Cours : la psychanalyse de Freud 1 Topiques

Publié le par Begnana

La psychanalyse de Freud

 

Fondée par Freud à l’orée du xx° siècle, la psychanalyse est à la fois une thérapie médicale, plus précisément une thérapie psychologique, et la théorie de cette thérapie. Elle débouche chez son fondateur sur une vision du monde et de l’homme, c’est-à-dire de la totalité. D’où son intérêt pour la philosophie.
     Mais elle n’est pas une philosophie. Elle se veut une science. Freud restait sceptique quant à la valeur de la philosophie. Ainsi peut-on lire que :

« La philosophie ne s’oppose pas à la science ; se comportant elle-même comme une science, elle en emprunte aussi parfois les méthodes, mais s’en éloigne en se cramponnant à des chimères, en prétendant offrir un tableau cohérent et sans lacunes de l’univers, prétention dont tout nouveau progrès de la connaissance nous permet de constater l’inanité. Au point de vue de la méthode, la philosophie s’égare en surestimant la valeur cognitive de nos opérations logiques et en admettant la réalité d’autre sources de la connaissance, telle, que par exemple, l’intuition. Assez souvent, l’on approuve la boutade du poète (Henri Heine) qui a dit en parlant du philosophe « Avec ses bonnets de nuit et des lambeaux de sa robe de chambre, il bouche les trous de l’édifice universel. » Mais la philosophie n’exerce aucune influence sur la masse et n’intéresse qu’un nombre infime de personnes, même parmi celles qui forment le petit clan des intellectuels. » Sigmund Freud, Nouvelle conférence sur la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1936.

  En un texte célèbre, Freud lui-même a inscrit sa théorie dans l’histoire de la pensée humaine :

« Dans le cours des siècles, la science a infligé à l’égoïsme naïf de l’humanité deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu’elle a montré que la terre, loin d’être le centre de l’univers, ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science alexandrine ait déjà annoncé quelque chose de semblable. Le second démenti fut infligé à l’humanité par la recherche biologique, lorsqu’elle a réduit à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s’est accomplie de nos jours, à la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains. Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu’il n’est pas seulement maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. Les psychanalystes ne sont ni les premiers ni les seuls qui aient lancé cet appel à la modestie et au recueillement, mais c’est à eux que semble échoir la mission d’étendre cette manière de voir avec le plus d’ardeur et de produire à son appui des matériaux empruntés à l’expérience et accessible à tous. » Freud, Introduction à la psychanalyse, 1917, chapitre 18.

La psychanalyse apparaît aux yeux de son créateur, non seulement comme une théorie scientifique, mais comme s’inscrivant dans un processus par lequel l’homme se connaît de mieux en mieux dans sa petitesse.

Dès lors, on peut se demander si la psychanalyse n’est pas aussi une sorte de théorie mégalomaniaque qui prétendrait résoudre définitivement le problème de l’homme tout en lui déniant ce qui fait sa spécificité, à savoir d’être un sujet capable de se penser et d’agir librement.

 

 

§1 Topiques.

 

1. La psychanalyse comme thérapie.

Concernant la psychanalyse en général, Freud a écrit :

« Une psychanalyse n’est pas une recherche scientifique impartiale, mais un acte thérapeutique, elle ne cherche pas par essence à prouver, mais à modifier quelque chose. » Freud, Cinq psychanalyses, p.167.

C’est donc d’abord dans la thérapie qu’il faut enraciner toute considération sur la psychanalyse. Qui et comment ?

En général, les malades que Freud soignait venaient le voir volontairement ou sur les conseils de leurs proches, c’est-à-dire qu’ils étaient conscients de souffrir d’un malaise sans savoir le malaise dont il souffrait. Freud donne l’exemple dans le chapitre 16 de l’Introduction à la psychanalyse d’une dame qui courrait chez elle de sa chambre à une pièce d’où elle appelait sa femme de chambre pour repartir en courant dans sa chambre. Cette course n’était pas voulue. Elle se faisait contre sa volonté. On comprend qu’elle finit par aller consulter le docteur Freud.

Comme thérapie, la psychanalyse provient de la méthode de l’hypnose que Freud pratiqua avec un autre médecin, Breuer (1842-1925) comme il l’explique dans les Cinq leçons sur la psychanalyse. Sous hypnose, les malades parlaient. Ce qu’ils disaient montrait qu’ils souffraient de troubles, du comportement dans la névrose ou physiques dans l’hystérie, qui n’osaient se dire.

Freud abandonne l’hypnose car elle n’est pas toujours possible. Il lui substitue la méthode des associations libres. Le patient, allongé sur un divan, est invité à dire tout ce qui lui passe par la tête. C’est la règle d’or de la méthode.

Parfois le patient hésite. Freud nomme ce phénomène résistance. Il entend par là que quelque chose empêche le malade d’exprimer son trouble sans qu’il sache pourquoi. Le médecin propose des interprétations. Lorsque enfin la source du malaise resurgit, le malade revit en quelque sorte la scène : son souvenir est accompagné d’émotions. À partir de là la guérison est possible.

D’un point de vue psychanalytique, la thérapie a des limites et Freud finira par penser qu’elle ne peut s’achever. C’est que le conflit non résolu qui est à la source de la maladie n’est pas propre au malade mais à tout homme. C’est à la théorie d’examiner ce problème.

 

2. La psychanalyse comme théorie psychologique.

Cette thérapie s’appuie sur une théorie et la justifie en retour. Selon Freud, les causes de la souffrance du malade lui échappent. Elles sont inconscientes. Plus précisément, une force les empêche de devenir conscientes.

Freud savait qu’il se heurtait à une certaine tradition philosophique provenant de Descartes pour laquelle la conscience (allemand “Bewusstsein” ; anglais “consciousness”) est l’essence du psychique. Locke notamment avait insisté sur cette thèse dans son Enquête philosophique concernant l’entendement humain (1690). Il savait également qu’une autre tradition philosophique comprenant notamment Leibniz, Schopenhauer et Nietzsche, niait cette identification et admettait qu’il y ait des pensées inconscientes, voire un inconscient.

Il lui fallait justifier sa thèse ou plutôt son hypothèse comme il la nomme dans la Métapsychologie et préciser la spécificité de son propos.

Une première série d’arguments porte sur le caractère lacunaire de la conscience. Celle-ci ne peut rendre compte de certaines des représentations qui lui apparaissent. Il faut donc suppléer à ces lacunes en inférant des représentations inconscientes. On évite ainsi la contradiction que Locke remarquait déjà dans la thèse que la pensée n’est pas consciente puisque alors on l’affirme consciemment. L’hypothèse de l’inconscient apparaît ainsi comme un gain en terme de cohérence et est donc la manifestation d’un rationalisme élargi pour parler comme Merleau-Ponty dans Sens et non-sens (1948). Il reste que si c’est le cas pour le malade mental, on pourrait le refuser pour l’homme normal et, répétant le geste de Descartes dans la première de ses Méditations métaphysiques, rejeter le fou dans sa folie.

 

a) Actes manqués et rêves.

C’est pour cela que Freud montre qu’il y a même chez l’homme normal des phénomènes de même nature que chez le malade. Tels sont les actes manqués, oublis ou lapsus et les rêves. Le fou est notre frère.

On peut distinguer au moins deux espèces d’oublis. Il y a ceux qui résultent d’une difficulté à se rappeler à cause du contenu. Par exemple, on ne se rappelle pas d’une théorie mathématique étudiée il y a longtemps. Il y a ceux qui portent sur des faits faciles à se rappeler et où tout concours à ne pas oublier. Ce sont ces derniers qui méritent d’être expliqués.

« On raconte le cas d’un célèbre chimiste allemand dont le mariage n’a pu avoir lieu, parce qu’il avait oublié l’heure de la cérémonie et qu’au lieu de se rendre à l’église il s’était rendu à son laboratoire. Il a été assez avisé pour s’en tenir à cette seule tentative et mourut très vieux, célibataire. » Freud, Introduction à la psychanalyse, chapitre 3.

Un tel oubli ne peut que s’expliquer par une force inconnue au sujet qui l’empêche de se souvenir. S’est ainsi manifesté un désir de ne pas se marier qui ne s’était pas jusque là exprimé et qui explique l’oubli.

Par lapsus, il faut entendre une erreur de langage qui est tel qu’elle laisse transparaître une signification. Freud, dans l’Introduction à la psychanalyse, donne l’exemple du président d’une séance qui ouvre la séance en déclarant qu’elle est close. Une explication purement physiologique, par la fatigue par exemple, est impuissante à rendre compte du lapsus dans son détail.

Quant au rêve, en s’appuyant sur le fait que les enfants rêvent de ce qu’ils ont désiré, Freud l’interprète comme la manifestation symbolique de désirs qui ne peuvent s’exprimer. Le rêve demande à être interprété à partir de ce que le sujet peut dire sur lui.

L’hypothèse de l’inconscient permet un gain quant au sens des actes humains. Reste donc à se demander ce qu’est cet inconscient. C’est dans cette recherche et dans sa théorie que Freud fait preuve d’originalité et non dans l’hypothèse elle-même.

 

b) Première topique.

Lorsqu’il propose sa théorie de l’inconscient, Freud donne une représentation spatiale d’où le terme dérivé du grec “topique”.

Il s’agit de rendre compte du fait que des représentations n’arrivent pas à devenir conscientes. Il faut donc une force qui les en empêche. C’est pourquoi Freud définit dans un premier temps l’inconscient comme le refoulé. Le refoulement est le processus qui empêche le refoulé d’apparaître à la conscience. Il est exercé par cette force que Freud nomme censure par comparaison avec l’institution politique. Son concept de refoulement est spécifique. L’inconscient n’est pas le réservoir des souvenirs inutiles comme chez Bergson dans Matière et Mémoire pour qui l’action conduit à rejeter tout ce qui l’empêche. Dès lors, c’est la distraction qui permet de faire revenir l’inconscient. Même si Bergson pense la théorie de Freud comme proche de la sienne dans L’énergie spirituelle, les différences sont nettes.

Freud distingue l’inconscient du préconscient. Par préconscient, il entend l’ensemble des représentations qui ne sont pas actuellement conscientes mais qui sont susceptibles de le devenir. Par exemple, dans le souvenir, revient une représentation qui n’était pas encore ou plus consciente. On pourrait dire que la notion de préconscient de Freud correspond à la notion d’inconscient de Bergson.

L’inconscient à proprement parler est l’ensemble des représentations qui tendent à devenir conscientes mais qui en sont empêchées. Même si le sujet fait un effort pour les retrouver, même s’il n’est pas préoccupé par ses tâches, il ne le peut. Qu’est-ce qui est donc refoulé ?

Ce sont les désirs, notamment sexuels. Freud nomme pulsions (ou instincts dans les traductions anciennes) les désirs. C’est en tant qu’elles s’opposent à la morale sociale que les pulsions sont refoulées : tel est le sens de la censure. Freud donne l’exemple dans les Cinq leçons sur la psychanalyse d’une malade qui finit par se rappeler qu’elle éprouva un désir pour son beau-frère alors qu’elle veillait sa sœur qui venait de mourir. Cette reconnaissance amena à la disparition de la maladie.

Sans la censure, il n’y a pas de refoulement : c’est la perversion. Elle apparaît comme l’effet d’une éducation qui a échoué ou d’une trop grande puissance innée des pulsions. La maladie apparaît donc comme un moyen de défense pour rester dans la vie normale, c’est-à-dire socialement acceptable. Elle apparaît comme une solution pour le malade dont Freud peut dire qu’il se réfugie dans la maladie.

Restait le problème de la censure. Est-elle consciente ? Dans sa première théorie, Freud semble l’admettre qui oppose les pulsions du moi aux pulsions érotiques. Mais alors, le malade devrait savoir qu’il a refoulé une pulsion et il ne devrait pas y avoir d’inconscient.

La censure est-elle préconsciente ? Il serait alors facile de retrouver le souvenir du refoulement. Là encore, il est incompréhensible.

Est-elle alors inconsciente ? C’est la seule solution pour comprendre que le malade ne se souvienne pas ou résiste au souvenir des événements ou des chocs émotionnels qui l’ont conduit dans son état. Or, une telle hypothèse implique que l’inconscient ne soit pas seulement le refoulé mais qu’il y ait en lui une instance qui opère le refoulement.

Cette difficulté a amené Freud à modifier sa théorie initiale.

 

c) Seconde topique.

D’une part, il a introduit un nouveau type de pulsions, les pulsions de mort ou désirs agressifs. Il nomme alors Eros (amour en grec) les pulsions sexuelles et Thanatos (mort en grec) les pulsions agressives.

Il a distingué alors dans l’inconscient, le ça, à savoir l’ensemble des désirs ou pulsions du surmoi, c’est-à-dire l’intériorisation des interdits moraux et donc la source de la censure. Dès lors, c’est le surmoi qui apparaît comme la source de la conscience morale (allemand “Gewissen” ; anglais “conscience”), c’est-à-dire de l’instance qui porte en nous un jugement de culpabilité. Freud soutient clairement ce point de vue dans sa dernière œuvre inachevée : l’Abrégé de psychanalyse.

 

3. La psychanalyse comme vision du monde.

De sa théorie psychologique, Freud tira des conséquences dans d’autres domaines. On peut à cet égard noter qu’il a explicitement comparé certaines formations culturelles à des maladies mentales :

« On pourrait presque dire qu’une hystérie est une œuvre d’art déformée, qu’une névrose obsessionnelle est une religion déformée et un délire paranoïaque, un système philosophique déformé. » Freud, Totem et tabou (1913).

De façon générale, Freud nomme sublimation toutes les façons détournées de donner satisfaction aux pulsions tout en respectant les interdits fondamentaux de la culture. La sublimation apparaît comme un moyen de sortir ou de ne pas sombrer dans la maladie et donc comme un moyen pour le sujet de se réaliser tout en réalisant quelque chose de socialement valorisé.

Il admet qu’il est possible d’appliquer à l’espèce humaine tout entière ce qui a été découvert par l’individu, autrement dit qu’histoire de l’espèce et histoire de l’individu se recoupent et que l’analogie de l’une à l’autre est fondée (cf. Freud, Moïse et le monothéisme, Paris, Gallimard, Idées, p.109). Il s’appuie sur la théorie de l’évolution de Darwin, mais aussi sur une forme de lamarckisme qui admet l’hérédité des caractères acquis quoi qu’il soit conscient qu’elle est niée par la biologie de son époque comme on le voit dans son Moïse et le monothéisme (ibid., p.135). Il cherche donc à reconstituer la préhistoire pour laquelle, par définition, nous manquons de documents écrits. Elle serait à l’humanité ce qu’est l’enfance à l’individu.

En ce qui concerne la société, s’appuyant sur les travaux de Darwin qui cherchait chez les grands singes l’origine des sociétés humaines, il la conçoit comme constituée par le meurtre du père d’une horde primitive par ses fils. Le père s’appropriait toutes les femmes. Les fils, après ce meurtre, établissent alors les interdits fondamentaux de toute culture que sont la prohibition de l’inceste et l’interdiction du meurtre des membres du groupe. Telle est l’origine du droit et de la justice.

La religion dans sa dimension tant individuelle que sociale apparaît alors comme la transposition sur le plan psychique de ces événements originaires. Elle est une illusion, c’est-à-dire une production psychique répondant à des désirs, ceux de l’enfant d’être aimé et protégé par un père. Elle commence par le totémisme qui est la vénération du père sous la forme d’un animal (Moïse et le monothéisme, p.113). Aux dieux animaux succèdent des dieux humains précédés de dieux mixtes. Les déesses précèdent les dieux avant que revienne le père de la horde sous la forme du Dieu unique du monothéisme (ibid., p.114). Freud peut expliquer la doctrine du péché originel comme le retour du souvenir du meurtre du père de la horde primitive (ibid., p.117).

Elle a également pour fin de répondre aux désirs de justice et de vie éternelle. Son origine infantile la condamne aux yeux de Freud dans l’Avenir d’une illusion, car elle enferme l’homme dans des dogmes absurdes et invérifiables. Elle infantilise l’homme en l’empêchant d’assumer sa condition et l’absence de sens de sa vie. Elle est un obstacle à sa curiosité naïve. Elle s’oppose donc à la science en général, seule valeur que Freud accepte.

En ce qui concerne l’art, il voit en lui un moyen de résoudre les troubles psychologiques de l’artiste en réalisant une production qui exprime le refoulé et qui est susceptible de toucher l’inconscient des spectateurs. Tel serait la source du plaisir esthétique. Il ne serait donc pas désintéressé comme Kant l’a pensé dans sa Critique de la faculté de juger. Ou plutôt, ce n’est qu’en apparence qu’il l’est. Dès lors, l’interprétation des œuvres d’art a pour but de montrer en quoi elles satisfont les conflits psychiques des artistes et de leur spectateur.

La recherche de la vérité par le savant dérive des recherches de l’enfant relatives à la sexualité. Elle est liée au moi qui doit concilier les exigences de la réalité, du ça et du surmoi. Aussi sa valeur est-elle assurée par sa fonction de conservation et de renforcement de l’identité. La psychanalyse a donc une valeur quant à l’appareil psychique lui-même, une utilité fondamentale et de façon générale la science. La philosophie, parce qu’elle ne s’enquiert pas des preuves et parce qu’elle prétend résoudre directement tous les problèmes, n’a guère de valeur.

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