Sujet et corrigé : expliquer un texte de Kant sur confession et liberté

Publié le par Begnana

TEn quoi dès lors peut consister cet abus ? Si quelqu’un me dit penser quelque chose, on ne voit pas immédiatement en quoi je peux agir contre lui à partir de ce qu’il me dit. On peut saisir ce que Kant entend par abus d’un aveu si on remarque que parmi les jugements que chacun est prêt à révéler, il y a les jugements sur les autres. Ils peuvent être cognitifs, (“elle n’est pas intelligente”) moraux (“il est menteur”) ou esthétiques (“il a de grandes oreilles”). Mais surtout, ils peuvent être négatifs pour autrui. Dès lors, un premier abus possible consiste dans la révélation de ce que quelqu’un nous a dit à propos d’un autre. Or, si on y réfléchit, que m’importe qu’on me trouve bête, méchant et laid ? En quoi puis-je être affecté de la révélation du jugement que j’ai porté sur un autre ? Là encore, c’est l’usage qui peut en être fait car le jugement est aussi une façon d’imputer à l’autre des défauts. Or, quels qu’ils soient, ils rabaissent l’individu quant à l’opinion que l’on a de lui. En outre, on trahit ainsi la confiance de celui dont on a dit du mal à tort ou à raison dans la mesure où ce n’est pas à lui qu’on s’est adressé. On montre donc une certaine défiance à son égard. La conséquence qu’en déduit Kant, c’est que la défiance vis-à-vis des autres conduit chacun à garder en lui ce qu’il pense, notamment ce qu’il pense des autres. On comprend alors qu’il y a là une difficulté puisque cette conservation va à l’encontre du besoin de s’ouvrir aux autres qui résultent de la sociabilité de l’homme.

L’auteur ajoute une deuxième raison pour laquelle les hommes ne s’épanchent pas vis-à-vis des autres, à savoir qu’en leur indiquant leurs défauts et leurs fautes, il n’obtiendrait pas la réciproque. En effet, Kant indique que dans la crainte de l’absence de réciprocité, se confesser, se serait finalement se livrer en quelque sorte aux autres. En effet, si l’autre ne me donne pas non plus ses défauts ou ses fautes, je baisserais dans son estime. Autrement dit, il me mépriserait. On peut alors se demander pourquoi. Qu’importe ce jugement négatif sur moi-même ?

Il faut croire que si on est prêt en indiquant ses défauts et ses fautes à se montrer à sa vraie valeur, moindre que l’apparence, on n’est nullement prêt à être le seul. Tout se passe comme si Kant, implicitement, remettait en cause la confession catholique qui consiste comme on sait à avouer ses fautes à un prêtre qui lui-même ne les avoue qu’à un autre, jusqu’à … Dieu. C’est que l’absence de réciprocité donne un pouvoir de l’un sur l’autre. Il ne peut y avoir de confession véritable que réciproque.

Mais pourquoi mes fautes et surtout mes défauts pourraient donner lieu à une baisse de l’estime de l’autre ? Par faute, il faut entendre une action immorale faite intentionnellement ou tout au moins par un manque de volonté. Mentir ou négliger une action méritoire sont des fautes. Un défaut, c’est le manque d’une qualité. Mais, il est clair que le défaut ne peut m’être imputé que si et seulement s’il provient en un sens de moi. Ainsi, si je ne sais pas lire parce que je n’ai pas fait l’effort nécessaire, c’est un défaut. Dès lors, l’aveu me concerne bien quant à ma valeur. C’est pour cela que l’estime de l’autre peut augmenter ou diminuer. Mais elle ne m’affecterait pas si elle n’entrait pour quelque chose dans la façon dont moi-même je peux me concevoir. Autrement dit, l’estime ou la mésestime des autres entre dans la reconnaissance que je cherche auprès des autres pour être moi-même. Ici, Kant la met sur le plan de la sociabilité.

Ainsi chacun a besoin de s’ouvrir aux autres et a peur de le faire. Comment donc sortir de cette contradiction ? Bref, à quelles conditions est-il possible de se confesser selon Kant ? Et qu’apporte finalement la confession ?

 

Kant propose trois conditions qui rendent positives la confession, c’est-à-dire qui permettent au sujet de se libérer en quelque sorte de lui-même.

La première condition est qu’il faut un homme qui ait de bonnes intentions, c’est-à-dire qui ne veuillent pas utiliser la confession pour ses propres fins. Cette condition est énoncée la première, est-ce à dire qu’elle l’est ? Il le faut car il est clair que cette condition qu’on peut nommer morale est absolument essentielle. Il suffit de concevoir un homme ayant de mauvaises intentions. Il est clair alors qu’il utiliserait la confession contre celui qui l’a faite.

La seconde condition est que l’homme soit sensé. Par là il faut entendre quelqu’un qui raisonne correctement dans ses matières qui sont celles de la vie sociale. En effet, on peut être un grand savant et manqué de sens dans la vie avec les autres. Or, cette condition s’ajoute à la première en ce sens que sans elle, les bonnes intentions pourraient se retourner contre les deux interlocuteurs. Ainsi, celui qui reçoit la confession ne doit-il pas se moquer de l’autre même s’il est ridicule, sans quoi il le blesserait. Il faut donc concevoir que celui qui reçoit la confession doit savoir en user à bon escient. Ainsi ne doit-il pas la révéler à n’importe qui. Qui voudrait donc se confier à un benêt ? Voilà ce que laisse entendre Kant.

Enfin la troisième condition qui apparaît comme n’étant pas nécessaire mais comme favorisant la confession est l’identité de point de vue quant à la façon de juger des choses. Le problème alors est de savoir ce que cela signifie. Il ne s’agit pas bien évidemment d’une identité d’opinions même si elle en résulte. En effet, il est possible d’avoir les mêmes opinions sans pourtant juger de la même façon. Je puis aimer lire Kant soit parce qu’il me donne à penser soit parce qu’il me permet de m’endormir plus vite. L’opinion est la même, la manière de juger ou de penser non.

Il s’agit donc d’une certaine façon de juger. Or, ce ne peut être quant à la morale puisque là, s’accorder, c’est la définition même de ce qui est bien. Comment comprendre sinon que l’on soit affecté par le jugement d’autrui sur nos défauts ou nos fautes si on ne pensait pas qu’il juge comme nous ?

Il ne peut s’agir non plus du domaine scientifique où la manière de penser est strictement universelle en droit. Il ne peut être question de style en science.

Dès lors, l’identité quant à la manière de penser concerne une certaine entente quant à la façon d’appréhender les phénomènes moralement indifférents. Autrement dit, il s’agit d’une question de style un peu comme dans le domaine esthétique, il y a différents style d’écriture ou de peinture, etc.

Dès lors, cette troisième condition introduit comme personne digne de recevoir la confession, l’ami. Par là, on entend à la fois quelqu’un avec qui règne une affection mais également une certaine identité. L’ami, c’est cet autre soi-même comme dit Aristote dans l’Éthique à Nicomaque (livre IX, chapitre 4).

Or, dans l’hypothèse où l’on trouve un ami, il est alors possible de lui faire part de ses pensées et par là même de s’en libérer selon Kant. C’est donc dire que penser seul revient à s’enfermer en quelque sorte. Pourquoi donc le fait de dire à l’autre ce qu’on pense serait libérateur ? Kant l’entend bien ainsi puisque l’ami nous délivre de cet emprisonnement que nous vivrions dans la foule où nous ne pouvons nous ouvrir. La foule désigne ici à la fois le grand nombre et surtout les anonymes. Cela renforce donc notre interprétation selon laquelle seul l’autre en tant qu’ami peut être digne de confiance pour la confession.

Si donc exprimer aux autres ce qu’on pense libère, ce ne peut être qu’en tant que la pensée véritable enveloppe l’universalité. En effet, penser dans la solitude, c’est avoir une pensée qui n’a de valeur que pour soi. Dès lors, si l’homme est destiné comme Kant l’admet à être avec les autres, il est tout autant destiné à penser avec les autres ou plutôt à penser de telle sorte que les autres puissent penser comme lui. On peut l’illustrer ici avec la conception kantienne du jugement esthétique telle qu’elle se déploie dans la Critique de la faculté de juger esthétique. L’auteur en effet y distingue l’agréable du beau. Le second nous amène à exiger de l’autre qu’il juge comme nous même si nous ne pouvons le convaincre ou le persuader. C’est donc que dans notre façon de penser, l’autre en général est impliqué.

Aussi la confession, dans la mesure où elle implique un ami, permet, malgré l’insociabilité des hommes, de réaliser en un autre déterminé, cet autrui qui mous est nécessaire pour que nous puissions nous réaliser, notamment pour que nous puissions penser. Si l’autre nous permet de nous libérer de nous-même, c’est parce qu’il n’y a pas de réalisation de soi dans la solitude, c’est qu’en s’exprimant, notre penser trouve sa vérité et la possibilité en étant partagé, c’est-à-dire communiqué au sens étymologique, la condition de son existence véritable.

 

Disons donc en guise de conclusion que Kant, dans cet extrait de sa Doctrine de la vertu, a tenté de rendre compte de la possibilité de la confession. Il est apparu qu’elle se fonde sur la sociabilité de l’homme et qu’elle trouve dans son insociabilité son obstacle.

Dès lors, pour qu’elle soit possible et qu’elle permette à chacun de véritablement penser, c’est-à-dire communiquer à l’autre sa façon même de juger des choses, des autres et de soi, il est nécessaire de trouver un ami, c’est-à-dire cet autre en qui il sera possible d’avoir confiance pour pouvoir éprouver dans leur vérité, nos pensées.

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