sujet et corrigé d'une dissertation (terminales technologiques) : Faut-il vouloir la justice au dépend de la liberté ?

Publié le par Bégnana Patrice

 

On dit souvent que la justice, qu’on se représente sous la figure de la loi, limite notre liberté. En effet, elle nous interdit de faire tout ce qui nous plaît, ne serait-ce que par la menace de sanctions comme la prison, les amendes, etc. On pense aussi qu’il faut une justice pour pouvoir vivre en société et non seul et misérable. Il semble alors nécessaire de vouloir pour cela la justice au dépend de la liberté. C’est aussi une obligation, c’est-à-dire une règle qu’il faut choisir parce qu’elle est bonne, puisque les criminels quant à eux paraissent choisir leur liberté au dépend de la justice : ils infligent ainsi aux autres des maux.

Cependant, s’il est nécessaire de choisir la justice, c’est pour, en société, vivre le mieux possible et finalement, … vivre librement. Une justice qui fait de certains les esclaves des autres appelle bien plutôt la révolution. Il paraît donc obligatoire de toujours choisir la liberté.

On peut donc se demander s’il faut vouloir la justice au dépend de la liberté ou bien si vouloir la justice n’est pas toujours, et en quel sens, vouloir la liberté.

La liberté n’est-elle pas plus précieuse pour l’individu que la justice ? Et pourtant, ne faut-il pas lui préférer la justice pour que la vie en société soit possible et aussi la vie de l’individu ? La liberté politique n’est-elle pas finalement le principe même de la justice qui implique que choisir l’une c’est choisir l’autre ?

 

 

Il ne faut pas vouloir la justice au dépend de la liberté car celle-ci est plus précieuse que toute chose. S’il est possible, il faut plutôt choisir la liberté. En effet, la justice, c’est ce qui limite la liberté au service de la société dans son ensemble. Pour être libre, il faut donc justement très souvent aller à l’encontre de la justice. La liberté peut s’entendre alors comme faire ce que nous désirons et toute contrainte limite notre liberté. On peut, par prudence, suivre les lois de son pays ou du moins du pays où on réside, pour éviter les sanctions qui sont attachées à leur transgression. Dans ce cas, c’est par liberté qu’on suit la justice : c’est elle qu’on veut. Ainsi, agir par peur de la sanction, c’est choisir un moindre mal, c’est donc le faire librement, par calcul intéressé. Si on peut impunément transgresser les lois, la liberté exige de le faire. C’est ainsi que dans le roman épistolaire Les Liaisons dangereuses (1782) de Laclos (1741-1803), le personnage de la marquise de Merteuil se montre une femme libre par rapport aux mœurs opprimantes de son époque, le xviii°, même si elle en transgresse les lois.

On peut même penser que pour être libre sans dépendre de la justice, la meilleure place est celle du pouvoir. En effet, il est ainsi possible d’être absolument libre, de faire tout ce qui nous plaît. C’est la position du tyran. Pour lui, c’est son bon plaisir qui compte et en aucun cas la loi. Soit il obtient le pouvoir contre la loi, soit il l’exerce sans en tenir compte. Pour le tyran, il ne faut pas vouloir la justice au dépend de la liberté. Il faut exercer sa liberté et ne pas se préoccuper de la justice. Il présente donc le modèle pour arriver à contourner l’exigence de justice, faire jouer en sa faveur la société.

Néanmoins, le tyran n’est libre qu’en apparence puisqu’il ne peut pas ne pas vivre dans la crainte. Il vit avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Dès lors, ne faut-il pas vouloir la justice au dépend de la liberté ? À quelle fin ?

 

Il faut vouloir la justice au dépend de la liberté parce que sans la justice, la liberté n’est pas grand-chose, voire elle est illusoire. Si donc je désire ce que la justice interdit, je dois me conformer à la justice pour conserver ma vie et donc ma liberté pour mes autres désirs. La justice est donc la priorité. Je dois être prêt à sacrifier mes désirs pour pouvoir vivre. En ce sens, je sacrifie bien ma liberté. C’est ainsi que Hobbes dans le Léviathan (chapitre XXX) compare les lois constitutives de la justice aux règles d’un jeu. Il faut vouloir les règles pour pouvoir jouer le jeu. C’est une nécessité. Il faut donc vouloir la justice telle qu’elle existe dans le pays où on réside, quelle qu’elle soit, pour pouvoir vivre en société et ainsi profiter des bienfaits de la société. La liberté entendue comme l’absence de contrainte est alors secondaire.

Même dans le cas où la justice paraît injuste, il faut la préférer à la liberté. C’est que son rôle est de maintenir l’ordre. Lorsqu’elle n’est plus respectée, c’est la guerre civile, ce sont des morts et des destructions pires que l’injustice supposée. Croire en effet que la justice peut être injuste, c’est penser qu’on est la source de la justice, qu’on la connaît et que les représentants légaux doivent se soumettre à notre point de vue. Et si chacun pense être capable non seulement de définir la justice, mais surtout de l’imposer aux autres, alors, la société n’est pas possible. Or, sans elle, il n’y a pas de vie humaine possible.

Cependant, à ce compte, la justice permet à certains de profiter des autres qui eux, préfèrent leur liberté à la justice. Dès lors, ne doit-on pas penser qu’il ne faut pas vouloir la justice au dépend de la liberté car sinon on est l’esclave de ceux qui veulent l’inverse ? Comment alors concilier justice et liberté ?

 

Il faut vouloir la justice pour la liberté véritable. En effet, la justice est l’égalité, celle de tous devant la loi. Elle permet à la fois la vie sociale et que personne ne soit soumis à un autre au détriment de son propre intérêt. En effet, qui est soumis à un autre n’est pas libre. Il en va de même à celui qui est soumis à un groupe. Pour que personne ne soit soumis aux autres, il faut donc que la loi soit la même pour tous. En effet, personne ne peut dominer les autres. À ce compte, obéir à la loi, ce n’est pas être soumis si tous y obéissent ou si du moins ceux qui ne le font pas sont sanctionnés. C’est donc une obligation que de vouloir la justice en ce sens non pas au dépend de la liberté mais pour elle puisque c’est bien pour chacun et pour tous. Mais en obéissant à la loi, ne va-t-on pas à l’encontre de ses désirs ?

C’est bien le cas, mais cela ne supprime pas la liberté. En effet, faire ce qui nous plaît c’est en réalité être soumis à nos désirs, en dépendre. On l’admet facilement pour ceux qui sont dépendants de l’alcool ou du tabac. En voulant la loi, l’individu se libère de ses désirs. Il montre ainsi une volonté, c’est-à-dire une capacité de choix. Ainsi, c’est donc une nécessité pour vivre librement de vouloir la justice au sens de l’égalité de chaque homme ou femme devant la loi.

Mais c’est aussi une obligation de vouloir cette justice lorsque les gouvernants utilisent les lois pour servir leur intérêt personnel comme le dénonce à juste titre Rousseau dans la neuvième de ses Lettres écrites de la montagne (1769). C’est pourquoi, plutôt que l’esclavage, les hommes peuvent, ensemble, se révolter pour la justice, et parfois au dépend de leur propre vie. Lorsqu’ils y arrivent, ils montrent que l’obligation de vouloir la justice ne se fait pas au dépend de la liberté mais pour elle. C’est pourquoi les gouvernants eux-mêmes doivent toujours être choisis par les gouvernés qui doivent être les auteurs, au moins indirects, de la loi et donc de l’exercice de la justice.

 

 

Disons pour finir que le problème était de savoir s’il faut vouloir la justice au dépend de la liberté ou non. La liberté apparaît si précieuse si on la définit comme l’opinion commune, faire ce qui nous plaît, qu’on désire comme le tyran se passer de toute justice ou tout au moins n’y obéir que par nécessité. Or, il apparaît que sans justice, la vie sociale n’est pas possible. C’est pourquoi il est nécessaire et obligatoire de vouloir la justice plutôt que la liberté pour aussi choisir le mieux. Reste que la justice pensée sans l’égalité devant la loi, sans même la participation de tous au moins indirecte à l’élaboration de la loi, n’est rien d’autre que la domination des uns sur les autres. C’est pourquoi ce qu’il est obligatoire de vouloir, c’est la justice véritable non pas au dépend de la liberté, mais pour elle, entendue au sens politique d’obéir à la loi qu’on s’est donnée collectivement.

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