Cours - Le travail, la technique et la philosophie I

Publié le par Begnana

Le travail, la technique et la philosophie.

(Le travail – la technique ; les échanges ; la société, l’État)

 

Longtemps dans la culture occidentale le travail a été une activité méprisée. Hésiode (viii° siècle av. J.-C.) dans la Théogonie et Les Travaux et les Jours en fait le résultat des fautes commises par Prométhée à l’égard des dieux. Depuis, les hommes sont condamnés à travailler pour subvenir à leurs besoins. On peut penser avec Hannah Arendt que la Bible, sans impliquer un mépris du travail puisque Dieu donne à cultiver le jardin d’Eden à l’homme (Adam en hébreu), a pu être lue à travers cet antique mépris. En effet, après le péché, l’homme est condamné à souffrir en travaillant. La femme est plus particulièrement condamnée à accoucher dans la douleur. Ne dit-on pas de la parturiente qu’elle est en travail ? Quant à la technique, le dieu de la “mythologie” qui la représente, Héphaïstos ou Vulcain, est laid, boiteux et son épouse, Aphrodite ou Vénus, lui préfère les bras du dieu de la guerre, Arès ou Mars.

Aussi n’est-il pas étonnant que les philosophes aient été peu prolixes sur ces sujets, surtout sur la question du travail. C’est seulement à partir du xvii° siècle que le travail acquiert une certaine importance. Et encore uniquement en ce qui concerne le fondement du droit de propriété comme on peut le voir dans le cinquième chapitre du Second traité du gouvernement civil de Locke (1690). Le premier “philosophe” a en avoir fait un thème important est celui qu’on considère comme le «père de l’économie », à savoir Adam Smith (1723-1790). Que le philosophe ait à analyser le travail, son rôle dans l’existence humaine n’est pas évident.

Pour la technique, si Platon ou Aristote tente de la penser, en aucun cas, ils ne la considèrent comme ayant une importance décisive. La preuve en est que les artisans ou techniciens sont dans leur philosophie politique dans une situation nécessairement inférieure. Tous deux leur refusent le droit d’être citoyens.

Pourtant, depuis l’expansion militaire et économique des grandes puissances européennes, depuis que l’économie de marché s’est répandue sur presque toute la surface de la Terre, l’importance du travail et le progrès technique semblent aller de soi pour tous. À tel point que l’idéal antique, qui était resté celui du moyen âge, voire de la Renaissance comme Max Weber (1864-1920) l’a montré dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, à savoir posséder suffisamment pour ne pas travailler, est devenu incompréhensible. Ne pas travailler passe pour un malheur ou pour une faute. Le loisir a mauvaise presse. On le confond avec le repos ou peut-être pire, avec le divertissement. Quant à l’innovation technique, surtout militaire ou amusante dans l’antiquité (le seul objet technique qui fonctionne à la vapeur inventé dans l’Antiquité, l’éolipile, est un jouet si on en croit l’ouvrage de Bruno Jacomy, Une histoire des techniques), elle passe de nos jours pour une fin en soi.

 

On peut donc se demander pourquoi le travail et la technique sont devenus si importants, et donc pourquoi la pensée philosophique les a accueillis comme objet de réflexion. Est-ce parce que leur importance a été longtemps méconnue et alors pourquoi ? N’est-ce pas au contraire parce que ce n’est que très récemment qu’ils ont envahi l’existence humaine ?

 

On commencera par l’analyse abstraite du travail en se demandant s’il est l’essence de l’homme comme Marx l’a prétendu. On essayera alors de déterminer le rôle qu’y joue la technique. Puis, on analysera le rôle du travail dans la vie sociale. En est-il la condition de possibilité ou bien au contraire est-ce le lien social qui rend possible le travail ? Puis, on cherchera à savoir si le travail a un rôle essentiel dans l’existence humaine ? Enfin, on s’interrogera sur la valeur du progrès technique.

 

 

§ 1. Qu’est-ce que le travail en général ? travail et technique.

 

On peut prendre pour guide l’analyse à laquelle procède Marx parce qu’elle vise à définir l’essence de l’homme par le travail. C’est que selon Marx et son ami Friedrich Engels (1820-1895) :

« On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion ou par tout ce que l’on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu’ils se mettent à produire leurs moyens d’existence : ils font là un pas qui leur est dicté par leur organisation physique. En produisant leurs moyens d’existence les hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle-même. » Mars/Engels, L’idéologie allemande [1845, texte non publié par les auteurs].

Autrement dit, les philosophes ont défini de différentes manières l’homme dans sa différence avec les autres êtres vivants sans prendre en compte la façon réelle dont les hommes se distinguent des animaux. Si donc le travail n’est pas apparu comme important, la raison en est que tous les philosophes se sont jusque là trompés.

Or, en tant qu’acte qui se passe entre l’homme et la nature, le travail vise, chez l’homme comme chez les animaux, à assurer la conservation de la vie. Ne peut-on pas objecter que les animaux aussi produisent indirectement leur vie matérielle ? Qu’en est-il donc du travail chez l’homme ?

À la différence de l’animal selon Marx, l’homme se représente l’objet qu’il va fabriquer : il ne travaille pas instinctivement, c’est-à-dire de façon irréfléchie, innée et automatique.

« Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. » Marx, Le Capital, livre I [1867, seul livre publié du vivant de l’auteur. La traduction française de Joseph Roy a été faite en collaboration avec Marx], chapitre VII.

Lorsque donc Marx définit la spécificité humaine du travail, le critère est celui de la présence de la conscience. Autrement dit, s’ils n’avaient pas de conscience, les hommes produiraient leurs moyens d’existence comme les autres êtres vivants.

Marx revient donc en apparence à la conception des philosophes tout en prétendant le contraire. Se sont-ils donc trompés ou bien faut-il comprendre autrement le rôle de la conscience comme ce qui distingue les hommes des animaux et par conséquent ce qui se retrouve dans toutes ses activités.

Pour trouver dans le travail une spécificité humaine, il faut la chercher dans les moyens qui permettent aux hommes de travailler, bref, dans la technique.

« L’emploi et la création de moyens de travail, quoiqu’ils se trouvent en germe chez quelques espèces animales, caractérisent éminemment le travail humain. Aussi Franklin donne-t-il cette définition de l’homme : l’homme est un animal fabricateur d’outils, a toolmaking animal. » Marx, Le Capital, livre I, chapitre VII.

[Benjamin Franklin (1706-1790) est un personnage charismatique de la révolution américaine, il popularisa la formule « le temps, c’est de l’argent » dont il est peut-être l’auteur (cf. Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme). Il est amusant de remarquer que ce représentant du capitalisme américain se rencontre avec le fondateur de la 1ère Internationale ouvrière.]

Comment comprendre ce rôle de la technique ?

Est technique au sens large toute activité où sont pensés la fin et les moyens qui permettent de la réaliser. Sinon, la technique ne se distinguerait en rien d’une production instinctive. En ce sens large, tout ce qui sert est technique. On peut parler de technique pour les mathématiques en tant qu’elles servent en physique.

Toutefois, un certain savoir-faire qui s’acquiert par l’exercice est indispensable. En effet, on peut savoir comment fabriquer une chaussure sans savoir faire une chaussure comme Kant, dans le §43 de la Critique de la faculté de juger en donne l’exemple. C’est la raison pour laquelle au sens précis n’est pas technique ce qui ne donne pas lieu à la production d’un objet. En ce sens, il est clair qu’il n’y a rien de technique dans les mathématiques qui sont purement théoriques.

À l’inverse de l’homme, les abeilles savent fabriquer leur ruche sans savoir ce qu’elles font et qu’elles le font. Aussi, l’outil est-il la marque de la technique puisque sa fabrication est celle d’un moyen pour faire autre chose. Fabriquer un outil suppose qu’on le prenne pour fin et qu’on utilise des moyens. Ceux-ci peuvent être également des outils. Ne tombe-t-on pas là dans une régression infinie ? Nullement puisque les outils existent de même que les objets fabriqués. Aussi, le corps de l’homme est-il pour lui un outil naturel. D’abord ses mains dont il use en priorité, mais également les autres parties de son corps.

Il est vrai que certains animaux semblent capables d’activité technique. D’une part, ceux qui usent d’objets techniques, d’autre part ceux qui fabriquent incontestablement des outils.

Nombreux sont les animaux qui usent d’outils. On peut prendre l’exemple des renards qui déjouent plus ou moins bien les pièges. Comme ceux-ci sont des objets fabriqués, on ne peut invoquer l’instinct pour expliquer le rapport à des objets, qui, par définition, ne sont pas naturels. Bref, il y a une certaine intelligence chez les autres êtres vivants dont la technique est la marque comme le soutenait avec raison Bergson dans le chapitre 2 de l’Evolution créatrice (1907).

Concernant la fabrication d’outils, on peut prendre l’exemple de la baguette que confectionnent certains chimpanzés et qui leur sert à capturer des termites ou des fourmis (Cf. Jacques Ruffié (1921-2004), De la biologie à la culture, 1976 ; Jean-Luc Renck, Véronique Servais, L’éthologie – Histoire naturelle du comportement, Seuil, Points, janvier 2002, p.241). Que l’activité ne soit pas instinctive se prouve en ce que tous les chimpanzés ne fabriquent pas cet outil et qu’on peut observer les phases de leur apprentissage.

Il n’en reste pas moins vrai que seuls les hommes utilisent systématiquement des outils et fabriquent des outils à faire d’autres outils et ainsi de suite. C’est donc la permanence de la fabrication et de l’utilisation de l’outillage qui est spécifiquement humain. Or, ne peut-on pas considérer alors que l’homme est essentiellement un homo faber selon la thèse de Bergson, et non un homo laborans comme le veut Marx ?

Si Marx soutient que c’est bien le travail qui est fondamental, c’est parce qu’il est à la fois la condition de l’activité technique et que celle-ci n’en est qu’un moment :

« Voici les éléments simples dans lesquels le procès [= processus] de travail se décompose : 1° activité personnelle de l’homme, ou travail proprement dit ; 2° objet sur lequel le travail agit ; 3° moyen par lequel il agit. » ibid.

Le troisième moment ne serait pas possible sans les deux autres, de sorte que la technique n’est qu’un moment du travail. Elle présuppose ce que Marx appelle le travail proprement dit, à savoir les gestes concrets qui font l’outil ou son usage et sans lesquels il n’est rien.

Il reste qu’il est possible de distinguer et de séparer le travail de l’activité technique comme Hannah Arendt l’a proposé dans Condition de l’homme moderne (le titre américain plus sobre, et surtout plus général, est : The human condition, 1958). Le travail en tant qu’il est lié à la vie implique la consommation non seulement de la force du sujet qui peine mais également de l’objet. Les produits du travail sont des produits de consommation.

À l’inverse, les objets techniques, y compris les outils, sont des objets d’usage. Ils sont susceptibles de durer tout en nécessitant un usage et un entretien qui les usent. Leur objectivité diffère de l’évanescence des produits du travail qui, consommés, exigent une reproduction qui n’a pas de fin. En fait, si la finalité a une réalité, c’est dans la technique et nullement dans le travail.

Aussi faut-il ne pas réduire la technique à un simple moment du travail comme le fait Marx, même s’il n’y a pas de technique sans travail et inversement. L’absence de conscience rendrait également impossible le travail humain tout comme la technique. Dès lors, ramener toute l’activité humaine au travail, n’est-ce pas finalement prendre un trait de notre culture pour une donnée universelle de la nature humaine ?

L’analyse abstraite du travail, c’est-à-dire l’analyse effectuée indépendamment des formes variables qu’il prend dans les différentes sociétés au cours du temps, ne suffit donc pas pour le considérer comme fondamental pour penser l’homme.

On comprend donc aisément que les philosophes se soient fort peu occupés d’une activité qui, visant la simple vie, si ce n’est la survie, ne semblait guère distinguer l’homme des autres êtres vivants. Marx finalement échoue à penser l’essence de l’homme par le travail ou une essence humaine du travail. Sur ce point, il faut donc conclure que par le travail nous ne nous distinguons en aucune façon des autres êtres. Au mieux, la permanence et l’importance de la technique fait de nous des vivants assez singuliers sans qu’elle puisse suffire à penser l’homme.

L’importance du travail et de la technique se manifesteront peut-être s’ils sont analysés dans leur dimension sociale, ce que nous allons faire maintenant.

 

 

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