Corrigé d'une dissertation : Croire, est-ce renoncer à savoir ?

Publié le par Bégnana Patrice

La Terre repose sur des baleines : voilà ce que croyaient au XIX° siècle les paysans russes si l’on en croit Tchékhov (1861-1904). On est bien loin de l’astronomie. Aussi, croire, est-ce renoncer à savoir ?

En effet, dans la mesure où croire c’est affirmer sans preuve, c’est nécessairement renoncer à savoir qui exige des preuves puisqu’on donne son assentiment sans avoir cherché à le fonder.

Toutefois, il peut se faire qu’on croit et qu’il soit inutile de chercher à prouver ce qu’on croit. À ce compte, croire ne serait pas renoncer à savoir.

Dès lors, on peut se demander si croire, c’est nécessairement renoncer à savoir.

Croire, c’est renoncer à savoir, mais c’est aussi savoir lorsque la raison est impuissante et surtout lorsque la raison a bien examiné et se décider en conséquence.

 

 

Croire c’est donc tenir pour vrai sans preuves une proposition ou un fait. Or, savoir, c’est tenir pour vrai une proposition ou un fait parce qu’on a des preuves. Pour cela, il faut chercher à savoir. Il faut pour savoir commencer par être conscient de son ignorance. Il faut alors chercher à prouver des hypothèses. Et poser une hypothèse ou conjecturer, ce n’est pas croire puisqu’on ne tient ni pour vraie ni pour fausse l’hypothèse. Par conséquent, croire empêche de chercher. C’est donc renoncer à savoir puisque celui qui croit sait qu’il croit et sait qu’il pourrait ne pas croire. C’est donc volontairement, en connaissance de cause, qu’il ne cherche pas. C’est la raison pour laquelle il affirme : “je crois que …” comme s’il exprimait une incertitude alors qu’il pourrait faire l’effort de chercher des preuves pour ou contre une hypothèse. Comme il y a des croyances différentes, voire opposées à la sienne, il ne peut pas savoir que sa croyance est insuffisante. Ainsi les anciens Grecs croyaient que la Terre est une Déesse et s’en tenaient là. C’est Thalès le premier qui a cherché à savoir qu’elle était sa forme. Il l’a conçu comme un disque plat sur la base de ses observations. Ses successeurs chez les Grecs ont apporté d’autres observations qui ont conduit à penser que la Terre est ronde et non plate. C’est parce qu’ils ne s’en sont pas tenus à leur croyance qu’ils ont pu savoir. Or, ne peut-on pas croire et chercher des preuves de sa croyance ?

Croire, c’est tenir pour vrai tout en sachant qu’on n’a pas de preuves de ce qu’on tient pour vrai. Croire, c’est donc d’emblée se dispenser de savoir. C’est pour cela que c’est renoncer à savoir. Car, pour savoir, il faut envisager une multiplicité d’hypothèses en étant prêt à les abandonner si les preuves qu’on trouve amènent à les rejeter. Savoir, c’est surtout être capable d’affirmer qu’on ne connaît pas la vérité lorsqu’on n’a pas de preuves pour une hypothèse. Aussi, qui cherche à prouver sa croyance va chercher tout ce qui va dans son sens et va négliger ce qui amènerait à la contredire. Il faut au contraire chercher les preuves les plus opposées à son hypothèse pour la tester véritablement. Il faut chercher à la remettre en cause. L’hypothèse ne peut donc être une croyance.

Néanmoins, il n’est pas possible de chercher de façon indéfinie des preuves de sorte que savoir ne peut pas être seulement ce qu’on avance après avoir trouvé des preuves. Dès lors, savoir ne repose-t-il pas sur le fait de croire ? Croire, n’est-ce pas en un sens savoir ?

 

Savoir ou connaître, c’est prouver, c’est-à-dire c’est justifier ce qu’on avance par une autre proposition ou par une expérience. Mais comme on ne peut pas prouver la preuve indéfiniment, il faut donc s’appuyer sur des premiers principes. On peut avec Pascal dire que savoir ou connaître passe non seulement par la raison mais aussi par le cœur. C’est le cœur qui nous permet non seulement de croire, mais de savoir tout ce qui concerne les premiers principes, c’est-à-dire les premières propositions qu’on considère comme vraies et qu’on ne prouve pas. Par conséquent, croire n’est pas renoncer à savoir s’il s’agit des premiers principes. Au contraire. Ainsi, c’est par sentiment que nous savons que nous ne rêvons pas comme le soutient Pascal dans les Pensées (n°110). Et telle est la condition pour accepter une expérience et ne pas y voir une illusion puisqu’il y a aussi des expériences qui sont des illusions. À l’inverse, il suffit de dire que telle expérience est comme un rêve pour la rejeter. Or, est-ce à dire que croire c’est aussi une forme de savoir ?

Croire, c’est aussi faire confiance en quelqu’un. On dit ainsi qu’on croit en quelqu’un. Et il faut faire confiance pour savoir. Faire confiance aux autres pour accepter leur témoignage car s’il fallait tout vérifier, on ne pourrait rien vérifier. Croire, c’est savoir qu’on peut se fier à quelqu’un. Et il faut aussi faire confiance à la raison même qui nous sert à prouver. Sans cette confiance, il n’y aurait que scepticisme et donc il n’y aurait aucun savoir. On douterait de chaque fait, de chaque proposition, des premiers principes parce qu’on ne peut les prouver. Or, un tel doute est impossible parce qu’il se détruit lui-même. Mais s’il faut croire, ce n’est pas en n’importe quoi ou en n’importe qui. C’est uniquement en ce qui est nécessaire pour savoir.

Cependant, on ne peut identifier simplement croire et savoir même dans le cas des premiers principes car les admettre simplement risque de nous induire en erreur. Il arrive que notre confiance soit trompée. Faut-il donc opposer croire et savoir ou bien peut-on concevoir une façon de croire qui ne soit pas renoncer à savoir ?

 

Croire, c’est être persuadé de la vérité d’un fait ou d’une proposition comme Diderot l’affirme dans son article « Croire » de l’Encyclopédie (1751, tome 4, p.502b). On peut croire sans avoir cherché si on a raison de croire. Mais on peut croire après la recherche, et c’est ce qu’on peut nommer savoir. Dans ce cas, croire n’est pas renoncer à savoir. En effet, l’examen par la raison qui va chercher des preuves n’est pas assuré d’être réussi. Comme Diderot le montre, on peut avoir bien examiné et se tromper. Aussi croire n’est pas renoncer à savoir quand on affirme quelque chose à partir de preuves qui ne sont peut-être pas suffisantes mais qu’on ne sait pas être insuffisante. Ainsi Copernic (1473-1543) soutenait-il que la Terre tourne autour du Soleil de façon circulaire. Il s’appuyait sur des preuves insuffisantes qu’il ne savait pas telles. Il revient à Kepler (1571-1630) d’avoir découvert qu’il s’agit en réalité d’un mouvement elliptique grâce à une meilleure utilisation des observations. Est-ce à dire qu’il faut examiner pour pouvoir faire confiance ?

En effet, croire c’est aussi faire confiance lorsqu’il est impossible de savoir. Si j’aime une personne, d’amour ou d’amitié, j’ai confiance en elle mais je ne peux dire que je sais quelque chose sur elle. Croire est bien renoncer à savoir mais en ce sens que le savoir est impossible puisqu’il détruirait la confiance et non parce qu’il pourrait se substituer à la croyance. Aussi la foi est-elle une confiance qui implique qu’on renonce à savoir. À l’apôtre Thomas qui prétendait ne croire que ce qu’il voit, Jésus aurait répondu qu’il est préférable de croire sans voir dans l’Évangile de Jean (20, 24-29). On voit en quoi croire au sens de la foi implique de renoncer à savoir de façon volontaire, c’est-à-dire en toute connaissance de cause. Il en va de même dans les relations entre les personnes. Pour croire en quelqu’un, il faut que je renonce à savoir qui implique nécessairement la méfiance.

 

 

En un mot, le problème était de savoir si croire, c’est nécessairement renoncer à savoir. Il est apparu que croire s’opposant à savoir, souvent croire implique bien de renoncer à savoir car celui qui croit sait qu’il croit et non qu’il sait. Pourtant, croire peut être une forme de savoir, celui des premiers principes, voire de ceux en qui nous plaçons notre confiance. Toutefois, il paraît nécessaire d’examiner d’abord toutes les preuves dont on dispose, voire de remettre en cause pour que croire ne soit pas renoncer à savoir. Aussi, croire au sens de faire confiance implique nécessairement de renoncer à savoir, non pas parce qu’il pourrait être, mais parce que la confiance exclut de chercher des preuves qui enveloppent la défiance.

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