Sujet et corrigé : Expliquer un texte de Comte : La famille est l'atome social

Publié le par Bégnana

Expliquer le texte suivant :

La décomposition de l’humanité en individus proprement dits, ne constitue qu’une analyse anarchique, autant irrationnelle qu’immorale, qui tend à dissoudre l’existence sociale au lieu de l’expliquer, puisqu’elle ne devient applicable que quand l’association cesse. Elle est aussi vicieuse en sociologie que le serait en biologie, la décomposition chimique de l’individu lui-même en molécules irréductibles, dont la séparation n’a jamais lieu pendant la vie. À la vérité, quand l’état social se trouve profondément altéré, la dissolution pénètre, à un certain degré, jusqu’à la constitution domestique, comme on ne le voit que trop aujourd’hui. Mais, quoique ce soit là le plus grave de tous les symptômes anarchiques, on peut alors remarquer, d’une part la disposition universelle à maintenir autant que possible les anciens liens domestiques, et d’autre part, la tendance spontanée à former de nouvelles familles, plus homogènes et plus stables. Ces cas maladifs confirment donc eux-mêmes l’axiome élémentaire de la sociologie statique : la société humaine se compose de familles et non d’individus. Suivant un principe philosophique posé, depuis longtemps par mon ouvrage fondamental, un système quelconque ne peut être formé que d’éléments semblables à lui et seulement moindres. Une société n’est donc pas plus décomposable en individus qu’une surface géométrique ne l’est en lignes ou une ligne en points.

Auguste Comte, Système de politique positive (1854).

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

Corrigé

 

Il nous semble évident que l’individu existe et c’est pourquoi la société nous apparaît comme un rassemblement d’individus. On trouve même un courant sociologique qui prône « l’individualisme méthodologique » selon une expression qui viendrait de l’économiste Schumpeter (1883-1950) et que son ami Max Weber (1864-1920) semble avoir mis en œuvre. Il consiste à traiter tous les phénomènes sociaux comme le résultat éventuellement involontaire d’actions des individus à partir des raisons qui ont été les leurs. Or, cette évidence ne résulte-t-elle pas d’une pathologie du corps social ?

Tel est le problème que traite cet extrait du Système de politique positive d’Auguste Comte. L’auteur qui inventa le mot de sociologie – indépendamment de Sieyès (1748-1836) – veut montrer que la société n’est pas composée d’individus mais de familles. Toutefois, comment penser que la famille qui regroupe des individus ne puisse être elle-même divisée ? Est-il bien vrai que l’individu humain n’existe pas comme semble le penser Auguste Comte ? Le refus de l’individualisme tout comme son acceptation de méthode est-il sociologique ou politique ?

 

Auguste Comte commence par énoncer et expliciter sa thèse. Elle consiste à nier qu’il soit possible de considérer que l’humanité est composée d’individus. Il qualifie d’anarchique cette thèse que nous pouvons nommer individualiste. Sa propre thèse peut donc être définie comme holiste, c’est-à-dire qu’elle considère que l’individu est membre d’un tout conformément à l’étymologie (“holos” en grec veut dire “tout”). En qualifiant d’anarchique la thèse qu’il critique, Auguste Comte la ramène à une conception politique ou plutôt au terme qui désigne l’absence de politique. En effet, en se conformant à l’étymologique du terme, anarchie veut dire sans pouvoir. Comment donc appeler anarchique la thèse individualiste ?

C’est qu’elle fait de l’individu une réalité et donc d’un point de vue politique, elle implique que l’individu est supérieur à la société ou à l’État. Et l’anarchie politique – que Comte n’a pas formellement connue au moment où il rédige ce texte – vise bien à la disparition de l’État et à l’instauration de relations sociales fondées sur les individus. Dès lors, c’est du côté d’abord des conséquences politiques de la conception du rapport entre individu société que penche Comte. Mais il importe de voir que ce n’est pas la société qui est le tout donc part Comte, c’est l’humanité. Comment donc penser que l’humanité est un tout dont l’individu ne pourrait être détaché ? En quoi l’humanité est-elle l’existence sociale ?

Avant d’examiner ces questions, remarquons que Comte accuse la thèse individualiste d’être immorale. Qu’est-ce à dire ? Être moral, c’est agir pour le bien sans tenir compte de son intérêt personnel. Si donc le lien social est pensé à partir de l’individu et non du tout qu’est la société, voire l’humanité pour Comte, dès lors l’individu agira dans son intérêt. Or, c’est bien l’homme en général qui est l’objet de la morale et non simplement le concitoyen. Par conséquent, penser que ce tout qu’est l’humanité est fonde la moralité. Rousseau ne reprochait-il pas déjà dans « la profession de foi du vicaire savoyard » de l’Émile (1762) à ceux qui font de l’intérêt individuel le fondement de la vie en commun, d’être immoraux ?

Quant à l’irrationalité de l’analyse, Comte l’argumente de la façon suivante. L’individu n’existe véritablement que lorsque la société se décompose. Dès lors, en faire un principe d’explication de la société est contraire à la raison puisque ce n’est que la destruction de la société qu’il peut expliquer. Il faut donc considérer toute société partielle comme une partie de la société qui les réunit toutes. Et ainsi on fonde l’idée que le tout est l’humanité tout entière.

Comte peut en déduire que la conception individualiste est contraire à la sociologie, science dont il pense ici un des fondements. Pour se faire il fait une analogie entre l’individualisme et la sociologie et la conception qui fait de la molécule, de la cellule dirions-nous aujourd’hui, l’unité de base du vivant. L’idée est la même, la cellule n’existe pour elle-même que lorsque le vivant en tant que tout a disparu ou tend à disparaître comme dans le cancer.

Reste que la conception individualiste existe de sorte que s’il est vrai que la société, voire l’humanité forme un tout, comment est-elle possible ? N’est-ce pas que le lien social peut se distendre ? L’anarchie n’existe-t-elle pas comme fait social avant que d’être une théorie ?

 

Comte concède la possibilité d’un lien social qui tend à se rompre. C’est même le diagnostic qu’il fait de son actualité puisque c’est « aujourd’hui » qu’on constate selon lui jusqu’où peut aller la décomposition de la société qui atteint la famille. Ainsi, la dissolution de la société n’est pas seulement une erreur théorique, c’est une réalité. Dès lors, si l’anarchisme désigne la séparation de l’individu de la société, pourquoi ne pas y voir un facteur positif de libération de l’individu de la tutelle de la société ? Un partisan de l’individualisme méthodologique comme Popper arrivera à cette conclusion notamment dans son analyse de la société athénienne du v° siècle av. J.-C. qu’il crédite d’avoir inventé un individu libre dans plusieurs de ses ouvrages comme le tome I intitulé L’ascendant de Platon de La société ouverte et ses ennemis (1945) ou Misère de l’historicisme (1944) où il défend l’individualisme méthodologique.

En fait, l’auteur ne se contente pas de formuler les principes de la sociologie comme science mais il indique également ses préférences politiques. Et il les indique dans les termes d’un vocabulaire de type médical comme on le voit avec l’expression « symptômes anarchiques » qui permet à la fois de faire œuvre de description tout en introduisant le point de vue normatif de la santé.

Pour justifier son point de vue, il oppose au constat d’un devenir anarchique ou plutôt au constat d’un individualisme qui serait un fait, un double constat relatif à la primauté du social sur l’individuel. D’une part, se maintient selon lui la tendance universelle à conserver les liens familiaux anciens. C’est donc dire que la dissolution de corps social et de la famille n’est jamais totale. Par conséquent l’individu n’existe jamais totalement seul par rapport à la société. D’autre part, la dissolution anarchique conduit à la formation de « nouvelles familles », c’est-à-dire de nouvelles formes de familles car elles n’auraient rien de nouvelles s’il s’agissait simplement d’une modification des membres. Comte pense les nouvelles familles « plus homogènes », c’est-à-dire qu’elles ont des membres plus proches les unes des autres. Et elles seraient « plus stables », c’est-à-dire qu’elles auraient moins tendances à se décomposer. Ainsi Comte pense une histoire de la société qui irait de formes sociales premières en formes sociales secondes et plus solides en passant par des phases de décomposition relative. L’humanité serait donc cette société qui a une histoire cumulative.

Il peut donc en déduire que les moments où la société a tendance à réaliser l’indépendance de l’individu, moments pathologiques, manifestent les tendances sociales et donc qu’ils viennent confirmer le principe sur lequel se fonde la sociologie qu’il nomme statique. Par là il faut entendre la sociologie qui étudie la société d’un point de vue de sa forme sans tenir compte de son histoire. La sociologie statique s’oppose ainsi à la sociologie dynamique. Ce principe consiste à considérer que l’atome social est la famille, soit un groupe et non l’individu. Autrement dit, cette réalité qu’est l’humanité se décompose en sociétés et finalement en familles.

Or, ce principe selon lequel « la société humaine se compose de familles et non d’individus », quel en est finalement la valeur ?

 

En effet, en le qualifiant d’axiome, Comte veut dire qu’il s’agit là d’un principe qui est à la base de la sociologie, par conséquent qu’il a une valeur épistémologique. Reste qu’on pourrait effectivement partir de la famille comme premier groupe social sans nier que l’indépendance réelle de l’individu. Par là même on aurait affaire à un holisme méthodologique si l’on peut ainsi parler qui se distinguerait de l’individualisme méthodologique qui pose que c’est l’individu et ses interactions avec les autres individus qui rend possibles tous les phénomènes sociaux.

Or Comte indique l’origine de son axiome. Il repose sur un principe beaucoup plus général, à savoir que quel que soit le système, les éléments du système doivent être de même nature que lui. Et il propose en analogie l’impossibilité de décomposer la société en individus avec l’impossibilité de décomposer une surface géométrique en lignes ou une ligne en points. Après l’analogie avec la biologie, après les métaphores médicales, c’est avec les mathématiques que Comte opère l’analogie et amène donc à faire de l’axiome de la sociologie statique un cas particulier d’un principe absolument général qui serait un principe philosophique et surtout un principe relatif à la connaissance.

Or, que ce soit en biologie ou en mathématiques, l’explication par un élément différent du système ne conduit pas au même résultat qu’en sociologie. Car, à supposer qu’on puisse expliquer le vivant par la cellule ou la ligne par le point, cela ne change rien quant à la vie du vivant ou quant à la réalité de la ligne.

Par contre, s’il est possible d’expliquer la société par l’individu alors celui-ci a une réalité et peut donc prétendre à des droits. Mieux ! Celui-ci est la réalité et la société n’en a pas. C’est la raison pour laquelle l’individualisme méthodologique conduit comme par hasard ses partisans comme Karl Popper à être des individualistes politiques et à défendre le libéralisme. « L’individualisme méthodologique est la doctrine tout à fait inattaquable selon laquelle nous devons réduire tous les phénomènes collectifs aux actions, interactions, buts, espoirs et pensées des individus et aux traditions créées et préservées par les individus » écrit Karl Popper dans Misère de l’historicisme. Le postulat paraît moins épistémologique que politique. En effet, si on se passe de l’individu, il est alors immoral qu’il revendique quoi que ce soit, pire, c’est une preuve d’une maladie sociale qui appelle des mesures de santé sociale arguera-t-on à l’instar de Comte.

Bref, ce n’est pas un principe de philosophie mais un principe de philosophie politique ou de philosophie morale que pose Comte. On pourrait même se demander si ce n’est pas ce principe qui guide secrètement ses analyses des mathématiques ou de la biologie. Toujours est-il que ni l’individualisme méthodologique ni le holisme ne sont neutres politiquement.

 

Finalement, le problème était de savoir si Comte se passe de la notion d’individu comme principe d’explication en sociologie pour des raisons scientifiques ou morales et politiques. Son refus de l’individu nous est apparu moins sociologique que politique. Dès lors, son holisme renvoie à une conception du bien moral et des fins de la politique qui fait primer l’humanité sur les sociétés qui la composent et plus encore sur l’individu. Contemporain de la réaction à l’individualisme libéral qui a accompagné la révolution française, Comte est un de ses adversaires du xix° siècle. Reste que le moderne individualisme méthodologique initié par Schumpeter, mis en œuvre par Weber, défendu par le philosophe Karl Popper n’est lui aussi que le masque scientifique de la politique libérale. Autrement dit, la sociologie ne semble pas pouvoir se passer de politique.

 

 

Publié dans Sujets L ES S

Commenter cet article