Leçon sur le fait religieux

Publié le par Bégnana Patrice

Le Caravage (1571-1610), "L’incrédulité de Saint Thomas" (1603), huile sur toile, 107 x 146 cm, Palais de Sanssouci, Potsdam.

Le Caravage (1571-1610), "L’incrédulité de Saint Thomas" (1603), huile sur toile, 107 x 146 cm, Palais de Sanssouci, Potsdam.

Lorsqu’on s’interroge sur la religion, on peut partir du fait religieux, c’est-à-dire, non pas des croyances individuelles, mais des pratiques collectives. Le fait religieux apparaît alors à la fois universel et particulier puisqu’on le trouve partout mais sous des formes variables. En quoi consiste-t-il ?

Les antiques étymologies de la religion, religare, relier, et relegere, relire, éclairent quelque peu ce qui caractérise le fait religieux. On ne peut guère nier que ce que nous appelons religion renvoie à une façon de relier les hommes entre eux et le domaine sacré. Qu’il s’agisse des dieux, des lieux qui leur sont consacrés, des façons d’être, de faire ou d’agir qui ont une valeur absolue, le sacré s’oppose au profane où les valeurs sont toujours relatives. Et en même temps, il n’y a pas de fait religieux sans acte de relire une parole qui s’est exprimée, à l’origine ou en faisant origine.

Comment rendre compte du fait religieux ?

La fable de Voltaire (1694-1778) mérite d’être d’abord examinée. À l’origine, des prêtres menteurs auraient fait croire au peuple crédule en des fables qui se seraient ensuite conservées. C’est ce qu’il développe dans son Mahomet (1741) qui vise toutes les religions : « Nos prêtres ne sont pas ce qu’un vain peuple pense, / Notre crédulité fait toute leur science. » On peut objecter à cette fable qu’elle n’a convaincu aucun religieux.

Plutôt donc que de chercher du côté de la foi, il faut chercher du côté des pratiques notamment sociales. On peut alors voir dans la religion un fondement, si ce n’est le fondement de la société ou plutôt de la communauté. En effet, la distinction entre le sacré et le profane s’impose toujours à une communauté qui est par là même unie. Les individus coordonnent leurs actions. Le caractère indiscutable des mythes et des rites religieux assure une stabilité que l’intelligence ordinaire ne permet pas. On peut alors aller jusqu’à voir dans le fait religieux l’origine de la communauté humaine.

Il paraît impossible de considérer que l’homme, à l’origine, aurait pu par le raisonnement, fonder la société. Et comme il y a une diversité de règles et de mœurs, on comprend que les religions, tout aussi diverses, viennent sanctionner l’organisation sociale dont elles sont solidaires. Enfin, la raison est plutôt au service de l’individu alors que la religion qui s’appuie sur cet aspect de l’imagination que Bergson nommait la fonction fabulatrice dans les Deux sources de la morale et de la religion (1932). Elle conduit l’homme à se représenter des êtres et des histoires auxquels il donne foi et qui le fait agir. C’est elle qui fait du fait religieux un fait social. Les dieux et les autres êtres surnaturels que les humains ont imaginé sont là pour leur dicter les conduites nécessaires à la vie sociale. Elle les discipline.

Il reste dans cette hypothèse à se demander pourquoi la religion, nécessaire biologiquement à l’origine, s’est maintenue ? Est-ce parce qu’il y a dans le fait religieux une vérité ou bien par ce que le fait religieux renvoie finalement à une dimension de réalité, surnaturelle ou naturelle ?

En effet, le siècle des Lumières a combattu la superstition au profit de la raison qui devait la faire disparaître. Le premier positivisme de Comte voyait dans l’état théologique l’origine nécessaire de l’histoire humain qui devait disparaître dans l’état positif après avoir été dissous par l’état métaphysique. Et le sens commun oppose souvent la religion à la science. Or, si la science propose des explications partielles et provisoires des faits, le fait religieux se situe à l’intersection de la vie sociale et des exigences ou des désirs de l’individu. Une religion met une pression sur les individus pour qu’ils jouent le jeu social, ne serait-ce que pour éviter le courroux des êtres divins. Et une religion ordonne la totalité du réel qu’elle permet d’expliquer ou de comprendre. Enfin, une religion ordonne la vie individuelle, lui donne un rythme, voire lui propose une espérance comme dans les religions du salut. Aucune science ne pourra jamais promettre le paradis. Peut-on penser le fait religieux de sorte qu’il disparaisse ?

Freud dans L’avenir d’une illusion (1927) a tenté d’expliquer la religion comme ayant sa source dans les désirs humains qui créent des représentations imaginaires qui les satisfont. Il voyait dans une raison adulte la possibilité de s’en débarrasser. Or, comment la raison pourrait-elle effacer cette puissance des désirs ? En outre, l’illusion est une représentation qui exprime le désir. Elle n’est pas l’erreur. Une jeune fille peut épouser un prince charmant. Comment nier qu’un Dieu tout puissant puisse ressusciter les hommes qu’il a choisis ? Le croyant sait qu’il a la foi, qu’il a confiance en la parole de son Dieu, lequel exige de croire sans voir comme le demande le Christ à l’apôtre Thomas selon l’Évangile de Jean.

Marx quant à lui vu dans ses écrits de jeunesse voit dans la religion un phénomène social qui exprime le malheur social de l’homme tout en protestant contre lui. La religion exprime alors une sorte d’hallucination collective. D’où la célébrissime formule selon laquelle la religion : « C’est l’opium du peuple. » (Contribution à la critique du droit politique hégélien. Introduction). Il voyait donc logiquement dans l’établissement d’une société sans domination où chaque homme est la condition de la liberté de tous les autres, la source de la disparition de la religion. Ce qui ne résout en rien ce qui dans le fait religieux n’est pas seulement social.

On peut avec Nietzsche annoncer que « Dieu est mort » (Gai savoir, III, 108 Luttes nouvelles, 125 L’insensé, V 343 Notre sérénité) voir dans le fait religieux, un fait disparaissant progressivement pour de nombreuses raisons. Une de ses raisons, c’est précisément l’exigence religieuse elle-même (Gai savoir, V, 357). La foi en la Vérité qui est la condition de la recherche intellectuelle ne peut que se retourner contre tout ce qui dans la religion n’apparaît pas conforme à cette recherche. C’est ainsi que si dans sa dimension sociale, le fait religieux n’est pas prêt de disparaître, s’il est toujours pour l’individu une sorte de choix fondamentale afin de résoudre le problème du sens de l’existence, la domination de la religion sur l’homme n’est nullement inéluctable.

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