Cours : Sur l'art 2

Publié le par Bégnana

§ 4. Le goût.

1. Les acceptions du goût.

On pourrait alors définir le beau comme goût, c’est-à-dire comme plaisir esthétique. Il ne serait pas alors une réalité extérieure au sujet mais une caractéristique de la sensibilité du sujet.

Précisons d’abord que le terme de goût a plusieurs acceptions, au moins quatre, qu’il ne faut pas confondre sans examen.

Premièrement, le goût est un des cinq sens avec l’ouïe, la vue, l’odorat et le toucher. Il est clair que dans cette acception le goût n’est en aucun cas concerné par l’appréciation de la peinture, de la musique ou a fortiori de la poésie ou littérature. Déjà Platon dans l’Hippias majeur (297e) faisait remarquer que seules la vue et l’ouïe étaient concernées par le beau. Ils sont les seuls qui sont véritablement en action pour apprécier les œuvres d’art. Qu’ils soient des sens de la distance au moins apparente n’est peut-être pas indigne de remarque.

Deuxièmement, le goût est la qualité du sens du goût comme la douleur est une qualité du sens de la vue et le son la qualité du sens de l’ouïe. On parle d’un goût amer, sucré, etc. Les œuvres d’art ne présentent aucune de ses qualités. Une musique sirupeuse ne l’est que par métaphore.

Comme qualité du sens du goût, le goût n’est nullement relatif. L’œnologie prouve qu’il est possible de cultiver son goût pour ne rien dire de la cuisine. Et surtout, le goût est normal ou anormal. On peut avec Aristote dans sa Métaphysique (livre K, 1) dire qu’il y a du vrai et du faux en matière de goût.

Ces deux premières acceptions peuvent être nommées propres par opposition aux deux autres qui sont figurées.

Troisièmement, on utilise l’expression « avoir du goût pour ». Si je dis que j’ai du goût pour le rugby, cela signifie que j’aime jouer au rugby. Bref, cette expression désigne un désir de l’individu qui est un penchant, soit un désir où l’individu trouve plus son plaisir que dans une autre activité ou encore un désir habituel. En cette acception, le goût n’a rien d’esthétique. Que l’on pense à ceux qui ont le goût de l’effort ou le goût de la paresse. Mais on peut aussi parler d’un goût pour une couleur ou du goût pour la musique.

Quatrièmement, on utilise aussi l’expression « avoir du goût » pour désigner quelqu’un ou son attitude. On le dit de celui dont le logement est arrangé de belle façon, dont les vêtements sont élégants, dont les manières sont distinguées. On le dit aussi de qui porte en matière d’œuvres d’art un jugement sûr et assuré, bref, un connaisseur. Cette acception laisse entendre qu’il y a un goût esthétique.

On peut se demander si avoir du goût pour et avoir du goût sont la même chose. Pour le dire en d’autres termes, le beau et l’agréables sont-ils identiques ?

 

2. Le beau et l’agréable.

Lorsqu’on désire un objet, il importe que cet objet existe et le plaisir que l’on prend implique qu’on use ou qu’on consomme l’objet. C’est ainsi que je peux trouver agréable le goût des pommes. Si maintenant je prends l’habitude de consommer des pommes, on pourra dire que j’ai du goût pour les pommes. Par contre, lorsqu’on considère quelque chose comme beau, il ne peut être question de consommation. Que je contemple des fleurs, le coucher de Soleil ou un point de vue que j’admire, une nature morte de Cézanne (1839-1906), Pommes, pêches, poires, raisins (1879-1880), le plaisir pris ne résulte pas du désir. C’est la raison pour laquelle je puis donc selon le § 5 de la Critique de la faculté de juger de Kant le considérer comme un plaisir désintéressé. Or, les œuvres d’art, même si elles paraissent représenter quelque chose, n’implique justement pas l’existence de la chose. On peut donc dire qu’elles sont tout à fait susceptibles de donner lieu à un plaisir désintéressé ou qu’elles le manifestent plus que des objets techniques.

Aussi le plaisir qu’est le goût esthétique n’est pas lié à l’individualité de chacun. C’est par contre le cas de l’agréable. C’est la raison pour laquelle en matière d’agréable, la maxime « À chacun son goût » est valable.

Et encore faut-il tenir compte des déterminations culturelles du goût. J’aurais du goût pour ce qui plaît aux autres s’il est vrai que le désir est mimétique comme René Girard (né en 1923) le soutient notamment dans Celui par qui le scandale arrive (2001). Les normes culturelles imposent aux individus leurs goûts malgré qu’ils en aient. Nous nous croyons souvent d’autant plus nous-mêmes dans nos goûts alors qu’y règne un conformisme affligeant. Quelle différence entre des abeilles dans une ruche et le déclenchement compulsionnel de consommation au moment des soldes dans les grandes capitales ou les villes du monde entier ? La mode, qui transforme toues les objets d’usage en objets de consommation pour reprendre la distinction que fait Hannah Arendt dans The human condition (1958), façonne les individus. Le seul sens que la maxime « À chacun son goût » garde c’est d’être la négation d’un goût universel puisque le propre de toute culture conformiste est de s’opposer à d’autres conformismes contemporains ou passés.

En ce qui concerne le goût esthétique, c’est-à-dire le sens de la beauté, comme il ne se réfère pas au désir, je suis amené à penser que les autres, quelles que soient leurs cultures au sens anthropologique, doivent ressentir la même chose que moi. Or, comme d’un autre côté, ce n’est pas l’appréhension d’une vérité ou celle d’un bien moral ou de l’utilité qui fait ma satisfaction, on peut toujours avec Kant, selon le § 6 de la Critique de la faculté de juger, penser qu’« est beau ce qui plaît universellement sans concept ». Ce qui signifie que dans l’appréciation esthétique, je fais l’expérience de ce que les autres doivent ressentir face au même objet. C’est pourquoi, je leur reproche leur manque de goût s’ils ne jugent pas comme moi. Je fais donc l’expérience de ce que j’ai en commun avec les autres, abstraction faite de la seule raison. Qu’est-ce à dire ?

Tout objet est d’abord appréhendé par l’imagination et non par les seuls sens puisqu’il l’est dans le temps. Lorsque je regarde un coucher de soleil, je retiens ce que j’ai vu quelques secondes plus tôt et j’anticipe sur ce que je vais voir. Tout objet est ensuite pensé. Il est vrai que cette pensée se communique mais non l’appréhension sensible de l’objet qui reste en apparence privée. Dès lors, comment être sûr que l’autre perçoit la même chose que moi ?

Justement dans l’expérience de la beauté, ce n’est pas par un concept que l’objet est appréhendé. Aussi, la faculté des concepts au sens strict que Kant nomme l’entendement notamment au § 37 de son Anthropologie d’un point de vue pragmatique (1798) doit s’accorder avec l’imagination dans l’appréhension de la beauté de l’objet. Et c’est cet accord, ce « libre jeu » des facultés qui est communiqué dans le jugement « c’est beau ». L’expérience de la beauté peut être pensée comme ce qui nous garantit que les choses et le monde dans lequel nous sommes ne se réfèrent pas seulement à notre représentation privée mais qu’il s’agit d’un monde commun. C’est pour cela que réduire le beau à l’agréable, ce n’est pas du tout tolérer l’autre dans la singularité de son jugement, c’est lui refuser l’appartenance à la commune humanité. Bref, à travers la réflexion sur la beauté, Kant, dans la Critique de la faculté de juger, cherche à montrer qu’elle est le domaine de l’universalité de la culture humaine.

Que le beau ne se réduise pas à l’agréable n’implique pourtant pas que l’on puisse démontrer qu’un objet est beau. C’est qu’il faudrait pour cela un concept ou la perception d’un aspect de l’objet. Le beau est un sentiment du sujet qui est en tout homme. Un pur esprit ne percevrait pas le beau. Aussi chacun doit-il juger pour lui-même, ce qui suppose d’éprouver d’abord par lui-même l’objet dans sa singularité. L’expérience personnelle est ici irremplaçable.

La diversité des jugements esthétiques est en un sens irréductible, c’est-à-dire qu’il n’est pas possible de démontrer à l’autre qu’il commet une faute de goût même s’il est possible de juger qu’il l’a commise. C’est le rôle de la culture du goût, c’est-à-dire de l’expérience des grandes œuvres qui s’acquiert par leur fréquentation, que de permettre de tendre vers l’universalité.

Aussi l’appréhension du beau ouvre-t-elle véritablement à une communication, c’est-à-dire selon le sens étymologique du terme, à un partage où chacun reste libre. Dans la connaissance, chacun est contraint soit par la nécessité de la démonstration soit par la preuve empirique. En matière morale, ce qui est moral ne se discute pas même s’il est possible de discuter des conditions de la réalisation des devoirs ou de ses fondements ; ce qui est le domaine de la philosophie morale. À supposer que la discussion n’aboutisse pas, c’est faute de trouver les preuves décisives et non parce que prouver n’est pas possible. En ce qui concerne l’agréable chacun est enfermé en lui-même ou plutôt dans des déterminismes culturels qu’il n’aperçoit même pas. C’est pourquoi chacun se croit libre alors qu’au contraire il est totalement soumis. Le jugement est l’application d’un concept au cas ou consiste à « penser le particulier comme compris sous l’universel » selon Kant dans l’Introduction de la Critique de la faculté de juger (IV De la faculté de juger comme faculté législative a priori). Lorsque le concept est donné, le jugement peut être nommé un jugement déterminant. À l’inverse, lorsque le cas ou le particulier est donné et qu’il faut trouver le concept ou la règle, le jugement peut être nommé un jugement réfléchissant. Dans le cas du jugement esthétique le jugement est essentiellement réfléchissant puisque le concept est toujours recherché.

Seul le jugement esthétique est libre car aucune règle ne soumet le jugement et aucun déterminisme culturel ne peut le produire. C’est qu’en effet le déterminisme culturel conduit non pas à juger par soi-même mais à se soumettre à la norme de la société ou de son groupe, bref, à s’enfermer dans une culture. Un jugement qui exprime la norme du groupe n’est pas esthétique même s’il porte sur une grande œuvre consacrée par la tradition. En postulant l’universalité du jugement esthétique, j’ouvre une communication où personne ne peut être contraint par le jugement de l’autre.

Reste que ce postulat est difficile à entendre dans notre monde. Comment le penser pour qu’il soit sourd à ce point ?

 

3. La consommation des produits de l’industrie culturelle.

Le monde moderne, le nôtre peut être caractérisée de façon très générale comme le monde du relativisme et le monde du nihilisme. Monde du relativisme en ce sens qu’il va de soi qu’il n’y a pas dans nombre de domaines comme celui de la beauté de vérité universelle, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de vérité. Monde du nihilisme en ce sens que tout se vaut.

La transformation des objets techniques et des œuvres d’art en produits de consommation selon le diagnostic de Hannah Arendt dans The human condition qui caractérise notre monde de l’éphémère exige que n’importe quoi puisse plaire. L’absence de culture, bref, la barbarie non de peuples qui veulent s’emparer et détruisent au moins partiellement les réalisations d’une grande culture, mais celle d’un monde de l’homme pressé de jouir voire simplement d’éprouver des émotions de quelque nature qu’elles soient, est la condition pour que l’industrie culturelle ou l’“entertainment” comme on dit dans l’anglais commercial ou des affaires qui sert de langue universelle, puisse fournir des produits qui « plaisent » le plus rapidement possible.

Le consommateur doit donc être convaincu que quelque pauvre que soit le contenu du produit qu’il consomme, quelque stéréotypé qu’il soit – et en la matière, l’industrie du divertissement se livre à un pillage effréné des grandes œuvres – il est justifié dans la valeur absolue de son goût qui vaut tous les autres.

La relativité de son goût lui permet de passer à l’objet suivant, acheter un nouveau roman de gare plutôt que de relire une grande œuvre sans rien dire d’apprendre par cœur la grande poésie ; écouter la dernière musique à la mode ou s’émouvoir de quelque revival qui permet parfois de consommer de la rébellion – on peut prendre l’exemple préhistorique du lancement marketing du mouvement punk à la fin des années 1970 – plutôt que d’écouter encore une grande œuvre pour y accéder, voire d’apprendre à jouer d’un instrument ; d’aller voir le dernier film qui ressemble à l’avant-dernier et au suivant et d’être incapable de saisir le sens de la moindre image cinématographique. « À chacun son goût » devient dans notre monde la formule de l’exigence infinie de consommation.

 

Il nous faut toutefois nous demander ce qui fait la spécificité de l’œuvre d’art s’il est vrai que le jugement de goût véritable s’adresse aussi bien aux choses naturelles qu’aux objets techniques ? Puisque l’art est fabrication, n’exige-t-il pas un concept pour qu’il soit possible ? L’artiste n’a-t-il pas des idées qu’il met en œuvre ? Dès lors, le beau artistique ne réside-t-il pas plutôt comme Hegel le soutenait dans son Esthétique (posthume 1835) en l’adéquation entre l’idée et sa présentation sensible ? N’est-ce pas alors la seule véritable beauté et ne faut-il pas refuser l’idée d’une beauté naturelle ou d’une beauté des objets de la technique ?

Pour résoudre ce problème, il faudrait se demander quelles idées l’artiste met en œuvre ?

 

§ 5. Psychologie de l’artiste.

S’il s’agit des idées personnelles de l’artiste comme nous le pensons actuellement, en quoi peuvent-elles nous intéresser ? Apparemment sa psychologie n’intéresse que lui. Ou alors il exprime ce qui appartient à la psychologie de tout homme.

Prenons l’exemple de l’interprétation que fit Freud d’un tableau de Léonard (1452-1519), La Vierge, l’enfant Jésus et Sainte Anne (vers 1510) dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910, 1919). Il y vit l’expression du désir de l’artiste. D’une part, l’expression d’un sentiment pour la mère. Léonard, fils bâtard d’un notaire, a eu deux mères, sa mère biologique et l’épouse de son père qui s’en est occupé dans un second temps. Or, il représente une Saint Anne, soit la mère de la Vierge, comme étant à peu près du même âge que sa fille. La douceur des visages qui exprime la tendresse maternelle est un sentiment universel qu’on trouve chez tous les hommes. La célébrité énigmatique de La Joconde (1503-1506) peut s’interpréter de la même manière. C’est donc le désir de tout homme pour sa mère qu’il retrouve dans les tableaux de Léonard.

C’est ce que montre d’autre part le second aspect de l’interprétation du tableau par Freud. Dans ses notes, Léonard fait part d’un rêve qu’il aurait eu enfant. Un vautour vient lui toucher la bouche de sa queue. Comme ce dernier terme est une métaphore sexuelle identique en italien et en français, Freud interprète le tableau comme l’expression d’un désir homosexuel refoulé. Si on regarde avec attention le manteau bleu de la Vierge, on peut à l’instar du pasteur Oskar Pfister (1873-1946), correspondant et quelque peu disciple de Freud, y voir un vautour qui serait une « image-devinette inconsciente ». Il le fit quelques années après la première édition et Freud introduisit son schéma dans son édition de 1919.

Si Freud insiste pour que l’oiseau soit un vautour, c’est qu’il s’agit d’une divinité égyptienne qui représente la mère seule. L’oiseau correspond donc à la situation de l’enfance de Léonard. Quant à l’expression du désir homosexuel de fellation, il est à mettre en rapport avec la succion du sein maternel.

Dès lors, le plaisir pris à la réalisation et à la contemplation de l’œuvre d’art est de même nature que le plaisir prix au rêve, c’est-à-dire qu’il est un plaisir imaginaire ou un substitut d’un désir irréalisable. L’appréciation esthétique ne serait désintéressée qu’en apparence. Les désirs inconscients des hommes seraient des sublimations dans les œuvres d’art, c’est-à-dire la réalisation acceptable de désirs autrement condamnés par la morale sociale.

Comme le terme italien désigne un milan et non un vautour, cette “erreur” de traduction a jeté une certaine suspicion sur l’interprétation de Freud. Mais quant au fond, on peut reprocher à une telle interprétation de présupposer que les thèmes explicites ne sont que des masques de désirs inconscients. Car le tableau présente la tendresse de la Vierge pour son fils. Lui, dont Jean-Baptiste selon les Écritures disait «  Voici l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde. » (Évangile de Jean, 1, 29), tord un agneau dans une préfiguration de son futur sacrifice. Quant à Sainte Anne, elle est l’objet d’une adoration depuis au moins un siècle. Bref, l’interprétation religieuse et donc l’interprétation culturelle du tableau n’est pas moins fondamentale que l’interprétation psychologique qui repose par ailleurs sur le bien maigres indices.

 

 

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