corrigé d'une dissertation sur le sujet : La solitude nous préserve-t-elle du malheur ?

Publié le par Bégnana Patrice

Page de couverture de la première édition du roman de Daniel Defoe en 1719.

Page de couverture de la première édition du roman de Daniel Defoe en 1719.

 

Le rêve de l’île déserte semble être celui des hommes que la vie sociale horrifie par ses contraintes, ses misères et surtout sa complication. La solitude nous préserve-t-elle alors du malheur ?

C’est que la vie sociale multiplie les objets du désir, les sollicitations et semble nous empêcher d’être nous-mêmes de sorte qu’elle est source de malheurs, c’est-à-dire de cette insatisfaction presque constante que masquent à peine quelques furtifs moments de joie.

Toutefois, si l’homme est « naturellement un animal social » comme l’ont proclamé à la suite d’Aristote (Politique, livre I, chapitre 2) les philosophies du moyen âge (comme Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, livre III, 117 : « naturaliter animal sociale »), il ne peut se réaliser qu’en société. La solitude serait bien plutôt la source d’un malheur spécifique.

Dès lors, on peut se demander s’il y a des conditions qui font que la solitude nous préserve du malheur.

La solitude comme vie hors de toute société nous préserve du malheur comme insatisfaction due à des désirs illimités mais nous voue au malheur de l’absence des relations à autrui qui font l’humanité comme l’amitié alors que comme retrait momentané du commerce des hommes dans le tête-à-tête de la réflexion, elle permet de se préserver des malheurs dus au tourbillon de la vie sociale.

 

On peut d’abord considérer la solitude comme la vie hors de la société. Il s’agit d’en concevoir le concept pour déterminer justement en quoi elle peut ou non nous préserver du malheur. C’est que par malheur il faut entendre conformément à l’étymologie que l’heur, c’est-à-dire le hasard, va à notre encontre en ce sens qu’il n’est pas conforme à nos désirs ou à nos volontés. Or ce que la solitude élimine, ce sont par définition tout ce qu’apporte avec elle la société. Que ce soit pour nos besoins les plus élémentaires ou que ce soit pour ceux qu’elle crée, la vie sociale complique à l’extrême notre vie. Elle multiplie nos désirs et nos volontés et donc multiplie les occasions de malheur.

En effet, nous ne satisfaisons pas nos besoins comme les animaux. Nous apprêtons nos façons de les satisfaire selon certaines coutumes, nous choisissons et excluons, voire nous valorisons certains objets pour leur prestige social. Nous multiplions ainsi les occasions de ne pas être satisfaits, donc d’être malheureux. Chaque nouvel objet technique qui satisfait un désir crée le désir de l’objet. On imagine mal un homme du moyen âge s’énerver parce qu’il n’a plus de réseau téléphonique. On l’imagine mal se précipiter pour acheter le dernier modèle d’un objet technique valorisé socialement. La société produit donc des sources de malheurs. Et le malheur est directement le fait de la vie sociale. La solitude comme rupture avec la vie sociale permet ainsi de se préserver du malheur. C’est ainsi que Rousseau à la fin de sa vie exprime dans la première promenade des Rêveries du promeneur solitaire en quoi la solitude lui permet d’éviter le commerce avec les hommes dont il a tant souffert. Il écrit ainsi dans la septième promenade : « la plus sauvage solitude me paraît préférable à la société des méchants, qui ne se nourrit que de trahisons et de haine. »

C’est que nous ne désirons pas seulement les objets, nous désirons ceux que les autres désirs. Ce caractère mimétique du désir que René Girard (né en 1926) a mis en lumière dans Mensonge romantique et vérité romanesque (1961) le distingue radicalement du besoin ou désir naturel. « Le désir est essentiellement mimétique, il se calque sur un désir modèle ; il élit le même objet que ce modèle. » (Girard, La violence et le sacré, 1972). Il correspond à ce que les épicuriens appelaient les désirs vains. C’est ainsi que Lucrèce imagine que le premier homme qui se revêtit d’une peau de bête fut tué par les autres qui le dépouillèrent (De la nature, livre V, v.1415-1425). Aussi dénonce-t-il la course au prestige social qu’il voyait dans la république romaine finissante de son temps (ibid.). Dans la mesure où elle produit des désirs qui ne peuvent être satisfaits que par la guerre, c’est bien la vie sociale qui est source de malheur. Le sage qui se retire de la vie politique, qui vit caché, échappe ainsi au malheur commun, lui qui, du bord du rivage, aperçoit les malheurs humains (ibid., livre II, v.1-5).

Cependant, l’homme n’est pas fait pour vivre seul humainement. Aucun homme n’aimerait n’avoir que la vie de l’animal sans les plaisirs spécifiques à la vie humaine. Dès lors, croire que la solitude nous préserve du malheur n’est-il pas une pure et simple illusion ?

 

La solitude n’est pas simplement la vie hors de la société. Elle est bien plutôt un mode de vie dans la société. On peut être seul dans une foule immense. On peut dire d’un homme qui est seul en société qu’il est esseulé. La solitude en ce sens est l’esseulement. Comment est-ce possible ? C’est que pour qu’il y ait vie en société, il faut des relations spécifiques, c’est-à-dire que les autres nous reconnaissent comme tels dans nos besoins et nos désirs. Sans cette reconnaissance, nous ne vivons que d’une vie animale qui n’échappe au malheur en apparence que pour se plonger dans le malheur d’une vie non humaine. C’est cette reconnaissance nécessaire aux hommes qui permet de comprendre que les simples échanges économiques ne font pas la sociabilité. Chacun y reste enfermé dans ses intérêts privés. Les échanges sociaux manifestent déjà une certaine attention à l’autre. Ce sont surtout les échanges avec ceux qu’on aime, les membres de la famille, les amis, les amours où chacun est pour l’autre que se fait la vraie relation sociale. Dès lors, la solitude comme esseulement en est le manque. Et ce manque est source de malheur entendu moins comme le fait que nos désirs ne sont pas satisfaits que dans le fait que notre humanité est niée.

En effet, le désir de ce que l’autre désir est une sorte de dérive pathologique du désir du désir de l’autre. Dans le premier cas, on désire ce que l’autre désire. Dans l’autre, on désire une reconnaissance de l’autre. Et pour que cette reconnaissance soit à la hauteur du désir, il faut justement que l’autre désire aussi mon désir. C’est ce désir-là qui fait l’amour sous toutes ses formes. Et c’est la satisfaction de ce désir que nous visons. Il est vrai que l’amour est source de malheur s’il n’est pas satisfait. Il est peut-être même source de malheur si nous désirons une vie calme, paisible et sereine où le désir est facilement satisfait comme le prône Lucrèce qui, à la suite d’Épicure, condamne l’amour dans son De la nature (livre IV, v.1050-1287). Et le poète Aragon (1897-1982) a eu raison de chanter qu’« Il n’y a pas d’amour heureux » dans La Diane française (1946). Mais il a eu aussi raison de conclure qu’« Il n’y a pas d’amour heureux / Mais c’est notre amour à tous les deux. » Toutefois, l’amour est exclusif et bien rare.

Différente de l’amour est l’amitié, mais tout aussi nécessaire et surtout plus facilement réalisable. Synthèse d’amour et de respect pour la définir avec Kant dans le § 46 de la Doctrine de la vertu (1797), l’amitié a une dimension morale. Il n’a guère de raison et Montaigne a pu dire de son amitié pour Etienne de la Boétie (1530-1563), « parce que c’était lui, parce que c’était moi » (Essais, I, 28 De l’amitié). Elle implique la vraie communication qui, conformément à l’étymologie est partage. Et sans ses relations à l’autre, c’est la solitude, c’est la recherche de l’autre, c’est le malheur. Quoique la vie de famille ne soit pas l’amitié parce qu’elle repose d’une certaine façon sur des relations biologiques ou tout au moins sur leur représentation, elle implique elle-aussi une reconnaissance de l’autre dans la satisfaction de ses besoins, y compris affectifs et son absence est une forme particulièrement cruelle d’esseulement.

S’il est vrai que la solitude ne préserve pas du malheur lorsqu’elle se présente comme esseulement parce qu’au contraire elle fait notre malheur nous qui sommes des animaux sociaux, une pure vie sociale fait vivre hors de soi et nous soumet aux aléas des circonstances extérieures, ce qui fait notre malheur en ce sens que nous ne pouvons être nous-mêmes. Si donc on ne peut se couper de la vie sociale est-il possible de penser que la solitude – et en quel sens – puisse nous préserver du malheur ?

 

On peut donc plutôt définir la solitude comme le mouvement qui consiste à se retirer de la vie sociale en revenant à soi-même. Elle peut être une solitude partiellement physique comme celle de Descartes méditant qui s’est « procuré un repos assuré dans une paisible solitude » (Méditations métaphysiques, première méditation). C’est une solitude recherchée comme le montre sa lettre à Guez de Balzac du 5 mai 1631 où il vante la solitude qui est la sienne au milieu de l’activité économique d’Amsterdam. Mais elle consiste surtout dans ce rapport de soi à soi qui est réflexion ou ce dialogue silencieux de l’âme avec elle-même qui définit la pensée selon Platon (Théétète, 190a ; Le Sophiste, 263e). Elle est alors voulue et non subie. Elle n’implique ni de vivre sans contact comme Robinson Crusoé dans le roman de Daniel Defoe, ni de manquer de liens avec les autres dans ce qu’on a nommé l’esseulement. Elle ne consiste pas non plus à s’isoler des autres pour se livrer à une tâche. Dans la solitude, chacun est en compagnie de lui-même.

La solitude, dans la mesure où elle permet la pensée, apparaît bien alors comme ce qui nous préserve du malheur. C’est elle en effet qui nous permet de nous détacher des désirs qui nous aliènent en ce qu’ils impliquent de chercher à obtenir ce que les autres ont. La solitude nous détache des modèles parce qu’elle implique une relation de soi à soi où justement tout modèle envié disparaît. Je ne puis être un modèle pour moi. La solitude est méditation. Même Socrate l’homme du dialogue se retire pour méditer comme on le voit au début du Banquet de Platon. On peut interpréter ainsi l’impératif de vivre caché des épicuriens. Il implique non de n’avoir aucun contact avec les autres mais de savoir se détacher du mimétisme du désir. La solitude permet alors de décider quel désir mérite d’être satisfait.

Mais plus encore, la solitude préserve du malheur en ce sens qu’elle permet de réfléchir aux relations que nous entretenons avec les autres et avec les choses. Dans l’action, dans les échanges, voire dans l’isolement de notre activité, nous sommes pris par ce qui nous occupe de sorte que nous ne pouvons savoir si ce que nous faisons est bon ou mauvais. Par contre, dans la solitude, nous pouvons réfléchir et donc prendre le recul nécessaire. Même le dialogue avec l’autre implique encore d’être pris par la relation par la surprise des répliques, par l’inattendu de ce qu’il propose. Le dialogue silencieux avec soi-même permet la mise à distance de toutes les pensées connues et donc leur examen tranquille. Par là la solitude permet bien ce détachement qui préserve du malheur en ce qu’il provient du courant de la vie sociale.

 

Le problème était donc de savoir s’il y a des conditions qui permettent à la solitude de nous préserver du malheur. Il est vrai que la solitude paraît préférable au tourbillon de la vie sociale qui constitue les désirs et les rend impossibles à satisfaire. Mais la solitude comme esseulement est contraire à la nécessité des relations sociales et fait le malheur. C’est pourquoi la seule solitude qui rend possible de se préserver du malheur est celle de la méditation qui permet la réflexion et donc le recul sur les désirs.

 

 

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