corrigé d'une dissertation : Devons-nous nous méfier de nos convictions ?

Publié le par Bégnana Patrice

Le capitoul David de Baudrigue était convaincu que les Calas, protestants avaient assassiné leur fils, Marc-Antoine, pour l’empêcher de se convertir au catholicisme en 1761. Cela conduisit à l’exécution de Jean Calas, le père en 1762. Voltaire (1694-1778) combattit ce déni de justice en écrivant notamment son Traité sur la tolérance (1763). Devons-nous nous méfier de nos convictions ?

Il est vrai que nos convictions nous amènent à rejeter toutes les idées contraires et apparaissent ainsi comme des sortes de fermeture d’esprit qui rendent impossibles non seulement le savoir mais une attitude morale. Il apparaît sain de s’en méfier, c’est-à-dire de les mettre à distance.

Toutefois, s’il fallait se méfier de nos convictions, on tomberait apparemment dans le scepticisme et c’est la recherche et l’attitude morale elle-même qui seraient renversées.

Y a-t-il des conditions qui expliquent ou justifient que nous nous méfions de nos convictions ?

Certaines de nos convictions, même lorsqu’elles ne sont pas prouvées, sont fondées malgré que la raison en ait, mais elles exigent un examen, et cet examen présuppose qu’on s’en méfie pour qu’il soit possible.

 

Nos convictions : l’expression désigne tout ce que nous considérons comme vraies. Il peut s’agir de croyances, notamment religieuses, mais également de connaissances. En effet, lorsqu’on est convaincu, cela peut être parce que nous avons compris et fait nôtres des preuves. Certaines de nos convictions sont donc fondées. Elles proviennent de la raison et il paraît absurde de chercher à s’en méfier. En effet, cela voudrait dire ne pas faire confiance à la raison elle-même, source de la conviction. D’un point de vue pratique, il est nécessaire aussi de ne pas se méfier de nos convictions fondées. L’intime conviction que mentionne le droit pénal dès 1791 ne concerne pas la croyance, mais l’exigence d’user de toutes les preuves possibles avant de porter un jugement qui ne doit laisser place à aucun doute. Sinon, le scepticisme conduirait à refuser de ne jamais juger. Qu’en est-il alors des convictions qui sont de simples croyances mais auxquelles nous tenons particulièrement ?

Nos autres convictions sont donc celles qui ne sont pas fondées. Il semble nécessaire de s’en méfier et nous le devons parce que nous le pouvons. En effet, si la conviction est bien une croyance à laquelle nous adhérons, elle s’oppose toujours à d’autres convictions. Dès lors, tout esprit qui se possède comprend que ses convictions sont susceptibles d’être fausses ou mauvaises. Non seulement, c’est la condition pour savoir, mais aussi pour pouvoir juger. En effet, les convictions qui sont en moi sans réflexion m’empêchent de savoir, mais elles font que ce n’est pas moi qui juge. Dire qu’il s’agit de mes convictions est en un sens illusoire. Or, est-il possible de toujours savoir ?

Il faut bien commencer pour pouvoir savoir. On ne peut tout remettre en cause. Aussi ne faut-il pas se méfier de nos convictions lorsqu’elles portent sur les principes premiers. En effet, comme Pascal le soutient dans les Pensées (posthume, 1670, n°110, Lafuma), il faut admettre deux sources du savoir, à savoir le cœur et la raison. Grâce au premier, nous connaissons les principes premiers sans quoi la raison ne peut rien prouver ou démontrer. Ainsi, nous connaissons sans le prouver par raison que nous ne rêvons pas ou bien ce que sont l’espace et le temps. Et sans les premiers principes, il serait impossible de ne rien savoir. C’est pourquoi nous ne devons pas nous méfier de ces convictions qui sont bien nôtres, qui sont comme implantées en nous par la nature.

Toutefois, la difficulté est de reconnaître les premiers principes. Si nous les acceptons sans les examiner nous ne pouvons pas ne pas les confondre avec de simples croyances. Si nous les examinons, c’est finalement que nous nous en méfions. Dès lors, ne devons-nous pas nous méfier de toutes nos convictions ? Ne faut-il pas y voir une sorte de devoir moral ?

 

Il faut examiner les convictions et donc se méfier de celles qu’on a acquises sans examen de la raison. S’il s’agit d’un devoir moral, c’est parce que sans cet examen, nous pourrions faire le mal sans nous en rendre compte. C’est ainsi que les préjugés peuvent entraîner des erreurs judiciaires ou nous empêcher de traiter d’autres êtres humains comme ils le méritent. Qu’on pense à la conviction que les Amérindiens n’étaient pas des humains qui conduisit les Européens à les massacrer systématiquement. Nous sommes d’autant plus coupables de ne pas examiner nos convictions, donc de ne pas nous en méfier au sens de ne pas leur accorder notre confiance. C’est qu’en effet, il dépend de nous d’user de la raison que nous possédons. C’est ce que soutient à juste titre Diderot dans l’article « Croire » de l’Encyclopédie (1751, tome 4, p.502b). Il y soutient que nous sommes fautifs de croire sans examen et de trouver la vérité alors que nous sommes justifiés de nous tromper après avoir usé de notre raison. Or, lorsque l’examen a eu lieu, s’agit-il encore de convictions ?

Certainement, puisque nous leur donnons notre assentiment. On ne peut pas se méfier des convictions fondées. Il faut comprendre par là que la conviction résulte de l’examen mais ne le précède pas. Comme le dit Diderot, on ne peut refuser l’assentiment à une vérité prouvée. Ainsi, très tôt les Anciens ont trouvé plusieurs preuves empiriques de la sphéricité de la Terre, comme celle qui résulte de l’observation de sa forme dans les éclipses de Lune (cf. Aristote, Traité du ciel, II, 14). Il aurait été absurde qu’ils considérassent la proposition la Terre est ronde comme une proposition douteuse. Il s’agissait d’une conviction bien fondée. Qu’en est-il alors des premiers principes ?

Quant aux premiers principes, ils ne peuvent être l’objet d’une conviction qu’après un examen qui permet justement d’en établir l’évidence. Diderot dit également en ce sens que l’esprit ne peut refuser l’assentiment à une vérité évidente. C’est que l’examen par la raison des croyances conduit à mettre en lumière celles dont on ne peut douter quoi qu’on ne puisse les prouver. Ainsi, après examen, l’espace ou le temps apparaîtront comme des vérités évidentes. Par contre, il est clair qu’une croyance religieuse, aussi fondamentale qu’elle paraisse, n’a pas la valeur universelle d’une vérité évidente.

Cependant, qu’une conviction résiste à l’examen actuel, ne prouve pas qu’elle est vraie. Croire que l’examen a été suffisant est peut-être un leurre. Dès lors, ne faut-il pas se méfier même de nos convictions qui semblent les mieux éprouvées ?

 

S’il faut se méfier des nos convictions, c’est parce qu’elles nous empêchent de penser. Avant de les avoir, lorsqu’elles reposent sur un examen, nous pensons. Si nous nous arrêtons à elles, alors, en ne les remettant plus en cause, nous les transformons finalement en simples croyances. Et dès lors, ne pas s’en méfier, c’est finalement transformer des connaissances en autre chose qu’elle-même. Il faut donc refuser d’accorder la moindre confiance à nos connaissances. C’est en ce sens qu’Alain écrivait que « Penser n’est pas croire » dans un de ses Propos (Propos d’un normand du 15 janvier 1908). Mais ne faut-il pas des convictions pour agir moralement ?

Nullement. Nous devons au contraire nous en méfier pour pouvoir agir moralement. C’est qu’en effet, l’action morale doit être effectuée en toute conscience. Si je m’appuie sur une conviction pour agir, c’est-à-dire si finalement je ne réfléchis pas au moment d’agir, mon action peut donner le résultat inverse de ce que je croyais faire. Pour agir moralement, il faut s’interroger sur le bien fondé de son action. Et même si je réussis en m’appuyant sur une de mes convictions, ce n’est pas moralement que j’ai agi puisque c’est sans avoir réfléchi, donc sans intention de bien faire. Ne doit-on alors garder aucune conviction ?

Aucune conviction ne doit rester en nous et ceci sans scepticisme. Pour agir, il suffit de s’en tenir aux probabilités. Avant le combat, les soldats n’ont pas la conviction qu’ils vont gagner. Cela ne les empêche pas d’agir. L’action morale s’effectue de même dans un certain brouillard. Quant à la recherche de la connaissance, elle exige comme Alain le montre dans un de ses Propos (Propos d’un normand du 15 janvier 1908), de refuser de croire, c’est-à-dire de s’accrocher à des idées et de vouloir les défendre à tout prix. Le physicien qui fait la théorie du gaz parfait expérimente, invente une hypothèse, la teste. Il acceptera les objections comme des amies dit le philosophe. Et s’il donne son assentiment à ce qu’il a établi, ce n’est pas de façon définitive comme dans la conviction, ni dans le rejet comme dans le scepticisme, mais c’est en s’apprêtant à ce qu’éventuellement sa théorie se révèle fausse.

 

En un mot, le problème était de savoir s’il y a des conditions qui exigent que nous nous méfions de nos convictions. Il est apparu dans un premier temps qu’en tant qu’elles sont fondées nous ne devrions pas nous en méfier. Et pourtant, il faut bien les remettre en cause pour les établir. Il faut même les mettre de côté pour agir moralement et pour connaître de sorte que ce sont les exigences de la morale et de la connaissance qui sont les conditions qui font que nous devons ne jamais accorder notre confiance à nos convictions.

 

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