Cours : Sciences de la nature et sciences de l'homme 2

Publié le par Bégnana

§ 2. L’expérience dans les sciences de l’homme.


La première difficulté en ce qui concerne l’expérience chez l’homme c’est que, comme Kant l’avait déjà reconnu dans son Anthropologie d’un point de vue pragmatique (1798), dès que l’homme se sent observé, il change de comportement. Cette difficulté est-elle rédhibitoire ? Rend-elle impossible l’expérience sur l’homme ?

On peut d’abord lever la difficulté en considérant avec le sociologue Durkheim dans Les règles de la méthode sociologique que les statistiques permettent une forme d’expérimentation. Prenons comme exemple l’hypothèse selon laquelle on se suicide d’autant plus qu’il fait plus froid. On peut tester cette hypothèse en se tournant vers les statistiques du suicide et en cherchant si on trouve plus de suicides en hiver par exemple qu’en été. Or, c’est l’inverse qui est vrai. L’hypothèse est donc fausse. Autre exemple. Soit l’hypothèse qu’on se suicide plus lorsqu’on est jeune. Là encore elle est fausse car les statistiques du suicide montrent qu’on se suicide d’autant plus qu’on est plus agé.

La sociologie ou la psychologie trouve donc dans les statistiques un terrain d’expérimentation. Expérimentation au sens où il faut construire le tableau statistique à partir d’hypothèses comme Durkheim l’a fait dans Le suicide (1897) en utilisant les données statistiques existantes. La scientificité n’est pas impossible si l’hypothèse est formulée de telle façon à ce qu’elle puisse être réfutée. Du point de vue de Popper, la falsifiabilité comme critère de la scientificité, appartient bien à la sociologie de Durkheim.

La seconde façon est de concevoir le protocole expérimental de telle façon que les sujets, quoique se sachant observés, voire calant leur comportement sur ce qui est attendu, ne sachent pas quel est l’objet véritable de l’expérimentation. Va l’illustrer une expérience célèbre, celle de Milgram que montre le film I comme Icare (1979) d’Henri Verneuil (1920-2002).

Elle consiste à demander à des sujets de participer à une expérience où il s’agit de tester les rapports entre la mémoire et la douleur. L’un pose des questions pendant que l’autre, attaché à un fauteuil avec des électrodes fixées, doit répondre. En cas de mauvaise réponse, il faut que le premier envoie une décharge électrique de voltage de plus en plus importante. En fait, le sujet attaché fait semblant d’avoir mal. Il s’agit de tester l’obéissance des sujets à des actes cruels demandés au nom de l’autorité de la science (cf. texte en annexe 1).

On voit donc qu’il est possible d’instituer des expériences visant à vérifier des hypothèses.

 

Mais une deuxième difficulté apparaît. Si l’homme est libre et non déterminé, comment comprendre que des sciences de l’homme soient possibles ?

On peut accepter avec Durkheim qui a mis en lumière dans Le suicide en quoi il y avait là un phénomène social la possibilité d’une science de l’homme à la condition de faire abstraction de la question de savoir si l’homme est libre ou non.

Durkheim prend le suicide comme terrain privilégié de recherches car, d’un point de vue théorique, il est le fait le plus défavorable à une analyse scientifique. En effet, le suicide est l’acte libre par excellence. Durkheim lui-même fait intervenir dans la définition du fait la connaissance qu’a le sujet de se donner à lui-même la mort. Hegel ne voyait-il pas dans le suicide une preuve de la liberté, c’est-à-dire finalement du libre choix qui exclut toute causalité ?

Or, Durkheim fait une recherche scientifique sur le suicide en montrant, à partir d’analyses des statistiques, que le suicide ne dépend pas toujours de troubles psycho-pathologiques sans discuter de la question de savoir si l’homme est libre.

« Ainsi, il y a des suicides, et en grand nombre, qui ne sont pas vésaniques. On les reconnaît à ce double signe qu’ils sont délibérés et que les représentations qui entrent dans cette délibération ne sont pas purement hallucinatoire. On voit que cette question, tant de fois agitée, est soluble sans qu’il soit nécessaire de soulever le problème de la liberté. Pour savoir si tous les suicidés sont des fous, nous ne nous sommes pas demandé s’ils agissent librement ou non ; nous nous sommes uniquement fondé sur les caractères empiriques que présentent à l’observation les différentes sortes de morts volontaires. » Durkheim, Le suicide, P.U.F. « Quadrige », 1991, pp.32-33.

Autrement dit, que les actions des individus soient libres ou pas, elles ont une face objective qui concerne les sciences de l’homme. En effet, l’objet de la sociologie du suicide, c’est le taux de suicides dans un groupe social. S’il dépend des suicides individuels, il obéit à des régularités fortes.

On peut l’illustrer avec une découverte de Durkheim qui a été confirmée après sa mort. Durkheim a déduit des statistiques que le taux de suicide augmente lors des vacances ou plutôt est fonction de l’intégration sociale. C’est pour cela que le jeudi, jour de repos scolaire, était un jour suicidogène. Sauf pour les femmes dans la mesure où elles s’occupent des enfants dont le taux de suicides baissait le jeudi. Or, lorsqu’en 1972, le jour de congé devient le mercredi, les statistiques l’enregistrent (cf. Baudelot et Establet, Durkheim et Le suicide, 1984).

Lorsqu’un homme agit, c’est à partir de mobiles qui sont souvent conscients. Toutefois, il peut non seulement se tromper sur ses propres mobiles (que l’on pense à l’analyse de la mauvaise foi par Sartre dans L’être et le néant) mais les conséquences de ses actes peuvent lui échapper. Dans les deux cas il est possible de connaître mieux que le sujet ce qu’il en est de lui-même.

Mieux ! Le sujet, grâce aux sciences de l’homme peut réfléchir aux déterminismes partiels dont il est l’agent involontaire et les modifier. Loin donc de le réduire au statut d’objet, les sciences de l’homme, bien comprises, lui permettent de se constituer comme un vrai sujet.

C’est ce que peut illustrer l’explication du capitalisme de Max Weber dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905 puis 1920).

Selon Weber, le capitalisme, c’est-à-dire la recherche rationnelle et continue du profit pour lui-même, a pour origine le protestantisme, plus précisément le calvinisme. L’hypothèse de Weber est construite d’abord sur une compréhension de ce qu’est le capitalisme qui le distingue notamment du brigandage (cf. texte en annexe 2) ou de l’activité commerciale antique qui sont aussi des recherches du profit mais différentes. En effet, le capitalisme apparaît comme une recherche rationnelle, continue et pacifique du profit basée sur les possibilités d’échange. Le brigandage est loin d’être pacifique. Quant au commerce dans l’Antiquité et au Moyen Âge, il est souvent un moyen d’obtenir de quoi vivre en l’abandonnant.

Mais surtout, le capitalisme est un effet non voulu du calvinisme. En effet, si nombre de protestants ont non seulement travaillé, mais également accordé au travail une si grande valeur, c’est en tant que signe de la prédestination. En effet, dans la théologie calviniste, Dieu a prédestiné les hommes de toute éternité à être sauvés ou damnés. Le croyant a donc besoin de trouver des signes de son salut. C’est le travail et la réussite dans le travail qui vont lui permettre de reconnaître dans une certaine mesure qu’il est bien sauvé. Comme les protestants qu’a étudiés Weber valorisent également une vie relativement sobre, l’effet de leur attitude, c’est l’accumulation du capital et une efficacité économique qui progressivement détruit et remplace les autres rapports au travail. Ainsi le capitalisme s’est-il installé sans qu’il ait été voulu et est devenu la condition du travail humain. On voit donc que le déterminisme dans l’explication de Weber ne s’oppose pas à la possibilité d’un agir qui est celui d’un sujet.

Ainsi, la liberté du sujet ne rend pas impossible des sciences de l’homme. Leur objet : ce qu’il y a d’objectif en l’homme.

 

Conclusion.

Il est donc apparu qu’il est impossible de penser que les sciences de la nature et les sciences de l’homme puissent être régis par un principe du déterminisme ou tout au moins par l’idée de lois de la nature déterministes ou probabilistes qui pourrait régir également le savant en tant que sujet. Pour qu’il y ait science, sciences de la nature comme des sciences de l’homme, il est nécessaire que l’esprit de l’homme ne soit pas déterminé. L’homme doit agir pour des raisons et non être agi par des causes.

Or, non seulement des phénomènes indéterminés peuvent permettre une connaissance de nature probabiliste, mais il est apparu en outre que les sciences humaines présupposaient seulement que l’homme ignore souvent ce qu’il en est de ses propres mobiles ou qu’il produit des effets qu’il n’a pas voulus : tels sont les objets des sciences de l’homme et ce à quoi elles sont limitées. En aucun cas donc, les sciences de l’homme n’épuisent la question de savoir ce qu’est l’homme, car elles ne peuvent se comprendre elles-mêmes ou alors elles ne sont plus des sciences, mais une philosophie qui se confond avec la science, c’est-à-dire une fausse science et une mauvaise philosophie. Bien comprises, les sciences de l’homme lui permettent de ne pas s’illusionner sur lui-même, c’est-à-dire d’oublier la face objective de son être.

 

Annexe I : les expériences de Milgram

 

Milgram (Stanley) (1933-1984), psychosociologue de New Haven (Etats- Unis) est l’initiateur des expériences sur la docilité et la cruauté humaines.

 

« Le directeur de l’expérience commence par payer aux participants une indemnité minime pour les dédommager de la perte de temps. Puis il leur déclare qu’il organise une enquête importante sur l’efficacité du châtiment en matière de mémoration. On va constituer des groupes de deux hommes : l’un sera le « professeur », l’autre l’ « élève ». L’expérimentateur s’arrange pour que le sujet non initié soit choisi comme « professeur », le complice de l’expérimentateur est « élève » : il prend place sur une sorte de chaise électrique et répond à une série de questions préparées qui constituent des tests de mémoire. Le professeur a mission de punir toute réponse fausse d’un choc électrique d’intensité croissante. L’appareil électrique qui déclenche les décharges porte 30 chiffres de voltage allant de 15 à 450 volts, assortis au début de la mention : décharge légère, et à la fin, de l’avertissement : danger, forte décharge. Le professeur reçoit lui-même avant le début de la série d’expériences une décharge de 45 volts à titre d’information, qui le convainc de l’efficacité des mécanismes dont il dispose.

L’élève multiplie les réponses fausses. Le professeur obéit à l’ordre reçu, il augmente la force de la décharge. A partir de 75 volts, l’élève se met à gémir et à se lamenter ; à 180 volts, il demande grâce, à 300 volts ses cris se taisent. Le directeur des expériences ordonne de continuer : "Il faut poursuivre, pas d’autre possibilité." Le professeur continue. 65 % des sujets de New Haven et 48 % de ceux de Bridgeport obéissent au directeur qui, pourtant, est pour eux un inconnu et restent sourds aux cris et protestations des victimes, qui sont en fait des enregistrements sur bande magnétique. Bien que ne doutant pas de la véracité de ce qu’ils entendent, ils poursuivent jusqu’à l’application de la dose maximale.

L’expérience de Bridgeport fut organisée dans un immeuble de bureaux, soi – disant au nom d’une firme respectable, mais peu connue. L’expérience de New Haven eut lieu dans les laboratoires scientifiques de la fameuse université de Yale. Le grand prestige dont jouit cette université valut à cette deuxième expérience un résultat plus impressionnant encore (65 % contre 48 %), les autres facteurs étant identiques. Au début, les expérimentateurs eurent peine à se remettre eux-mêmes du choc de ces résultats.

(…) Les Allemands aussi prévoyaient que des choses semblables ne sauraient se passer chez eux. Les savants de l’institut Max Planck estimèrent qu’en Allemagne 30 % répondraient positivement (ou, pour mieux dire, négativement) à ce test d’obéissance aveugle. On pensait qu’ayant déjà vécu l’horrible après Auschwitz, après l’épouvante des camps de concentration, après les procès des criminels de guerre, on était exorcisé, immunisé contre l’obéissance automatique. Or, les séries d’expériences qui furent réalisées sur le modèle de Milgram grâce à la collaboration de la télévision bavaroise et de l’institut Max Planck, démontrèrent que 85 % des personnes testées demeuraient les sujets dociles de l’expérimentateur scientifique et persistaient jusqu’au bout (…)

Le patriarche Abraham a-t-il su d’avance que Dieu s’interposerait au dernier moment et empêcherait l’acte qu’il lui imposait, arrêterait le meurtre du fils, auquel lui-même consentait ? En tout cas, l’humanité civilisée a brillamment échoué quand on l’a soumise au test d’Abraham. »

Hacker Friedrich, Agression/Violence dans le monde moderne (1971), Calmann-Lévy, 1972, pp.209-213.

 

Annexe II : le capitalisme selon Weber

 

La “pulsion de profit”, “l’appât du gain”, l’aspiration à gagner de l’argent, à gagner le plus d’argent possible, n’ont en eux-mêmes rien à voir avec le capitalisme. Cette aspiration s’est manifestée et se manifeste toujours chez les garçons de café, les médecins, les cochers, les artistes, les cocottes, les fonctionnaires vénaux, les soldats, les voleurs, les croisés, les habitués des tripots, les mendiants : « by all sorts and conditions of men », à toutes les époques et dans tous les pays du monde où la possibilité objective de s’enrichir s’est présentée et se présente encore d’une manière ou d’une autre. Renoncer définitivement à ce concept naïf, c’est le b-a-ba de l’histoire des civilisations. Le désir de profit le plus immodéré ne peut en aucun cas être identifié au capitalisme, moins encore à son « esprit ». Le capitalisme peut précisément se confondre avec la maîtrise de cette pulsion irrationnelle, ou tout au moins avec le projet de la tempérer rationnellement. Mais il est vrai que le capitalisme se confond avec l’aspiration au profit par l’activité capitaliste, continuelle et rationnelle : au profit toujours renouvelé, à la « rentabilité ». C’est pour lui une nécessité. Si l’ensemble de l’économie était soumis à l’ordre capitaliste, une entreprise capitaliste individuelle qui ne chercherait pas à saisir les chances de gagner en rentabilité serait condamnée à disparaître. – Donnons pour commencer une définition un peu plus précise que cela n’est souvent le cas. Nous désignerons d’abord comme un acte économique « capitaliste » celui qui se fonde sur l’attente d’un gain par l’exploitation d’opportunités d’échange : sur des chances de profit (formellement) pacifique. Les profits réalisés par la violence (formelle et réelle) obéissent à leurs propres lois et il n’est pas opportun (même si on ne peut interdire à personne de le faire) de les ranger dans la même catégorie que les activités destinés à exploiter (en dernière instance) des chances de gain par le biais de l’échange. (…)

Mais l’Occident connaît aussi, à l’époque moderne, une forme toute différente du capitalisme, qui ne s’était jamais développée auparavant dans le monde : l’organisation capitaliste rationnelle du travail (formellement) libre. On ne la rencontre qu’à l’état d’ébauche dans d’autres pays »

Max Weber (1864-1920), L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme,

Champs Flammarion, 2000, p.53-54, p.57.

 

 

 

 

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