Le vivant. Sujet et corrigé d'une explication de texte de Cournot sur la spécificité du vivant

Publié le par Bégnana Patrice

Boris Karloff (1887-1969) jouant le rôle de la créature du docteur Frankenstein.

Boris Karloff (1887-1969) jouant le rôle de la créature du docteur Frankenstein.

Sujet.

Expliquer le texte suivant :

Pour l’explication des phénomènes de la nature vivante, il faut tenir compte des propriétés fondamentales de la matière ; il faut savoir appliquer la mécanique des solides et celle des fluides ; il faut surtout faire intervenir les actions chimiques ; et le choix même que la nature a fait d’un petit nombre d’éléments chimiques, jouissant de propriétés singulières, pour fournir presque exclusivement les matériaux du règne organique, indique assez qu’il faut puiser dans la chimie les conditions les plus immédiates du développement des forces organiques ; mais d’un autre côté, si le chimiste regarde comme chimérique l’entreprise de ramener à un problème de mécanique ordinaire l’explication des phénomènes qu’il étudie et des lois qu’il constate, le physiologiste regarde comme encore plus chimérique la prétention d’expliquer, par le seul concours des lois de la mécanique et de la chimie, un des phénomènes les plus simples de la vie organique, la formation d’une cellule, la production d’un globule du sang, ou, parmi les fonctions plus complexes et qui néanmoins dépendent le plus immédiatement du jeu des actions chimiques, la digestion des aliments, l’assimilation des fluides nourriciers. Encore moins surmonterait-on la répugnance de la raison à admettre que la solution de l’énigme de la génération puisse sortir des formules du géomètre ou du chimiste. À l’apparition des êtres organisés et vivants commence un ordre de phénomènes qui s’accommodent aux grandes lois de l’univers matériel, qui en supposent le concours incessant, mais dont évidemment la conception et l’explication scientifique exigent l’admission expresse ou tacite de forces ou de principes ajoutés à ceux qui suffisent à l’explication de phénomènes plus généraux et plus permanents.

Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique (1851).

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

Corrigé

 

[Ce texte est extrait du Chapitre 9 De la vie et de la série des phénomènes qui dépendent des actions vitales, § 125]

 

Les termes « vie » et « vivant » sont généralement propices à la valorisation. Il est vrai que l’homme est aussi un vivant et a à vivre. D’où la tentation de se penser et de penser le vivant de façon générale de façon essentiellement différente de la simple matière que l’on qualifie par opposition et par dévalorisation d’inerte. La science du vivant, la biologie comme on la nomme depuis Lamarck dans sa Philosophie zoologique (1801) a-t-elle des principes d’explication d’essence différente de ceux des autres sciences ou bien a-t-elle les mêmes ?

Tel est le problème que résout Cournot dans cet extrait de son Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique de 1851. Le philosophe veut montrer que si la biologie présuppose la physique et la chimie pour comprendre certains aspects du vivant qui lui sont communs avec la matière, elle requiert des principes d’explication propres qui sont d’une tout autre essence que ceux des sciences de la matière.

Or, les principes d’explications propres à la biologie sont-ils tels qu’il soit nécessaire de penser autrement les phénomènes naturels ? Plus précisément, sont-ce des forces vitales qu’il faut attribuer au vivant ? Ne peut-on pas lui conserver sa spécificité sans introduire des considérations téléologiques ?

On verra donc en quoi Cournot montre l’enracinement de la biologie dans la scientificité des sciences de la matière, physique, puis chimie, puis comment la biologie requiert selon lui de tout autre principes d’explication que les sciences de la matière et comment les êtres vivants forment une sorte de règne à part dans la nature.

 

Cournot, dans cet extrait, commence par indiquer quelles sont les sciences nécessaires pour connaître le vivant. Nécessaires signifie que sans elles la connaissance du vivant ne serait pas possible, mais cela ne veut pas dire suffisantes, c’est-à-dire qui permettent de le connaître entièrement. En effet, il commence par la mécanique des solides et des fluides. Cela signifie que tout vivant est aussi composé de matière sous ces deux états. La première concerne les parties solides du vivant ; on peut donner l’exemple des os. La seconde concerne tous les liquides. On peut illustrer l’idée du philosophe avec la circulation du sang. Mais, plus importante selon lui que la mécanique est la chimie.

La raison qu’il avance est que la nature a choisi un petit nombre d’éléments chimiques pour composer le vivant. L’expression présente d’emblée un tour téléologique qui demande à être interprété. Cournot veut-il dire simplement métaphoriquement que de fait, les vivants sont composés de peu d’éléments chimiques ou plutôt que les vivants requièrent pour être expliqués un principe agissant de façon finalisée qu’il nomme nature qui serait à l’origine des vivants ?

Dans le premier cas, la science du vivant ou biologie (selon le néologisme co-inventé par Lamarck) expliquerait grâce à la chimie pourquoi certains éléments chimiques sont plus propices à la constitution des vivants mais sans qu’il y ait de solution de continuité entre l’une et l’autre. On pourrait alors considérer que la biologie a une autonomie, c’est-à-dire qu’elle a ses propres principes explicatifs, mais qu’ils ne sont pas d’une autre essence que ceux des sciences de la matière. En effet, la physique et la chimie moderne n’utilisent pas la finalité mais uniquement la causalité. Dans le second cas, la biologie aurait des principes explicatifs d’essence différente des sciences de la matière en ce qu’elle utiliserait des principes téléologiques, c’est-à-dire qui impliquent des actions finalisées.

Autrement dit, la composition physico-chimique du vivant permet-elle de le penser comme ayant une place à part dans le réel ?

 

C’est clairement la seconde option que prend Cournot. En effet, il oppose à l’idée que la physique avec ses théories relatives à la mécanique des fluides et des solides et la chimie avec sa théorie des éléments soient l’une et l’autre des conditions suffisantes pour expliquer le vivant même si elles en sont des conditions nécessaires. Pour cela il commence par montrer que le chimiste ne peut considérer les explications mécaniques comme recevables pour traiter des problèmes propres à sa discipline. Or, cela ne veut pas dire que les éléments chimiques ne seraient pas soumis aux forces mécaniques, ni que la chimie ne serait pas scientifique parce qu’elle ne relève pas de la mécanique. Est-ce à dire que les lois de la chimie révèlent des propriétés explicables autrement que celle de la physique ? Une telle supposition n’est pas nécessaire. Il suffit donc de penser que les problèmes proprement chimiques s’expliquent par des lois découvertes par la chimie, lois causales comme le sont pour leur part les lois mécaniques. Chaque science aurait alors ses phénomènes et ses lois propres sans qu’il n’y en ait une qui soit plus ou moins scientifique que les autres. Les sciences s’ordonneraient en ce que les phénomènes des unes sont plus généraux que celles des autres. À ce compte la biologie aurait ses phénomènes et ses lois propres. Cette façon de hiérarchiser les sciences de façon à ne pas en réduire la spécificité sans introduire de solution de continuité entre elles était la thèse d’Auguste Comte dans son Cours de philosophie positive (deuxième leçon). Mais telle n’est pas la proposition de Cournot.

En effet, il considère que pour le physiologiste, user d’explication mécanique ou chimique serait « encore plus chimérique ». Il est donc clair qu’avec les phénomènes du vivant, on entre selon lui dans une autre dimension. Comme il a posé une nature finalisée, il faudrait comprendre que les phénomènes du vivant manifesteraient cette finalité. Les exemples qu’il propose sans explicitation tant ils lui paraissent clairs méritent qu’on s’y attarde. Il propose d’abord des phénomènes simples, puis des phénomènes complexes. Pour les phénomènes simples, il évoque « la formation d’une cellule, la production d’un globule du sang ». La cellule est simple comme composant de tout vivant ou de tout organe, mais en elle-même, est-elle simple ? Le texte ne permet pas de le dire. Comprenons que son apparition ne pourrait s’expliquer causalement. Autrement dit, il faudrait admettre une finalité à l’origine de sa production. Le deuxième exemple est la précision du premier s’il est vrai qu’un globule de sang est une cellule du sang selon la découverte d’Antoine Van Leeuwenhoek (1632-1723) en 1674 du globule rouge, grâce au microscope qu’il a perfectionné.

Quant aux phénomènes complexes du vivant que la chimie ne peut expliquer, ni une science du vivant qui serait de même nature qu’elle, Cournot énumère : « la digestion des aliments, l’assimilation des fluides nourriciers (…) la solution de l’énigme de la génération ». Les deux premiers exemples sont de même nature. Il faudrait comprendre que la fonction digestive ne pourrait s’expliquer mécaniquement ou chimiquement. Mais, la position de Cournot est ambigüe. La méconnaissance d’un mécanisme chimique ne prouve en aucune façon une spécificité du vivant. Il en va de même de l’énigme de la génération. Le fait de ne pas en connaître le mécanisme qui la rend possible ne permet en aucune façon de conclure qu’il n’y a pas de mécanisme, mais qu’il y a au contraire une utilisation de la mécanique et de la chimie pour assurer la reproduction qui ferait la spécificité du vivant.

Néanmoins, les vivants ont des propriétés particulières. Dès lors, leur apparition montre-t-elle une spécificité malgré tout et laquelle ?

 

Cournot veut incontestablement montrer la spécificité des vivants par rapport aux autres phénomènes. Il les caractérise comme des êtres organisés. Il faut comprendre par cet adjectif qu’ils forment essentiellement des organismes, c’est-à-dire un tout dont les parties concourent à l’existence du tout et qui en même temps agissent les unes pour les autres et les unes par les autres. Telle est la spécificité de l’organisme comme Kant l’a analysée dans la Critique de la faculté de juger (§ 65). La finalité que manifeste le vivant lui donne en apparence une place à part dans l’ordre du réel. Il faut comprendre que le vivant utilise pour ses fins les forces physiques et chimiques.

Pour préciser sa thèse, Cournot commence par marquer qu’il n’y a pas de rupture entre les vivants et les lois physiques et chimiques. Les vivants sont régis par ces lois, ils ne peuvent vivre sans les utiliser, ils ne peuvent vivre contre elles. Si les vivants présentent une spécificité dans le réel, c’est qu’il faut admettre pour eux des forces ou des principes spéciaux. On reconnaît là la notion de force vitale qui désigne une force non physico-chimique, qui agit en utilisant les forces physico-chimiques mais qui s’en distingue en nature et qu’on ne peut constater expérimentalement. C’est sur la base de l’échec des explications de même nature que celles de la physique et de la chimie qu’elle trouve ses preuves. Tel est bien le style de l’analyse de Cournot.

Or, admettre une force sur la base de l’expérience, c’est bien ce qui se passe en physique ou en chimie. Il est tout à fait possible de faire de même pour les phénomènes biologiques. Par contre, là où Cournot fait un pas de trop, c’est de laisser entendre qu’une différence de nature est impliquée par les vivants. Si on reprend son exemple de l’énigme de la génération. La découverte qu’il n’a pu connaître de la structure en double hélice de l’ADN qui est le support chimique de l’hérédité, a permis de rendre compte de la conservation de l’hérédité, de sa transmission, y compris des erreurs ou mutations qui ouvrent à la diversification du vivant. Le vivant présente bien dans la reproduction une propriété qu’on ne retrouve pas dans les autres domaines du réel, mais il n’est nul besoin de présupposer quelque énigme qui amènerait à supposer de mystérieuses forces.

 

Disons donc pour finir que le problème dont il est question dans cet extrait de l’Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique est celui de savoir quel est le statut de la science du vivant : une science analogue à la physique ou à la chimie ou bien une science qui impose d’introduire des principes nouveaux ? Cournot montre bien que la biologie ne doit pas être réduite à la physique, voire à la chimie. Toutefois, admettre comme il le fait implicitement une force vitale n’apparaît pas nécessaire.

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