corrigé d'une explication de texte de Sénèque sur la vertu et le plaisir

Publié le par Bégnana Patrice

Sujet.

Expliquer le texte suivant :

Si la vertu doit procurer le plaisir, ce n’est pas pour cela qu’on la recherche ; car ce n’est pas lui qu’elle procure, mais lui en plus, et ce n’est pas pour lui qu’elle s’efforce, mais son effort, quoique ayant un autre but, atteint aussi celui-là. Dans un champ labouré pour la moisson, quelques fleurs naissent çà et là ; ce n’est toutefois pas pour ces brins d’herbe, si agréables soient-ils à l’œil, que l’on a pris tant de peine (autre était le but du semeur, ceci est venu en plus). De même le plaisir aussi n’est pas le prix de la vertu, sa raison d’être, mais son accessoire. Ce n’est point parce qu’il a des charmes qu’il est admis, mais s’il est admis, ses charmes s’ajoutent. Le souverain bien consiste dans le jugement même et dans la tenue d’un esprit excellent qui, sa carrière remplie et ses limites assurées, a réalisé le bonheur parfait, sans rien désirer de plus. En effet, il n’y a rien hors du tout, pas plus qu’au delà de la limite. C’est donc une erreur que de demander la raison pour laquelle j’aspire à la vertu. Car c’est chercher le supra-suprême. Tu veux savoir ce que je demande à la vertu ? Elle-même. Aussi bien n’a-t-elle rien de mieux : elle-même est son prix. Est-ce là trop peu ? Quand je te dirai : « le souverain bien est la rigidité d’une âme inébranlable, sa prévoyance, son sublime, sa santé, son indépendance, son harmonie, sa beauté », exiges-tu encore une grandeur plus haute à quoi rattacher tout cela ? Pourquoi me prononces-tu le nom de plaisir ? C’est de l’homme que je cherche le bien, non du ventre, qui chez les bêtes et les brutes est plus élastique.

SÉNÈQUE, La vie heureuse (~58).

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

Corrigé.

 

[La vie heureuse (De uita beata) est un dialogue de Sénèque. En effet, il s’adresse à son frère Gallion. Le texte est extrait du chapitre IX.]

 

On pense généralement que le bonheur réside dans le plaisir. Et comme il apparaît comme la fin ultime de nos actions, on est amené à considérer que tout, y compris l’attitude morale, doit être soumis à la recherche du plaisir. Au mieux, on refusera tel plaisir s’il conduit à une souffrance plus grande. C’est ce qui amènera à considérer que la vertu doit être poursuivie pour le plaisir. Or, on considère aussi que la vertu doit être désintéressée et ne pas viser l’intérêt. Aussi, peut-on se demander si la vertu peut être recherchée sans que le plaisir soit la fin ?

Tel est le problème que résout Sénèque dans cet extrait de La vie heureuse. Le précepteur de Néron soutient la thèse que la vertu se suffit à elle-même et qu’elle procure le bonheur sans avoir besoin du plaisir.

Sénèque montre d’abord que le plaisir n’est pas la fin de la vertu mais un simple accessoire, puis il définit la vertu comme fin ultime puis réfute l’idée que le plaisir puisse être une fin.

 

Sénèque commence par poser comme hypothèse que la vertu donne du plaisir à celui qui en fait preuve. Par vertu, on peut entendre de façon large l’action ou l’attitude morale, c’est-à-dire l’action qui vise le bien et évite le mal pour soi et pour autrui. Sénèque indique que le plaisir n’est pas le but de la vertu même lorsqu’elle fait que le sujet prend du plaisir. On comprend alors qu’il s’agit de répondre à une thèse qui fait du plaisir un but de la vertu, c’est-à-dire une thèse hédoniste ou épicurienne.

Il explique sa supposition en indiquant que la vertu donne autre chose que le plaisir, qui vient en plus de ce qu’elle donne, sans dire pour l’instant ce qu’elle donne. Autrement dit, il ne nie pas que la vertu puisse amener le plaisir, il nie que le plaisir puisse être le but qu’elle poursuit. C’est donc dire qu’elle n’est pas un moyen pour le plaisir. Il ajoute que la vertu, dans ce qu’elle opère a un autre but que le plaisir, même si c’est pendant ou après l’action vertueuse que le plaisir apparaît.

Sénèque use d’une analogie pour expliciter son propos, à savoir celle de la vertu et de ce qu’elle procure et du plaisir et du labourage d’un champ de la moisson et des fleurs dans les champs. On comprend donc que la moisson est au labourage ce que produit la vertu à la vertu. Cette analogie, c’est-à-dire cette ressemblance entre deux rapports (cf. Aristote : « Je dis qu’il y a analogie (ou proportion) lorsque le second nom est au premier comme le quatrième est au troisième » [Τὸ δὲ ἀνάλογον λέγω, ὅταν ὁμοίως ἔχῃ τὸ δεύτερον πρὸς τὸ πρῶτον καὶ τὸ τέταρτον πρὸς τὸ τρίτον], Poétique, chapitre 21, 1457 b) permet de mettre en lumière que le plaisir n’est pas ce qui donne de la valeur à la vertu de même que les fleurs dans un champ ne font pas sa valeur. Il précise son analyse en disant que ce ne sont pas les charmes du plaisir, c’est-à-dire ce par quoi ils attirent, voire envoûtent le sujet, qui font qu’on l’admet, c’est-à-dire qu’on l’autorise dans l’action, mais c’est l’inverse. Il faut comprendre que c’est sur la base de la vertu que le plaisir s’il lui est conforme est admis. Mais admettre, ce n’est pas faire de quelque chose sa fin.

Or, qu’entendre par vertu ? Si ce n’est pas le plaisir qu’elle vise, quelle peut être la fin de la vertu ?

 

Sénèque définit le souverain bien, c’est-à-dire le bien le plus important et qui vaut le plus, celui qui est recherché pour lui-même et est donc la fin dernière de l’action humaine, comme le jugement même. Or, par jugement, on entend l’acte de l’esprit qui affirme ou qui nie une proposition, quant à la vérité, quant au bien, voire quant au beau. Comment le souverain bien pourrait-ils résider dans le seul jugement ? Il faut comprendre d’abord que le jugement de celui qui est vertueux est conforme au bien moral. Et il est vrai que c’est en jugeant en vérité de ce qui est bien qu’on peut bien agir. Mais juger ne suffit pas.

En effet, Sénèque ajoute une deuxième caractéristique du souverain bien, la tenue de l’esprit qui réalise le bonheur parfait. Cette tenue implique que l’esprit détermine ses propres limites. Il faut comprendre que le jugement étant donné, l’esprit s’en tient au jugement et réalise ainsi ce qui a été jugé. Or la totale satisfaction, c’est le bonheur. Et elle est totale parce qu’elle ne sort pas de ses limites. Il ne peut alors qu’être parfait. C’est dire que la vertu fait le bonheur et n’a pas besoin du plaisir ou de quoi que ce soit d’autre. Pour le justifier, Sénèque apporte comme premier argument qu’il n’y a rien en dehors du tout. Autrement dit, avec la vertu, l’homme a tout ce dont il a besoin. Il donne comme deuxième argument que hors de la limite il n’y a rien. Autrement dit, qui a la vertu a atteint la limite de ce que l’homme peut faire. Il n’a besoin de rien d’autre. Qu’est-ce à dire ?

Sénèque en déduit qu’il est erroné de lui demander pour quelle raison il cherche la vertu. Il se met donc dans la position de l’homme vertueux qui s’oppose à un contradicteur qui prône plutôt le plaisir comme fin de la vie humaine. Pour montrer le non sens de cette demande, il en donne une reformulation. Cela revient selon lui à demander le supra-suprême. Il forge ainsi une notion absurde puisqu’il ne peut y avoir, par définition, rien au-delà du suprême, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus haut. Aussi à la question de savoir ce qu’il attend de la vertu que lui poserait un interlocuteur, il répondrait elle-même. C’est donc dire qu’elle n’est pas un moyen, mais la fin ultime de la vie humaine et constitue par elle-même le bonheur, c’est-à-dire la satisfaction de nos aspirations. Il précise alors que la vertu est elle-même son prix. Cela revient à dire que sa valeur ne dépend de rien d’autre. Elle est donc une valeur absolue et non une valeur relative.

Toutefois, on peut se demander si une vie sans plaisir vaut la peine d’être vécu ? Faut-il refuser que le plaisir vienne récompenser la vertu, qu’il soit en quelque sorte, non pas la fin de la vie morale, mais peut-être, s’il s’accorde avec la vertu, un élément du souverain bien ?

 

En effet, Sénèque poursuit en posant la question : « Est-ce là trop peu ? » Il faut comprendre qu’il s’agit d’une objection faite à la thèse qui fait de la vertu le souverain bien. Dans la mesure où elle signifie action morale, vie morale, elle semble être surtout une attitude négative. On ne peut que penser que la vie mérite plus. Dans les représentations religieuses de ce qui est demandé aux Dieux ou au Dieu unique, on se représente un monde de plaisirs. Lorsqu’il lui indique la terre promise où il doit conduire son peuple, Dieu dit à Moïse : « Monte vers ce pays où coulent le lait et le miel » (La Bible, Ancien testament, Exode, 33, 3). Il s’agit clairement d’une promesse d’une vie de plaisir.

Pour montrer en quoi sa thèse n’implique nullement qu’il faille chercher ou attendre le plaisir en plus de la vertu, ni à titre de fin ultime, ni même à titre de fin complémentaire une fois la vertu satisfaite, Sénèque cite ou propose une définition du souverain bien. Cette définition vise à montrer que c’est bien la vertu qui est le souverain bien sans qu’il soit nécessaire d’y ajouter d’une façon ou d’une autre le plaisir. Le premier caractère du souverain bien « la rigidité d’une âme inébranlable » exclut tout plaisir qui conduit le sujet à ne plus être lui-même, voire à être hors de lui-même. Le second caractère, la « prévoyance » de l’âme. Elle exclut le plaisir car le plaisir fixe sur l’état présent. Le troisième caractère, le « sublime » de l’âme exclut encore le plaisir dans la mesure où on ne voit pas de grandeur dans le plaisir qu’éprouve le sujet, bien au contraire. Le quatrième caractère, l’« indépendance » de l’âme exclut le plaisir dans la mesure où il fait dépendre le sujet de l’extérieur. Le cinquième caractère, l’harmonie, ne paraît rien à voir avec le plaisir. Quant au sixième, la « beauté », elle n’est pas nécessairement liée au plaisir en ce sens que ce qui est laid peut procurer du plaisir ou qu’éprouver du plaisir ne rend pas beau en quelque sens qu’on prenne ce terme, à savoir seulement esthétique ou aussi moral. Sénèque peut alors adresser à son interlocuteur une question toute rhétorique sur l’impossibilité de trouver plus grand que le souverain bien compris comme étant la vertu.

Aussi dans le dernier moment de cet extrait Sénèque pose une seconde question qui est une interpellation de son objecteur dont on peut penser clairement que c’est un hédoniste, c’est-à-dire un partisan du plaisir comme fin ultime de la vie humaine et comme définition du bonheur. C’est peut-être même un disciple d’Epicure pour qui c’est bien le plaisir qui est la fin de la vie heureuse comme nous l’apprend sa Lettre à Ménécée. Son dernier argument consiste à reprocher à son opposant de parler de plaisir car il s’agit d’un bien pour les animaux et non pour les hommes. « Si tu veux rire, viens me visiter ; tu verras un bomme gras, poli, fort occupé de sa peau, un pourceau d’Épicure. » écrit le poète Horace (65-8 av. J.-C.) dans une de ses Épîtres (I, IV) à Tibulle (54-19 av. J.-C.) qui revendiquait le modèle animal de sorte que cet argument dépréciatif ne porte guère.

 

 

Pour finir, le problème dont il est question dans cet extrait de La vie heureuse de Sénèque est bien celui de savoir si la vertu peut suffire à définir le souverain bien et donc être le principe du bonheur de l’homme. L’auteur montre comment on peut détacher la vertu de la finalité du plaisir et comment le souverain bien peut faire le contenu de la vertu. Il peut alors rejeter le plaisir comme une finalité purement animale.

 

Publié dans Sujets L ES S

Commenter cet article