Cours : la psychanalyse de Freud 2 Critiques

Publié le par Begnana

La psychanalyse de Freud

 

§ 2. Critiques.

 

La psychanalyse conduit à remettre en cause la prétention qu’ont certaines philosophies de prendre pour un principe la conscience dans les deux sens du terme, comme conscience morale et comme condition de toute représentation. Elle conduit donc à une remise en cause du sujet. Elle semble ainsi remettre en cause la philosophie en général.

Elle apparaît aussi comme une sorte de philosophie, c’est-à-dire comme une théorie générale de l’homme et du monde. Comme elle prétend être une science, elle a pu passer pour une théorie permettant de se dispenser de toute philosophie. Elle peut donc être considérée comme une critique de la philosophie.

Par critique, on peut entendre l’opération qui consiste à distinguer, à séparer ce qui est légitime de ce qui ne l’est pas. Or, qu’elle soit négative ou positive, la critique doit être fondée.

Aussi, la psychanalyse, celle de Freud notamment, a-t-elle été l’objet elle-même de critiques philosophiques. Critiques du point de vue de la morale, c’est-à-dire quant à la question de savoir si c’est le sujet et comment qui est le principe de l’action ou non. Critiques du point de vue théorique, c’est-à-dire quant au fondement de l’essence du sujet. Et critiques du point de vue épistémologique, c’est-à-dire quant à la scientificité du discours.

 

1. La critique morale.

Du point de vue moral, Alain, dans une note sur l’inconscient de ses Eléments de philosophie, a dénoncé dans le freudisme une négation de la morale. C’est qu’en effet, admettre l’inconscient apparaît comme une remise en cause de la responsabilité du sujet, c’est-à-dire d’un être qui se définit par la conscience et la liberté au sens du libre arbitre. C’est alors non seulement une erreur mais également une faute puisque c’est poser un autre sujet derrière le sujet qui lui serait inconnu et qui le dirigerait. La faute réside dans le fait de nier la responsabilité et donc revient à innocenter tous les coupables. La psychanalyse reviendrait donc à ne pas séparer l’innocence et la culpabilité. Son discours, critique vis-à-vis de la morale, conduirait tout au contraire à l’absence de distinction quant à l’action.

Alain reconnaît la possibilité d’un inconscient. Mais pour lui, il ne peut qu’être le corps. Autrement dit, il reconnaît un inconscient physique dans la lignée de Descartes. Il expliquerait en effet, par les traces cérébrales d’anciennes représentations conscientes, des comportements obscurs. L’exemple le plus célèbre que donne Descartes est son amour des femmes louchant qui s’est révélé comme la répétition d’un amour infantile oublié comme il l’explique dans une lettre à Chanut du 6 juin 1647.

Selon Alain, le corps et ses mécanismes serait la seule source de la méconnaissance qui est la nôtre. Il ne nie donc pas l’idée d’inconscient en général, mais l’idée d’un inconscient psychique.

Et comme notre esprit est libre, nous sommes responsables de tous nos actes, même de ceux dont le sens nous échappent dans la mesure où c’est toujours nous qui décidons de ne pas réfléchir. Conscience et conscience morale sont identiques selon Alain ou pour le dire autrement, toute conscience est implicitement morale comme il le soutient dans ses Définitions. Quant à la folie, on peut la penser également comme un fait du sujet qui n’a plus foi en son libre arbitre selon les Éléments de philosophie (livre IV De l’action chapitre VIII Du libre arbitre et de la foi).

 

Cette critique ne prend pas en compte la visée thérapeutique de la psychanalyse qui consiste à porter l’inconscient à la conscience afin de dissoudre le conflit inconscient qui altère dans le sujet la possibilité d’agir. La psychanalyse a une éthique ou une morale, c’est-à-dire qu’elle repose sur une obligation, celle de permettre au sujet de se reconstituer. Il s’agit en effet de

« redonner au malade la libre disposition de l’intérêt lié à ses fantasmes (…) en lui rendant ceux-ci conscients dans toute leur étendue. » Freud, Cinq psychanalyses, Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups), v Discussion de quelques problèmes, trad. De Marie Bonaparte et Rudolph M. Loewenstein, Paris, P.U.F., 1954, p.369.

 

Freud admet donc que la conscience a un pouvoir sur les représentations dont elle dispose. Encore faut-il qu’elle en dispose effectivement, ce qui n’est pas le cas dans la maladie.

« L’analyse n’annihile pas le résultat du refoulement : les pulsions en leurs réprimés demeurent réprimés. Mais l’analyse obtient ses succès par un autre moyen : elle remplace le refoulement, qui est un processus automatique et excessif, par une maîtrise tempérée et appropriée des pulsions, exercée à l’aide des plus hautes instances psychiques ; en un mot, elle remplace le refoulement par la condamnation. » Freud, Cinq psychanalyses, p.196.

En outre, Alain présuppose que tous les problèmes ignorés du sujet proviennent du corps. Présupposition tout aussi discutable que l’hypothèse de l’inconscient et surtout qui revient à refuser de prendre en compte les faits. Reprenons notre exemple de la dame qui court chez elle d’une pièce à une autre que Freud expose dans l’Introduction à la psychanalyse (1917). Expliquer ce cas à la façon d’Alain reviendrait à dire que son corps ne lui obéit plus à certains moments. Mais pourquoi précisément court-elle de telle pièce à telle autre ? Voilà ce que l’inconscient défini par le seul corps ne peut expliquer. Cette dame révéla à Freud sur le divan que le soir de sa nuit de noces, son mari, malgré plusieurs tentatives, n’arriva pas à ses fins. Chacun ayant sa chambre, toute la nuit, il fit des allées retours. Au petit matin, pour que la servante ne constate pas son échec, le mari renversa de l’encre rouge sur le lit. Mais là encore il fut maladroit. Elle révéla également à Freud qu’il y avait une tache sur le tapis de la pièce d’où elle appelait sa servante, tache qui était toujours devant elle dans son mouvement involontaire.

Admettre que cette dame reproduit inconsciemment sa nuit de noces, qu’elle tente de la faire réussir, comme si elle disait à la servante : il a réussi, ce n’est pas inventer un autre sujet. C’est ne pas négliger les faits.

La psychanalyse ne remet en cause qu’un sujet illusoire, celui qui aurait une totale maîtrise sur lui-même parce qu’il disposerait dans une transparence absolue de toutes ses pensées. Ce sujet illusoire commanderait son corps comme une marionnette grâce à la connaissance totale des mécanismes physiologiques qui est en fait impossible si ce n’est en droit. L’inconscient psychique est une meilleure hypothèse que l’idole d’un inconscient physique.

Il reste alors à se demander si la psychanalyse rend compte comme il le faut de la conscience.

 

2. La critique théorique.

D’un point de vue théorique, Sartre, dans L’être et le néant, a tenté de montré que Freud conçoit son inconscient comme une autre conscience, puisque la censure doit savoir ce qu’elle a à censurer.

« La censure, pour appliquer son activité avec discernement, doit connaître ce qu’elle refoule. Si nous renonçons en effet à toutes les métaphores représentant le refoulement comme un choc de forces aveugles, force est bien d’admettre que la censure doit choisir et, pour choisir, se représenter. D’où viendrait, autrement, qu’elle laisse passer les impulsions sexuelles licites, qu’elle tolère que les besoins (faim, soif, sommeil) s’expriment dans la claire conscience ? Et comment expliquer qu’elle peut relâcher sa surveillance, qu’elle peut même être trompée par les déguisements de l’instinct ? » Sartre, L’être et le néant.

Dès lors l’hypothèse de l’inconscient apparaît inutile. Sartre semble donc reprendre la critique d’Alain.

Pourtant il n’en est rien car selon Sartre, c’est une méconnaissance de ce qu’est la conscience qui conduit à la notion absurde de l’inconscient.

Déjà Husserl, dont Sartre s’est inspiré, avait reproché au freudisme un postulat philosophique, à savoir de croire connaître la conscience et donc de considérer qu’il s’agit là d’une notion qu’il n’est pas nécessaire d’analyser et que chacun connaîtrait en tant qu’il est conscient. Ce reproche se trouve notamment dans son œuvre posthume, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (1954, traduction Gérard Granel, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de philosophie », 1976, pp.525-527. Le texte a été rédigé par son assistant et disciple, Eugen Fink, 1905-1975). Aussi, commencer par la conscience n’est pas naïveté mais une exigence car il ne peut y avoir d’inconscient que par rapport à la conscience ou plutôt par l’idée que l’on s’en fait. La conscience est toujours impliquée dans tout acte psychique, y compris l’acte de connaissance qui prétend saisir un inconscient.

Il faut donc remplacer selon Sartre qui suit Husserl, l’idée de réflexion par celle de l’intentionnalité de la conscience. Par intentionnalité, il faut entendre que la conscience est visée d’un objet et que dans cette visée, elle n’est pas conscience explicite de soi. Si je regarde un palmier, je suis conscient de le voir mais je ne réfléchis pas au fait que je suis conscient de le voir. Sinon, cette conscience devrait être aussi réflexion et ainsi de suite à l’infini. À l’inverse, lorsque je philosophe, c’est-à-dire que je réfléchis, je suis conscient de mes actes de conscience mais comme ils deviennent objets, leurs propres objets visés disparaissent. Aussi dans son premier ouvrage de philosophie, La transcendance de l’ego (1936), Sartre soutenait qu’il n’y a pas de sujet derrière la conscience, c’est-à-dire que le moi ou ego, est un objet comme un autre. Ce qui lui faisait reprendre le mot de Rimbaud : « Je est un autre. » Dès lors, il n’est pas étonnant que le sujet ne se connaisse pas puisqu’il n’existe pas comme sujet.

L’intentionnalité de la conscience rend compte par la notion de mauvaise foi du fait que le prétendu sujet peut se mentir à lui-même. En effet, c’est à quoi se ramène la censure.

« Il faut que la censure soit conscience d’être conscience de la tendance à refouler, mais précisément pour n’en être pas conscience. Qu’est-ce à dire sinon que la censure doit être de mauvaise foi ? » Sartre, L’être et le néant.

Et la notion de mauvaise foi permet selon Sartre de se passer de la notion d’inconscient. Car la conscience ne peut se ressaisir comme une chose, ce qu’elle tente dans l’acte de mauvaise foi. La conscience tout en étant toujours visée, se cherche comme une chose qui aurait une identité, ce qui l’amène à se masquer elle-même. Tel est le sens de l’exemple du garçon de café que donne Sartre dans L’être et le néant (1943), garçon qui joue son rôle et qui s’identifie avec lui alors qu’il n’est pas garçon de café comme un verre est un verre. La conscience a pour être la duplicité. C’est pour cela qu’il est toujours possible de se tromper soi-même malgré l’apparente contradiction d’un trompeur trompé qui saurait sans savoir qu’il se trompe. Une telle tromperie consiste à se présenter à soi-même comme ayant été déterminé par autre chose que soi. Tel est l’exemple de la coquette qui n’assume pas son désir lors de son premier rendez-vous que prend Sartre dans L’être et le néant. Mieux ! La sincérité elle-même est une forme de mauvaise foi puisqu’elle implique d’être ce qu’on n’est pas, à savoir un être qui coïncide avec lui-même, c’est-à-dire une chose et non une conscience.

 

Toutefois, la résistance que constate le psychanalyste et l’impossibilité pour le sujet de saisir le sens de ces actes, montreraient la possibilité d’un devenir inconscient des conflits que le sujet ne peut assumer. La notion d’inconscient serait loin d’être inutile pour penser de profondes altérations de la personnalité.

On peut dès lors se demander si Sartre ne reproduit pas le postulat d’une identité entre la conscience réfléchie et la pensée à un autre niveau malgré sa notion d’intentionnalité. Car, le surgissement de nos pensées comme Nietzsche l’écrivait dans le § 17 de Par delà bien et mal, est indépendant de nous. Pour penser que l’on pense, encore faut-il commencer par penser.

Il reste à se demander si la prétention de la psychanalyse à être une science est fondée.

 

3. La critique épistémologique.

D’un point de vue épistémologique, Karl Popper, dans Conjectures et réfutations (1953), a critiqué la prétention de Freud de vouloir faire œuvre de science.

Popper relate comment le psychanalyste dissident Adler, avec qui il travaillait, lui avait permis de comprendre que les cas qui prouvent la théorie psychanalytique sont déjà interprétés à la lumière de cette théorie. Il lui présente un cas. Adler l’interprète immédiatement. À la question de savoir comment il a pu le faire, le psychanalyste lui répond que c’est son expérience de mille et mille cas. Popper ne peut s’empêcher alors de se demander si cette expérience n’est pas constituer de cas similaires.

C’est qu’en effet, les interprétations du psychanalyste ne peuvent en aucun cas être testées. Aucune expérience ne peut venir les démentir. Avec la notion de résistance, le sujet peut toujours être soupçonné de ne pas comprendre la validité de l’interprétation du psychanalyste. Il peut être soupçonné de ne pas avoir encore surmonté son refoulement.

Et surtout, le psychanalyste peut s’appuyer sur cette notion de résistance pour refuser toutes les critiques intellectuelles qui sont adressées à sa théorie. C’est ainsi que la théorie de l’inconscient elle-même qui est celle de Freud ne peut être réfutée puisqu’elle repose sur l’idée qu’il y a un surmoi qui détermine ce que le sujet peut ou non comprendre. Popper va jusqu’à considérer que les explications de Freud relatives à l’opposition du Moi, du Ça et du Surmoi sont de même nature que les textes d’Homère, à savoir des mythes. Elles négligent selon lui ce qu’il appelle l’effet Œdipe, c’est-à-dire le fait que la prévision en matière d’acte humain est susceptible de se produire à la façon d’Œdipe, qui, prévenu qu’il tuerait son père et épouserait sa mère, s’enfuit, ne sachant pas qu’il vivait alors chez ses parents adoptifs.

Dans la pièce de Sophocle (496-406 av. J.-C.), Œdipe roi, l’épisode appartient à l’enquête d’Œdipe lui même. Il l’apprend par la bouche du corinthien qui vient lui apprendre que celui qui croyait être son père est mort et qu’il n’était que son père adoptif. Il peut alors commencer à en déduire qu’il est le meurtrier qu’il recherche. En fait, c’est en apprenant l’oracle que le héros s’enfuit et le réalise malgré lui.

Enfin, Popper considère que les expériences des psychanalystes sont aussi vagues que celles des astrologues. Dès lors, la psychanalyse ne peut prétendre être une science. Elle est une pseudo science. La physique est le type même de la théorie scientifique dans la mesure où la précision du contenu empirique des hypothèses rend possible des expériences susceptibles de prendre en défaut les hypothèses.

Si cette critique n’est pas inintéressante, il faut noter qu’elle s’accompagne de l’idée que la notion même d’inconscient n’est pas à rejeter. Si la théorie freudienne de l’inconscient est sujette à caution, qu’il y ait un inconscient dont il s’agit de rechercher le fonctionnement, éventuellement par d’autres méthodes que celles de l’interprétation, ne peut être critiqué.

Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus important dans la découverte freudienne.

 

 

Publié dans Cours L ES S

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Gilgamesh 24/11/2016 16:24

Si vous reconnaissez la supercherie de la psychanalyse de Freud, je vous invites à soutenir le projet de Sophie Robert :
https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/le-phallus-et-le-pas-tout-ou-le-zizi-et-la-zezette?utm_campaign=after_payment_email&utm_medium=email&utm_source=user_mailer

C'est un documentaire-film qui dénoncera la malhonnêteté intellectuelle de la psychanalyse d'obédiences freudienne.

Encourageons la France à sortir de cette obscurantisme !

bernard annie 18/07/2016 21:05

je présente une critique vécue, trente ans pour sortir d'un divan. Un cas particulier ? Témoignage de 75 pages sur le site gratuit phantasmes.fr Édifiant. Une étude de cas...