Sujet et corrigé : Expliquer un texte de Rousseau sur le discours et l'idée générale

Publié le par Bégnana

Expliquer le texte suivant :

 

Toute idée générale est purement intellectuelle ; pour peu que l’imagination s’en mêle, l’idée devient aussitôt particulière. Essayez de vous tracer l’image d’un arbre en général, jamais vous n’en viendrez à bout, malgré vous il faudra le voir petit ou grand, rare ou touffu, clair ou foncé, et s’il dépendait de vous de n’y voir que ce qui se trouve en tout arbre, cette image ne ressemblerait plus à un arbre. Les êtres purement abstraits se voient de même, ou ne se conçoivent que par le discours. La définition seule du triangle vous en donne la véritable idée : sitôt que vous en figurez un dans votre esprit, c’est un tel triangle et non pas un autre, et vous ne pouvez éviter d’en rendre les lignes sensibles ou le plan coloré… Il faut donc parler pour avoir des idées générales ; car sitôt que l’imagination s’arrête, l’esprit ne marche plus qu’à l’aide du discours.

Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

 

Corrigé

 

Il est courant de considérer le langage comme un moyen qui serait à notre disposition pour communiquer nos pensées aux autres ou pour les leur exprimer. On laisse alors entendre que la pensée en est indépendante. Or, peut-être que certaines formes de pensée ne sont possibles que grâce au langage.

Tel est le problème que résout Rousseau dans cet extrait du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. L’auteur montre que nous ne pouvons penser les idées générales sans le discours. Par conséquent, la pensée conceptuelle, c’est-à-dire finalement la pensée à proprement parler ne serait possible que grâce au langage. Dès lors, on peut se demander si ce n’est pas plutôt la pensée qui permet de concevoir ?

On examinera d’abord la distinction entre l’idée générale et l’image qui fonde le propos de Rousseau. Puis on s’interrogera sur le rôle du discours pour les purs concepts comme ceux de mathématiques. Enfin, on se demandera s’il est si simple de distinguer entre le discours et l’imagination comme le fait Rousseau.

 

Rousseau commence par distinguer entre deux facultés de l’esprit, à savoir l’entendement et l’imagination. En effet, il attribue à l’entendement ou à l’intellect l’idée générale et l’image à l’imagination. La différence est logique. Est générale une idée qui s’applique à tous les éléments d’un ensemble donné. Est particulière une idée qui ne s’applique qu’à une partie des éléments d’un ensemble donné.

Cette interprétation est confirmée par l’exemple que donne Rousseau à son lecteur à qui il demande de tenter de tracer un arbre en général. Il fait remarquer que ce n’est pas possible. La raison en est que l’image de l’arbre devra avoir certaines caractéristiques qu’il énumère. Ainsi l’arbre aura une taille déterminée, il aura un certain nombre de feuilles qui auront une certaine couleur. Bref, l’image est particulière. L’image forgée d’un arbre sera valable pour certains arbres et non pour d’autres.

Il ne faut pas nécessairement comprendre que tout homme se fera la même idée générale mais que l’image est relative à chaque homme en particulier. Une idée générale peut ne pas être universelle alors qu’une image peut l’être. Ainsi l’idée générale que certains se font de la femme n’est pas la même que d’autres se font. Toujours est-il que chacune est générale en tant qu’elle est une représentation de toutes les femmes. Par contre, si je m’imagine un bonzaï, l’image que je me fais pourra être la même que celle des autres mais sera particulière par rapport à la représentation générale de l’arbre valable pour le bonzaï comme pour le chêne, le sapin ou le baobab.

Aussi Rousseau finit-il la présentation de son exemple en formant l’hypothèse où son lecteur aurait réussi à se faire une image générale de l’arbre. Elle serait générale en tant qu’on trouverait en elle tout ce qu’on trouve dans tous les arbres. Il en déduit qu’une telle image ne ressemblerait plus à un arbre. Il faut comprendre qu’elle aurait toutes les caractéristiques de tous les arbres qui, variant, feraient que l’image obtenue ne ressemblerait même à rien.

Encore l’exemple de l’arbre est-il ambigu car lorsqu’on pense à l’arbre en général, il est difficile voire impossible de ne pas accompagner cette représentation d’images de l’arbre. Et ces images correspondent à des arbres qu’on a perçus. Or, pour les notions qui ne proviennent pas d’être concrets, la différence entre le concept et l’image n’est-elle pas plus claire ? Quel rôle joue alors le langage ?

 

Rousseau applique ses analyses précédentes aux êtres abstraits. La notion pourrait sembler contradictoire puisque l’idée d’être est celle de quelque chose de réel et l’on conçoit souvent l’abstrait comme l’irréel. Or l’exemple que prend Rousseau est celui du triangle. Par être abstrait il entend donc des êtres qui ne peuvent qu’être conçu parce qu’il n’y a dans l’expérience aucune réalité qui leur correspond exactement. Tels sont les êtres mathématiques. On ne les trouve pas dans l’expérience. Ils précisent que pour eux également l’alternative est ou bien l’image ou bien le discours. Autrement dit, ce qui fait la possibilité du concept c’est le langage.

C’est l’exemple du triangle qui permet de progresser ainsi dans l’analyse. Pour concevoir le triangle, il faut le définir et on ne peut le définir qu’en utilisant d’autres mots. Si par contre on veut se représenter un triangle, celui-ci aura des caractéristiques particulières par lesquelles on se représentera non pas le triangle en général, c’est-à-dire celui qui est valable pour tous les triangles.

On voit donc que ce qui fait le concept, c’est la définition et que celle-ci est donnée par une suite de mots. Dès lors, sans les mots, il ne pourrait pas y avoir de concept. Or, un mot, c’est un son articulé qui a un sens. Et ce sens, c’est justement le concept. Ne peut-on pas plutôt dire avec Descartes dans la Lettre au marquis de Newcastle du 23 novembre 1646 que c’est grâce à la pensée que nous comprenons que les mots ont un sens ?

C’est là où le propos de Rousseau doit être entendu. Si c’était le cas, on devrait sans mot se représenter une idée générale. Et cette représentation devrait comme le fait l’image ressembler à la chose représentée. Or, ce n’est pas le cas. D’un autre côté, nous sommes capables de concepts ou d’idée générale. Dès lors, tel est le mot. Il ne faut donc pas séparer le mot dans son aspect matériel de son sens, son signifiant de son signifié pour parler comme Ferdinand de Saussure (1857-1913) dans son Cours de linguistique générale (posthume 1916).

Dès lors, comment doit-on concevoir le rapport entre le langage et la pensée ?

 

Rousseau tire la conséquence générale de son analyse, à savoir que c’est grâce à la parole qu’il est possible d’avoir des idées générales. En effet, c’est le mot en tant qu’il représente toutes les choses qui tomberaient sous une multiplicité d’images particulières et de perceptions singulières qui rend possible la représentation de la généralité. Le mot arbre ou le mot triangle représente tous les arbres ou tous les triangles. La différence entre le mot et l’image est que celle-ci ressemble à l’objet qu’elle représente alors que le mot non. C’est pour cela qu’il peut ressembler des choses qui exigent plusieurs images.

Dès lors, ce n’est pas parce que nous pensons que nous parlons, c’est l’inverse : c’est parce que nous parlons que nous pensons. La conséquence en est que l’homme ne peut apprendre seul à parler. Bref, les mots sont premiers, le langage est premier. Cette conséquence que Rousseau ne formule pas explicitement découle de son analyse car comment un homme qui n’aurait pas d’idées générales pourrait-il avoir l’idée, elle-même générale, de se servir d’un son pour représenter une multiplicité de chose, ou plutôt toutes les choses d’un certain genre. L’homme dépend donc ainsi d’une société, d’une culture. Il ne peut penser à partir de rien. Dès lors, le langage n’est pas un simple instrument de la pensée, il en est plutôt la condition.

Rousseau argumente en faisant remarquer que le discours prend le relais de l’imagination. En effet, comme elle est limitée au particulier et comme nous ne pouvons pas nous représenter des choses absentes autrement qu’en les imaginant, là où l’imagination est insuffisante, il faut quelque chose d’autre. C’est selon Rousseau le discours. Par là il faut entendre un usage ordonné de mots tels qu’ils peuvent rendre compte d’une certaine généralité, d’un niveau de généralité qui échappe à l’imagination.

 

Disons pour conclure que Rousseau résout la question de savoir qui de la pensée ou du langage est premier en accordant la priorité à ce dernier. Non pas que toute représentation dépende selon lui du langage. Il accorde une certaine autonomie pour ne pas dire une autonomie certaine à l’imagination comme faculté de se représenter de façon logiquement particulière des objets. En ce qui concerne la pensée conceptuelle, c’est-à-dire la pensée par laquelle une connaissance est possible, elle n’est possible que par et à travers le langage. Dès lors, l’individu qui pense dépend de la langue dont il a hérité bien plus que ce qu’il ne croit habituellement.

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