Leçon sur le sens des mots

Publié le par Bégnana Patrice

Jacques-Louis David, "La mort de Socrate", 1787, huile sur toile, 130 × 196 cm, Metropolitan Museum of Art de New York.

Jacques-Louis David, "La mort de Socrate", 1787, huile sur toile, 130 × 196 cm, Metropolitan Museum of Art de New York.

 

Les mots se distinguent des bruits, ainsi en va-t-il du mot “bruit” qui les signifie tous tout en n’en étant pas un. Même lorsqu’on ne comprend pas une langue, on comprend que les locuteurs n’émettent pas de simples bruits. Que les sons soient ordonnés ne suffit pas pour qu’il y ait des mots. En effet, la musique se communique, même si on ne comprend pas le chant pour celle qui n’est pas purement instrumentale. Si elle exprime, c’est universellement alors que les mots n’ont de sens que dans une langue.

Qu’est-ce donc qui fait le sens des mots ? Est-il dans le rapport entre les sons et la réalité à laquelle ils renvoient ou bien dans le rapport entre les sons et les concepts que nous formons ? Ne faut-il pas renverser le rapport et considérer que ce sont les mots qui constituent et la réalité du réel et les concepts qui permettent de le penser ? Dès lors, la diversité des langues n’est-elle pas un obstacle à l’universalité de la culture humaine ?

Les mots dépassent incontestablement la réalité empirique. Je peux dire qu’un homme fumera du tabac au 4ème millénaire alors que je n’en ai aucune connaissance empirique. C’est ainsi qu’on fait du mot le porteur d’une réalité non empirique. Les mots « égal à » selon le Platon du Phédon (74a-75e) renvoie à un modèle intelligible qui ouvre à la possibilité de penser les multiples égalités empiriques. Le sens d’un mot, c’est la réalité intelligible à laquelle il renvoie. Si on ne veut pas admettre une réalité intelligible, il faut alors faire du concept en tant qu’il est universel au double sens où il s’applique à une multiplicité empirique et où il est le même pour tous les esprits, le sens du mot. La diversité des langues importe alors peu. Ainsi, non seulement les noms renvoient à des concepts, mais les verbes à des actions, les prépositions à des opérations logiques, etc. Le sens d’une phrase n’est rien d’autre que l’ordre qu’elle institue entre les mots. Par exemple, « Phèdre croit que Thésée est mort » n’a pas le même sens que « Thésée croit que Phèdre est morte ». La difficulté alors est celle de la référence. Comment est-il possible qu’un concept exprime une diversité empirique ? Comment reconnaître la patte de lapin à partir des mots “patte de lapin” ?

Pour résoudre le problème de la référence, la conception empiriste du sens paraît meilleure. Ce sont les impressions des sens qui, selon les principes de l’association des idées tels que Hume les exprime dans l’Enquête sur l’entendement humain (section III), contiguïté spatiale ou temporelle, ressemblance et causalité constituent les idées complexes. Et les sons que nous utilisons sont associés dans l’apprentissage avec les dites idées. Ainsi, sous le son « rouge » se groupe une multiplicité d’impressions. Il n’est dès lors nul besoin de concept ou plutôt, le concept n’est qu’une illusion que produit le mot. Le sens alors est la série des impressions associée à tel ou tel son. Elle peut varier en fonction des langues qui exprimeront des expériences différentes mais en droit, si ce n’est en fait, il n’y a rien d’intraduisible dans une langue pour peu que l’expérience soit universelle.

Qu’on fasse de la pensée ou de l’expérience le sens des mots, on présuppose qu’il signifie un par un. Or, seuls, ils n’ont souvent aucun sens comme « et » par exemple. Platon, dans le Sophiste (262c), définissait déjà le langage minimum comme proposition composée d’un nom et d’un verbe. Et si on les prend dans une phrase, leur sens dépend des autres mots et ainsi de proche en proche de la langue tout entière. N’est-ce pas à ce niveau que se situe le sens ?

En effet, les mots ont des fonctions, variables selon les langues, fonctions qui constituent la syntaxe d’une langue. Si donc on pense le sens des mots, il faut le faire relativement les uns aux autres. Autrement dit, c’est dans leur différence que le sens apparaît et non en eux-mêmes. Force alors est de considérer que la pensée et le réel sont co-déterminés par la langue. Ainsi, dans une langue sans opposition entre les noms et les verbes, il sera impossible d’opposer la catégorie du sujet et celle de l’action ou de concevoir la notion de substance. Si la langue signifie totalement, les mots n’ont de sens que dans une langue et chaque langue est un a priori culturel, c’est-à-dire une condition de possibilité de l’expression, c’est-à-dire de l’extériorisation des pensées, de la communication, c’est-à-dire des effets de persuasion ou de conviction, voire de la connaissance, c’est-à-dire de la représentation vraie des choses ou des personnes.

L’objection qu’on peut faire à un tel relativisme linguistique est double. Premièrement, il ne peut se dire lui-même que dans une langue de sorte qu’il prétend énoncer ce qui est impossible : le point de vue universel. Deuxièmement, il y a des secteurs où la traduction se fait sans reste, c’est celui des sciences, grâce notamment à l’universalité de ce que Galilée (1564-1642) nommait dans l’Essayeur (1623) le langage de la nature : les mathématiques. Comment donc penser le sens s’il est impossible de négliger le poids de la différence des langues mais si on ne peut non plus le surévaluer ?

Si la langue est la condition de la parole, c’est-à-dire de son expression individuelle, celle-ci est toujours déterminée et la langue n’a de réalité que dans la multiplicité des actes de paroles effectivement énoncées. Dans de nombreux cas, il s’agit de paroles qui se répètent, mais il arrive qu’elles soient originales. C’est que toute langue est une combinatoire qui permet d’exprimer une infinité de paroles. Chaque fois qu’une nouvelle apparaît, alors un sens nouveau apparaît. C’est cette possibilité de création qui fait du sens une invention qui éclaire aussi bien la pensée que le réel. Le sens des mots est donc dans l’ordre singulier que propose un locuteur singulier sur la base d’une langue qu’il partage avec d’autres locuteurs. Et c’est ce sens qui permet non seulement la représentation des choses, mais également l’expression des pensées et des sentiments comme la communication. Dès lors, si les langues sont irréductiblement diverses, elles ne constituent pas des mondes clos. Le sens des mots n’est jamais voué à l’assignation culturelle.

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