour source certains vices, c’est-à-dire des défauts moraux dont nous sommes responsables. Il nomme plus précisément la paresse et la lâcheté dans son article Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ? En effet, par la première on s’évite l’effort de penser. On le délègue à d’autres. Et cette délégation est bien un acte de volonté fait en connaissance de cause. Par là même on est pleinement responsable. Ce qui ne veut pas dire d’ailleurs que ceux à qui on délègue la fonction de penser pensent eux-mêmes. Il leur suffit de répéter les préjugés qui règnent dans la société. Par contre, en prenant sur eux la tâche de dire ce qu’il faut penser, ils prennent le pouvoir. Ainsi, notre paresse nous amène à être dominés par d’autres et à l’être volontairement puisque nous choisissons la facilité. Toutefois, n’y a-t-il pas aussi une responsabilité des dominants que Kant nomme des tuteurs par opposition aux mineurs, c’est-à-dire aux adultes qui ne se prennent pas en charge du point de vue de la pensée ?

La deuxième explication des préjugés, c’est la lâcheté. Et là, la responsabilité est partagée si l’on peut dire. Bien sûr, être lâche est une faute. Et tel est le cas de celui qui ne veut pas penser par lui-même. Pour lui, il est plus rassurant de rester non seulement dans le champ des pensées partagées par tous, mais même s’il est possible de transformer un préjugé en une pensée sans en changer le contenu, toujours est-il qu’il faut commencer par la remettre en cause. Il faut donc envisager qu’elle ne soit pas valable et dès lors, agir en conséquence. Ce qui implique éventuellement de s’opposer aux pouvoirs. On voit donc que l’acceptation des préjugés nous rend responsables en ce sens que nous faisons le choix de ne pas affronter le danger. Quant à ceux qui prennent en charge les pensées ou préjugés obligatoires, ils traitent les autres comme du bétail, c’est-à-dire contrairement à leur nature d’homme. Leur responsabilité est donc de nature morale. Ils choisissent de faire le mal en connaissance de cause. Mais si ce danger nous est présenté, comme Kant le note dans Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ?, par les tuteurs, cela ne diminue-t-il pas notre responsabilité ?

Nullement. Car, si nous ne sommes pas responsables du contenu de nos pensées, nous le sommes de les accepter lorsque nous pouvons les refuser. Or, si nous étions toujours enfermés dans les préjugés, il est clair que jamais l’idée même de s’en défaire ne viendrait. Ce qui n’est pas le cas. Aussi, nous sommes bien en un sens les auteurs des préjugés qui sont les nôtres, quand nous ne sommes pas les auteurs de nouveaux préjugés. Car, c’est bien le refus de penser par soi-même qui fait que, même si un peuple se libère par la révolution d’un régime despotique, de nouveaux préjugés viendront. Ainsi Kant note que lorsque certains hommes se libèrent des préjugés, c’est-à-dire sortent de la minorité, ils incitent nécessairement les autres à penser par eux-mêmes dans la mesure où penser par soi-même, c’est précisément penser que tout autre a vocation à penser de son propre chef. Or, ceux qui sont encore empreints de préjugés se révoltent contre cette incitation. Il rejoint ainsi Platon qui, dans La République, montre dans son allégorie de la caverne que l’homme qui est sorti de la caverne et qui a découvert le savoir, lorsqu’il cherche à libérer ses anciens compagnons est moqué, voire tué à l’instar de Socrate.

 

Disons pour finir que le problème était de savoir en quel sens nous sommes responsables de nos préjugés. Il est apparu que nous étions responsables de nos préjugés dans la mesure où nous manquions de volonté pour ne pas avoir de préjugés étant entendu qu’ils peuvent finalement apparaître en tant que tels. Toutefois, nous pouvons en être pleinement responsables en les acceptant comme tels au nom de leur vertu sociale. Mais celle-ci masque finalement une volonté de ne pas penser par soi-même, par paresse et lâcheté, par volonté de domination également, qui nous rend responsables au sens moral du terme de nos préjugés.

N’est-ce pas justement cette dimension de domination sociale tout comme de soumission qui explique la difficulté à se débarrasser des préjugés ?

Publié dans Sujets L ES S

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générateur de kamas 14/10/2014 16:05

On en veut davantage traité de cette manière. Sympa.