Sujet et corrigé d'une dissertation : La conscience n'est-elle tournée que vers elle-même ?

Publié le par Bégnana

Souvent les imprudents voire les fautifs sont invités à entrer en eux-mêmes. On leur demande de réfléchir, autrement dit de prendre conscience comme si l’absence de conscience était la faute principale. L’idée implicite alors est de considérer que la conscience est essentiellement tournée vers elle-même.

Comment pourrait-il en être autrement s’il est vrai qu’être conscient ne peut pas sans contradiction ne pas entraîner qu’on est conscient de l’être. Dès lors, ce mouvement par lequel nous savons ce que nous sommes, ce que nous faisons est bien un mouvement vers soi, un retour à soi.

Pourtant, une telle conception de la conscience semble impliquer une sorte de régression infinie car si la conscience est essentiellement tournée vers elle-même, ne faut-il pas alors penser qu’elle doit se tourner vers son propre mouvement et ainsi de suite à l’infini.

Dès lors on peut se demander si la conscience n’est tournée que vers elle-même ou bien si elle est tournée vers autre chose et comment c’est possible.

On se demandera d’abord si la distinction entre conscience immédiate et conscience réfléchie permet d’affirmer que la conscience peut ne pas être tournée vers elle-même. On examinera ensuite si la conscience morale n’est pas la conscience à proprement parler et si elle n’implique pas d’être toujours tournée vers elle-même. On s’interrogera enfin sur l’idée que la conscience soit intentionnalité et qu’elle ne soit qu’en apparence tournée vers elle-même.

 

Je vois à travers ma fenêtre un palmier. Je suis conscient de le voir. Sans cette conscience, je ne saurais si je vois ou non. Ordinairement, je ne m’intéresse pas au fait que je vois. Il est clair que cette conscience de voir se rapporte à ma vision. C’est en ce sens que la conscience est un mouvement qui porte sur ce qui est intérieur au sujet. Dès lors, elle ne semble pas en apparence tournée vers elle-même mais vers le contenu de la représentation. Et pourtant, la conscience sait qu’elle est consciente sans quoi elle serait inconsciente, ce qui est une contradiction dans les termes.

Il faut donc distinguer la conscience immédiate et la réfléchie. En effet, la première est la connaissance de la représentation, représentation immédiate. Elle est une intuition, et même une intuition de l’entendement. En effet, comme Descartes l’a montré dans les Méditations métaphysiques, je puis douter de tout sauf de moi. Or, ce moi qui se saisit lui-même ne le fait ni par les sens ni par l’imagination ; c’est donc par l’entendement qu’il se pense lui-même.

La seconde, à savoir la conscience réfléchie consiste à remarquer le rôle et la place de la première. Le cogito est saisi immédiatement. Il peut se saisir après coup comme dans le récit en première personne de son autobiographie intellectuelle qu’est le Discours de la méthode par Descartes. Il peut dire qu’il pensait « je pense donc je suis » grâce à la réflexion. Mais si on doit distinguer ces deux formes de conscience, force est alors de dire qu’elles ne sont pas deux car la conscience que je suis ne peut être double. Car c’est ce que Descartes nous apprend, le moi ou l’âme est une substance dont toute l’essence est de penser. Or penser, c’est selon les Principes de la philosophie savoir immédiatement tout ce qui se passe en nous. Bref, la conscience immédiate et la conscience réfléchie sont une seule et même conscience. La première est plus attentive au contenu de la représentation, la seconde au fait même de la représentation. Dès lors, la conscience est nécessairement tournée vers elle-même car c’est là le mouvement même de la réflexion qu’il faut concevoir comme la marque de l’esprit qui ne se réfléchit pas en autre chose mais qui est capable d’être auprès de soi dans le mouvement de revenir vers soi.

Toutefois, si j’affirme que la conscience est toujours tournée vers elle-même, je ne comprends pas à quoi peut rimer cette relation à soi. Pourquoi la conscience ne s’enquérait pas plutôt des choses extérieures ? Dès lors, ne faut-il pas qu’il soit essentiel à la conscience d’être retour sur soi ? N’est-ce pas parce qu’elle est essentiellement morale ?


     La conscience se situe dans l’entente de cette voix qui nous dit ce qui est bien ou mal conformément au sens premier du terme. En effet, la présence à soi n’est possible que si et seulement si on est amené à s’interroger sur soi. C’est la raison pour laquelle dans le tumulte de la vie sociale, malgré les crimes et mêmes les dénis, la conscience morale s’entend. N’est-ce pas le roi Richard III qui, dans la pièce éponyme de Shakespeare (1564-1616), hanté dans son sommeil par les esprits de ceux qu’il a tués, s’écrie : « Ô lâche conscience, comme tu me tourmentes » (traduction Guizot : « O coward conscience, how dost thou afflict me ! ») et après « ma conscience a mille langues et chacune répète son histoire et chaque histoire me déclare un misérable » (traduction Guizot : My conscience hath a thousand several tongues, / And every tongue brings in a several tale, / And every tale condemns me for a villain.” Richard III, Acte V, scène 3). La conscience est bien tournée vers elle-même.

La conscience n’est pas dans l’extériorité des préjugés sociaux comme on pourrait le penser si on la confond avec ce qui est acquis par l’éducation en matière de valeurs sociales comme Montaigne dans ses Essais. Les mœurs sont variables. Mais elles ne sont rien d’autres que l’expression de ce qui est nécessaire pour qu’une certaine vie sociale soit possible. Ce qui montre l’universalité de la conscience morale, c’est que les vertus qui sont honorées comme la bienveillance, la véracité ou la générosité, sont partout les mêmes comme Rousseau le faisait remarquer dans « la profession de foi du vicaire savoyard » au livre IV de l’Émile. Platon faisait faire remarquer par Socrate à son interlocuteur Thrasymaque dans le livre I de La République que même les brigands respectent la justice entre eux. Chacun trouve donc en lui la conscience morale et non dans sa société. Mieux ! C’est en revenant en lui qu’il peut seulement l’entendre.

C’est pour cela que la conscience morale est fondamentalement réflexion. Alain dans ses Définitions montre bien que tel est le caractère de toute conscience. La conscience au sens ordinaire est morale car elle repose sur l’interrogation sur soi qui invite à s’enquérir de ce qu’on doit penser. Sinon, on se laisse aller et l’on s’oublie comme dans le divertissement ou la rêverie ou tout peut être cru. Autre exemple : le courage est un refus de la peur. Si elle triomphe, il n’y a plus de conscience, le sujet est paralysé. Aussi dans le chapitre I « Du courage » du livre VI « Des vertus » des Éléments de philosophie Alain peut-il dire que « la conscience morale, c’est la conscience même ». Dès lors, elle serait tout entière dans cette intériorité et dans ce mouvement de retour sur soi qu’on nomme le recul.

Cependant, comment serait-il possible de se décider si la conscience est retour sur elle-même ? Il faudrait que le retour précède la décision. Et pourtant sans la décision, le retour ne serait pas possible. Dès lors, ne faut-il pas abandonner l’idée même que la conscience se rapporte à une intériorité et l’ouvrir vers le dehors ? N’est-elle pas essentiellement intentionnalité ?

 

La conscience conçue comme réflexion impliquant des difficultés, il faut prendre en compte le cogitatum du cogito à la façon de Husserl dans les Méditations cartésiennes (1929). Si on en fait abstraction, il n’y a plus de conscience ; il reste le mot conscience. Si donc je vois ce palmier dehors, ou si je l’imagine ou encore si je me demande que faire, dans tous les cas, ma conscience n’est pas indifférente à ce dont elle est conscience. Elle est donc visée, c’est-à-dire tourner vers autre chose qu’elle-même. C’est ce que signifie que « toute conscience est conscience de quelque chose ».

On peut faire un pas de plus avec Sartre et considérer que la conscience n’appartient pas à une substance, à un moi mais qu’au contraire lorsqu’elle a le moi dans sa visée, celui-ci est un objet, certes différents des autres, mais un objet quand même. C’est pour cela que dans La Transcendance de l’ego, Sartre reprend l’expression de Rimbaud (1854-1891) dans ses deux lettres au voyant des 13 et 15 mai 1871, « Je est un autre ». Il n’y a pas de conscience véritablement tournée vers elle-même. Qu’en est-il donc de la réflexion ?

Elle est intentionnalité seconde. Il faut comprendre par là que lorsque le sujet réfléchit, la conscience qui réfléchit a pour objet la conscience qui est réfléchie de sorte que même là, la conscience n’est pas tournée vers elle-même mais si elle en donne l’impression.

La conscience n’est pas inconsciente d’elle-même. Dès lors, la conscience est bien conscience (de) soi comme l’écrit Sartre dans L’être et le néant. Mais elle n’est jamais objet pour elle-même. Elle ne peut pas coïncider avec elle-même. C’est pourquoi il lui est difficile de se comprendre elle-même et qu’elle peut se méprendre sur le « lieu » si l’on peut dire de ce dont elle est conscience. Mais dira-t-on, la conscience morale n’est-elle pas réflexion ?

Dans sa dimension morale, la conscience n’est rien d’autre que le choix originel de se choisir libre ou bien de ne pas se choisir. Et même rechercher la vérité est affaire de volonté comme Descartes l’indique dans ses Méditations métaphysiques. La conscience est bien toujours morale.

Lorsque la conscience ne se choisit pas libre, le sujet paraît un inconscient parce qu’il se refuse. La conscience se fait chose. Elle est recherche de son intérêt. Lorsque la conscience se choisit libre, le choix originel précède la réflexion. C’est pourquoi la conscience morale semble une sorte de voix antérieure, voire la voix même de Dieu, parce que le choix a toujours déjà eu lieu par un acte de conscience. Platon l’avait symbolisé dans le livre X de La République par le mythe d’Er, celui qui, revenu d’entre les morts, avait vu les âmes choisir leur vie avant leur venue sur terre.

 

En un mot, le problème était de savoir si la conscience n’est tournée que vers elle-même ou bien si elle est tournée vers autre chose et comment c’est possible. On a tenté d’abord de séparer conscience immédiate et conscience réfléchie mais il apparaissait que celle-ci était le fondement de celle-là de sorte que la conscience apparaissait tournée vers elle-même. Puis c’est la conscience morale en tant que réflexion qui paraissait impliquer que la conscience n’est tournée que vers elle-même. Toutefois, cette conscience morale ou réflexive apparaissait incompréhensible. Il a fallu alors concevoir la conscience comme intentionnalité pour comprendre que la conscience n’est pas tournée vers elle-même, même dans la réflexion où, à l’instar de Narcisse, elle ne peut rejoindre son reflet. Elle apparaît alors comme différente de l’objet qu’elle vise, différente aussi de ce moi qu’elle choisit d’être dans l’obscurité radicale d’un acte qu’elle ne peut jamais ressaisir.

 

 

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