Un exemple de dissertation : y a-t-il de bons préjugés ?

Publié le par Bégnana Patrice

Les préjugés ont mauvaise presse. Qui affirmerait en avoir ? Car, comme ils sont des jugements assénés sans réflexion, ils sont mauvais pour l’esprit, mauvais dans la pratique s’ils induisent en erreur ou font mal agir. Réfléchir, c’est détruire le préjugé en tant que tel.

Cependant, un préjugé peut être bon s’il permet par exemple de vivre, voire de vivre moralement. Et comme la réflexion nous plonge souvent dans le doute et remet en cause les idées reçues les mieux éprouvées, il paraît possible de penser qu’il y a de bons préjugés.

On peut donc se demander s’il y a des conditions qui permettent d’affirmer l’existence de bons préjugés.

On verra d’abord en quoi éviter momentanément de réfléchir et la condition d’existence de bons préjugés, puis en quoi les préjugés traditionnels sont bons parce que meilleurs que la réflexion aux yeux de la réflexion elle-même avant enfin de dégager la possibilité d’envisager que tous les préjugés sont mauvais sans conduire à une paralysie de l’individu par une réflexion corrosive et sceptique.

 

Un préjugé est une proposition que l’on tient pour vraie sans preuve sans y avoir réfléchi. C’est une assertion reçue. Sont de ce type les mythes que l’on trouve chez de nombreux peuples. Croire que la Terre et le Ciel sont des Dieux qui ont enfanté d’autres Dieux comme les Grecs anciens croyaient la Théogonie d’Hésiode. Et même si elle est inventée, elle l’est sans réflexion. Le poète antique croyait être inspiré par les Dieux. Ce n’est pas pour rien que Socrate soutenait qu’il était ignorant car incapable de s’expliquer sur les idées qui étaient les siennes dans l’Apologie de Platon (22b-c). Le préjugé provient donc d’une certaine tradition ou quelquefois, en instaure une. Faux, le préjugé est mauvais. S’il conduit à de mauvaises actions, du point de vue technique ou du point de vue moral, il est aussi mauvais. Mais, un préjugé peut être vrai. Dès lors, il paraît bon. Mais comme on ne le sait pas, ne faut-il pas toujours le remplacer par autre chose ou bien peut-il l’être quand même ?

Un préjugé peut être bon pour l’action à la condition qu’il soit vrai. Or, comme on n’a pas toujours le temps de réfléchir, s’il permet de réussir l’action et même si on ne sait pas pourquoi, on ne voit pas comment on ne pourrait pas dire qu’il est bon. Autrement dit, la réflexion n’est parfois d’aucune utilité pour réussir. Sans compter que tant que la tradition se révèle efficace, il n’est pas nécessaire d’en changer. Enfin, les enfants, comme l’indique Voltaire (1694-1778) dans son article « préjugé » du Dictionnaire philosophique portatif (1764), voire les adultes qui n’ont guère l’occasion de réfléchir, ont besoin de préjugés. Christophe Colomb cherchait le royaume du prêtre Jean selon Marianne Mahn-Lot dans son Portrait historique de Christophe Colomb (1988). Ce préjugé ne l’a nullement empêché d’arriver à bon port. Au contraire. Il l’a soutenu. Et l’on sait qu’il n’a jamais su qu’il avait découvert l’Amérique. Il a néanmoins réussi. Il faut quand même qu’il soit possible après coup de savoir que les préjugés sont bons, c’est-à-dire que quelques hommes au moins, soient capables de jugement. Mais est-ce le cas d’un point de vue moral ?

Sont bons, voire très bons, les préjugés qui rendent possibles la vie sociale comme Voltaire (1694-1778) le soutient dans son article « Préjugé ». Puisque l’enfant ne peut réfléchir, il faut lui inculquer certaines opinions. Voltaire l’illustre en donnant les exemples du respect des parents, de l’interdiction du vol ou du mensonge. Platon (~428-347 av. J.-C.), dans les livres II et III de La République insiste sur la nécessité pour que les fables qu’on raconte aux enfants soient morales : c’est ce qu’il nomme théologie. Car, on forme sinon de mauvais caractères. C’est donc l’efficacité morale qui montre les bons préjugés.

Il n’en reste pas moins vrai qu’il ne faut pas préjuger soi-même pour déterminer quels sont les bons préjugés. Dès lors, pour les déterminer, il faut les détruire comme préjugés. En outre, s’il faut que certains n’aient pas de préjugés pour juger quels sont les bons, ne faut-il pas qu’ils présument de leur capacité à connaître. Peut-on donc penser qu’il y a de bons préjugés sans les détruire ?

 

Un préjugé véritable est reçu. Il provient donc d’une tradition. En réalité, il n’est jamais inventé car, comme le soutient Taine (1828-1893) dans ses Origines de la France contemporaine (1875-1893) il provient d’une très longue expérience. De ce point de vue, il est une sorte de raison qui s’ignore et que la raison peut découvrir grâce à la recherche historique. Mais, à supposer qu’elle ne puisse découvrir la valeur du préjugé, elle n’en demeure pas moins. Sont donc bons tous les préjugés qui s’appuient sur la tradition, c’est-à-dire sur un héritage culturel, autrement dit ce qui est acquis et transmis de générations en générations. C’est qu’il y a là une sorte de capital pour parler comme Burke (1729-1797) dans ses Réflexions sur la révolution de France (1790) dont la durée fait la valeur. Nul besoin donc de réfléchir pour savoir qu’un préjugé est bon. Mieux, c’est à la condition qu’on ne réfléchisse pas qu’il demeure bon. Et c’est parce qu’on réfléchit sur ce qui le rend bon qu’on peut arriver à le comprendre. Un préjugé utile est-il donc possible ?

Il est tout à fait possible qu’il y ait de bons préjugés au sens d’utiles parce que bons au sens de vrais. C’est que la tradition ne peut se tromper du tout au tout. Les hommes n’auraient pas survécus. L’histoire montre que les peuples ont les idées les plus étranges sur leur mode de vie et Montaigne (1533-1592), dans les Essais (I, 23) nous a montré que les coutumes les plus opposées aux nôtres passent pour des vérités. Dès lors, il faut adopter une position relativiste et comprendre que la coutume qui fait le préjugé est bonne parce qu’elle est coutume. C’est pourquoi Montaigne refusait que l’on en change. Or, comme l’indique Herder (1744-1803), dans Une autre philosophie de l’histoire (1774) les préjugés permettent à chaque peuple de vivre. Tant qu’il les conserve, il vit bien, c’est-à-dire est heureux. Par contre dès que la réflexion commence, et les voyages qui font découvrir l’étranger, c’est-à-dire l’autre, alors les préjugés se désagrègent et l’homme est malheureux. Au sens d’utiles, il y a bien de bons préjugés qui demeurent donc comme tels dans la mesure où ils restent bons tant qu’on ne réfléchit pas. Mais permettent-ils de bien vivre au sens moral de l’expression ?

On peut aussi admettre que les préjugés sont bons au sens de conforme à la morale. En effet, pour bien agir, il suffit de se représenter le bien. Nul n’a besoin de connaître un cours entier de philosophie morale pour bien agir. Dès lors, si le préjugé s’inscrit dans une tradition éprouvée, il permet à l’individu de faire le bien. Ainsi Platon dans La République expliquait que les dirigeants doivent relater un mythe aux gouvernés, celui des races d’or, d’argent et de fer, pour que l’ordre de la cité, tourné vers la justice, demeure. On peut dire avec Burke que les préjugés sont bons lorsqu’ils permettent à la vertu de s’exercer sans interruption car la raison, parce qu’elle conduit à discuter, interrompt l’exercice de la vertu. Dans Les misérables (1862) de Victor Hugo (1802-1885) l’évêque Myriel donne ses deux chandeliers en argent à Jean Valjean après que les gendarmes l’ont ramené avec ses couverts en argent. L’évêque ment en prétendant que Jean Valjean ne les a pas volés et qu’il les lui a donnés pour qu’il fasse le bien. Cette action n’est pas le fruit d’une longue délibération mais bien plutôt d’une impulsion qui tient à son habitude de faire le bien à tous.

Néanmoins, admettre qu’il y a de bons préjugés, utiles, voire moraux, c’est finalement accepter ou que les hommes soient comme des bêtes, incapables de toute réflexion ou que certains hommes dictent aux autres ce que eux-mêmes ne comprennent pas à leur plus grand profit. Dès lors, ne faut-il pas bien plutôt considérer que tout préjugé est intrinsèquement mauvais et qu’il n’y a donc aucune condition qui rend possible l’existence de bons préjugés ? Mais comment est-il possible alors de remplacer tous les préjugés par la réflexion qui paraît en l’homme si faible ?

 

Le propre du préjugé est qu’il empêche de penser par soi-même. Qu’il soit ancien, ou qu’il soit nouveau car il n’est pas possible qu’il n’apparaisse pas à un moment, il provient d’un manque de réflexion. Il ne peut pas être une ancienne idée réfléchie qui aurait perdu son caractère réfléchi puisqu’il faut bien qu’il advienne de façon irréfléchie. C’est qu’il ne suffit pas d’avoir une idée, voire une idée nouvelle pour qu’elle ne soit pas un préjugé. Il ne suffit même pas qu’il s’appuie sur l’expérience, car, entendue comme habitude ou routine, elle est tout à fait capable de renforcer les préjugés par une sorte de prédiction auto réalisatrice ou d’effet Œdipe. On entend par là le fait que ce qu’on prédit participe à la réalisation de ce qui est prédit comme Œdipe en écoutant l’oracle a fui ses parents adoptifs et a fini par tuer son père réel et épouser sa vraie mère sans le savoir. C’est ainsi que longtemps, les femmes ont passé pour être incapables de toute pensée. Aussi, non seulement on les empêchait d’accéder à l’enseignement, ce qui favorisait en retour le jugement qu’on avait sur elle, mais en outre on ne pouvait voir dans ce qu’elles proposaient que les manques. Comment penser qu’il n’y a aucun préjugé ?

En réalité, le préjugé est toujours mauvais et mérite d’être détruit. C’est qu’en effet, s’il permet de réaliser une action, dans la mesure où il masque ce qui la rend possible, il empêche toute adaptation à une réalité nouvelle. Les Amérindiens qui croyaient que des Dieux viendraient de la mer ont mis longtemps à comprendre, à leur détriment, que les Espagnols ne l’étaient pas (cf. J.M.G. Le Clézio [né en 1940], Le rêve mexicain ou la pensée interrompue, 1988). Et il n’est pas, malgré l’apparence, difficile de détruire un préjugé. Car, c’est précisément la réflexion qui le détruit. Il y faut toutefois, comme Kant le note à juste titre dans son article Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ? (1784), du travail et du courage, bref de la volonté. Car, pour détruire un préjugé, il suffit de se poser la question de sa valeur pour tout homme. Penser par soi-même montre Kant, c’est penser que tout homme peut penser par lui-même. Aussi ne pas avoir de préjugés, c’est justement inciter à penser par soi-même, ce qui ne signifie pas inventer de nouveaux préjugés, mais penser en se demandant si ce qu’on pense a une valeur pour tous. Les préjugés n’ont-ils pas quand même une valeur morale ?

Il n’y a pas de véritable morale qui puisse reposer sur le préjugé. Il est mauvais aussi de ce point de vue. En effet, pour agir moralement, il faut être acteur. Or, qui a un préjugé, serait-il le préjugé du bien, ne peut être dit bien agir puisqu’il fait ce qu’une tradition le somme de faire, sans s’être approprié l’idée. Lorsque Hayek (1889-1992), dans Droit, Législation et Liberté (1973), fait l’éloge du préjugé parce qu’il donne le sentiment qu’il y a des choses qui ne se font pas, il néglige le fait que c’est alors une sorte d’action automatique, et non une réflexion. Et cette réflexion morale ne consiste pas tant à analyser théoriquement ce qu’il faut faire qu’à se demander si on ne traite pas les autres comme des choses. Tout homme peut le faire. L’évêque Myriel n’a pas préjugé. Il a pensé que Jean Valjean, comme tout homme, pouvait faire le bien et que l’ancien bagnard ne pourrait le faire en retournant au bagne. Ne pas voler ou ne pas mentir ne se font pas, car c’est ne pas respecter les autres, quels qu’ils soient : voilà ce que la réflexion nous dit. Et cette réflexion renforce bien au contraire l’habitude de bien agir, c’est-à-dire la vertu dans la mesure où, non seulement dans les cas habituels, elle nous fait choisir ce que nous devons faire, mais elle nous permet dans les cas extraordinaires, de nous décider.

 

En un mot, le problème était de savoir s’il y a des conditions qui permettent d’affirmer l’existence de bons préjugés. Nous avons vu qu’à la condition d’être des opinions vraies acquises par ceux qui ne peuvent réfléchir certains préjugés pouvaient apparaître bons sur le plan moral ou politique. Toutefois, ils ont vocation à disparaître. Aussi, à la condition d’être des idées traditionnelles qui dispensent d’un usage corrosif et limité de la raison individuelle, certains préjugés sont apparus bons. Néanmoins, même si la raison a ses limites, les préjugés sont, en dernière analyse, mauvais, car ils enchaînent les individus. C’est en pensant par soi-même qu’on se libère des préjugés qui sont intrinsèquement mauvais pour l’homme, pour les hommes. Il n’y a donc pas de bons préjugés.

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