Sujet et corrigé d'une dissertation : le respect des opinions peut-il être un obstacle à la rechercher de la vérité ?

Publié le par Bégnana

La diversité des opinions montre qu’elles ne sont pas fondées. C’est pourquoi le respect des opinions qui n’implique nullement d’adhérer à toutes, ce qui est impossible, n’est pas du tout un obstacle à la recherche de la vérité. Dans les sociétés démocratiques, la science et la philosophie se développent sans difficultés.

Pourtant, comme dans ces sociétés, c’est un principe de respecter les opinions, on admet que chacun peut avoir les siennes et qu’il ne faut surtout pas aller à leur encontre. Lorsque quelqu’un dit : « c’est mon opinion », c’est comme s’il voulait indiquer qu’il n’est pas possible d’aller plus loin. Dès lors, un tel principe apparaît nettement comme un obstacle possible à la recherche de la vérité qui implique au contraire de remettre en cause ce qu’on tient simplement pour vrai.

Dès lors, on peut se demander s’il est possible que le respect des opinions puisse être un obstacle à la recherche de la vérité.

On examinera d’abord si le respect des opinions n’est pas propice à la recherche de la vérité. Ensuite, on se demandera s’il ne conduit pas à en éliminer l’idée. Enfin on examinera si la destruction des opinions, autrement dit, le refus de les respecter, n’est pas la condition pour la recherche de la vérité.

 

Le respect des opinions doit s’entendre tout d’abord comme le fait de les considérer comme ayant une certaine valeur. Il y va pour un groupe d’abord de ce qui le fonde. C’est qu’en effet, les prescriptions sociales sont accompagnées d’opinions qui expriment les valeurs auxquelles croient les membres du groupe. Les opinions ainsi constituées forment comme un système. Les respecter, c’est admettre les valeurs du groupe. On montre ainsi une attitude morale. Avant d’être vraie ou fausse, une opinion est bonne ou mauvaise. Cela a un sens de les respecter. Or, la première condition pour que la recherche de la vérité soit possible est qu’on admette son existence car comment chercher ce dont on pense qu’il n’existe pas. Nietzsche disait bien dans le Gai savoir que la conviction de la nécessité de la vérité précédait nécessairement sa recherche. C’est pour cela qu’il est impossible de concevoir une communauté où il serait impossible à cause du respect des opinions de rechercher la vérité.

Et il s’agit bien d’opinions car elles ne sont pas à discuter. Leur vérité, car elles en ont aussi une, s’admet sans preuve. En ce sens, les croyances religieuses peuvent être considérées comme des opinions, surtout lorsqu’elles sont simplement reçues. Une opinion sur un interdit alimentaire passera pour absolument vraie puisqu’il nous lie à une communauté. Si on pense qu’il vient de la divinité, on s’approche de la foi. Toujours est-il que le respect des opinions n’interdit nullement que l’on cherche la vérité concernant ce qui sert à les mettre en œuvre. S’il est interdit de manger du porc comme dans le judaïsme, alors rechercher si telle viande est ou non du porc est même une nécessité. Ainsi dans les sociétés fortement hiérarchisées et très religieuses de l’Orient antique trouve-t-on les premières recherches en astronomie ou en mathématiques. Galilée (1564-1642), croyant catholique, n’a-t-il pas été aussi un grand physicien ?

Le respect des opinions ne peut pas non plus être un obstacle à la recherche de la vérité pour peu que se manifeste une certaine diversité des opinions. En Grèce ancienne, à partir de Thalès, le respect des opinions, à la fois de la Cité, mais également l’opinion de chacun dans sa conception de ce que doivent être les affaires de la cité, a accompagné la naissance de la philosophie et des sciences. Tout se passe comme si c’était ainsi ouvert un espace de débat qui ne s’est jamais tout à fait refermé.

Toutefois, le respect des opinions implique de les accepter et donc de ne pas les remettre en cause. Dès lors, lorsqu’il y a conflit entre les opinions et la recherche de la vérité, leur respect peut devenir un obstacle à la recherche de la vérité. Et même, un tel respect ne va-t-il pas jusqu’à rendre l’idée même de recherche de la vérité vaine ?

 

En effet, le respect des opinions suppose qu’elles soient toutes valables. Les discuter, c’est être prêt à reconnaître que finalement aucune n’est meilleure qu’une autre. Ce n’est donc pas pour rien que le respect des opinions a conduit à la remise en cause de l’idée d’une vérité absolue. Ainsi Protagoras, le grand sophiste, apprenait-il à ses élèves à faire des discours pour ou contre n’importe quelle opinion. C’est ce que les Athéniens dénonçaient en considérant que cela revenait à transformer une bonne cause en une mauvaise. On le voit dans le Ménon de Platon où Anytos, le démocrate, se fâche d’entendre parler des sophistes comme d’enseignants valables.

C’est que les sophistes à l’instar de Protagoras admettaient que toutes les opinions sont vraies. Il concevait ainsi la possibilité du régime politique athénien, la démocratie. Chacun y donne son opinion sur les affaires de la cité. Au témoignage de Platon dans le Cratyle[1], Protagoras aurait soutenu que les choses sont telles qu’elles apparaissent à chacun. Dès lors, c’est la vérité qui est relative, tout comme les opinions. Il ne peut être question de montrer à quiconque qu’il se trompe.

Le respect des opinions conduit donc à ne pas rechercher la vérité mais à rechercher à changer les opinions des autres. C’est que si toutes les opinions sont vraies, certaines sont meilleures que d’autres argumente Protagoras dans le Théétète de Platon. Dès lors, le sophiste est justifié dans son attitude.

Telle est alors la fonction de ce qu’on peut nommer la rhétorique, cet art ou technique de persuasion comme ses promoteurs la défendaient. On le voit chez Platon dans le Gorgias[2] où le personnage éponyme du dialogue définit ainsi son art. Le respect des opinions peut dès lors apparaître comme un obstacle à la recherche de la vérité puisqu’il entraîne lorsque toutes les opinions sont mises sur un plan d’égalité en terme de vérité, qu’il n’y ait pas de vérité absolue.

Néanmoins, le rhéteur comme le sophiste ne peuvent rejeter l’idée de vérité puisqu’ils admettent toutes les opinions, y compris celle qui affirme qu’il y a une vérité absolue. Ils admettent donc que l’opinion contraire à la leur est vraie. Par conséquent on peut rejeter leur opinion. Dès lors, n’est-il pas nécessaire de penser que le respect des opinions constitue un obstacle à la recherche de la vérité ? Dans ce cas dans quel sens ?

 

En effet, le respect des opinions constitue un obstacle à la recherche de la vérité lorsqu’il apparaît comme un principe qui implique de ne pas rejeter une opinion sous le motif qu’elle est une opinion tout aussi respectable que les autres. On discute bien avec les autres mais il ne peut être question de détruire l’opinion en tant qu’opinion.

Or, si on en croit le Bachelard de La formation de l’esprit scientifique, détruire les opinions est une condition pour qu’il y ait recherche scientifique. En effet, comment l’opinion est-elle possible ? Il faut, puisqu’elle ne repose pas sur la réflexion, qu’elle trouve dans le sujet une autre source de son affirmation. On peut donc avec Bachelard dire qu’elle traduit des besoins, au sens large, en terme de connaissance. Par exemple, l’opinion de Voltaire[3] selon laquelle les gens du peuple ne méritent pas d’être instruits repose uniquement comme il l’avoue ingénument sur la nécessité pour un bourgeois comme lui d’avoir des manœuvres. Dans le domaine politique, les opinions expriment les intérêts de ceux qui les soutiennent. Faites payer les riches disent les pauvres. Trop d’impôt tue l’impôt disent les riches.

Dès lors, comment le respect des opinions ne rendrait-il pas impossible la recherche de la vérité ? Platon l’illustre dans le livre vii de La République. En effet, il propose l’image ou tableau de prisonniers attachés dans une caverne face au fond. Ils ne voient que les ombres d’objets qui sont portés derrière eux et éclairés par un feu en hauteur. Quant au monde extérieur éclairé par le Soleil, ils n’en voient rien. Chacun tente de deviner lesquelles des ombres passeront en fonction de celles qu’il a déjà vues. Les propos des prisonniers sont les images des opinions qui ne portent que sur des apparences. Leur savoir n’est que l’ombre du véritable savoir, celui qui porte sur la réalité.

Or, un des prisonniers a été libéré. Il a vu et finit par comprendre qu’il ne s’agissait que d’ombres. Pour cela, il a dû voir le Soleil du monde extérieur, symbole de la vérité. Il revient et tente de délivrer ses anciens compagnons. Ébloui par la lumière de la vérité, il distingue moins bien les ombres. Tous se liguent contre lui et sont près à le tuer. Preuve donc que le respect des opinions est bien un obstacle à la recherche de la vérité. En effet, elle implique de détruire les opinions, c’est-à-dire de refuser cette forme de penser. Elle est nécessairement l’objet d’une sorte de haine sociale.

Nul doute que Platon illustre ici le destin de son maître Socrate. Il dialoguait avec tous dans Athènes. Il voulait savoir si le dieu Apollon avait eu raison de le déclarer le plus sage des hommes. Il détruisait la réputation, c’est-à-dire l’opinion de sagesse des hommes politiques, des poètes et des artisans comme Platon lui fait relater dans son Apologie. Tous croyaient savoir ce qu’ils ne savaient pas. Sans cette destruction des opinions, il n’y a pas de recherche de la vérité possible. Dès lors, le respect des opinions comme forme de pensée est bien un obstacle à la recherche de la vérité. C’est pourquoi le procès de Socrate fut le procès de l’opinion contre la philosophie.

Par contre, Socrate respectait bien les opinions de la Cité. Bon soldat, homme pieux à sa façon, il fait témoigner Apollon, un dieu de la Cité à son procès. Lorsqu’il dialogue avec les prétendus sages, il ne leur interdit nullement de parler. Bien au contraire. S’il passe pour manquer de respect, c’est parce qu’il place la vérité au-dessus de tout.

 

Le problème était de savoir si le respect opinion peut être un obstacle à la recherche de la vérité puisqu’elle est recherchée dans les démocraties où l’on accepte la science et la philosophie mais que leur accorder une valeur, c’est en un sens refuser la vérité. On a vu finalement que les opinions n’interdisaient pas la recherche de certaines vérités puisqu’elles enveloppent l’idée de vérité mais que le respect absolu des opinions comme forme de pensée conduisait à nier l’idée de vérité. C’est pour cela que la forme de pensée qui est celle des opinions doit être détruite pour qu’il y ait recherche de la vérité sans pour autant interdire le respect des opinions comme expression des mœurs qui n’ont rien à voir avec cette recherche.

 



[1] Cf. Cratyle, 385e-386a (p.394 de la traduction d’Émile Chambry, GF Flammarion, n°146) Autre texte de Platon où la même thèse de Protagoras est énoncée et critiquée, le Théétète dont voici un extrait :

« Socrate : (…) La science est, dis-tu, la sensation ?

Théétète : Oui.

Socrate : Il semble bien que ce que tu dis de la science n’est pas chose banale [152a] ; c’est ce qu’en disait Protagoras lui-même. Il la définissait comme toi, mais en termes différents. Il dit en effet, n’est-ce pas, que l’homme est la mesure de toutes choses, de l’existence de celles qui existent et de la non-existence de celles qui n’existent pas. Tu as lu cela, je suppose ?

Théétète : Oui, et plus d’une fois.

Socrate : Ne veut-il pas dire à peu près ceci, que telle une chose m’apparaît, telle elle est pour moi et que telle elle t’apparaît à toi, telle elle est aussi pour toi ? Car toi et moi, nous sommes des hommes.

Théétète : C’est bien ce qu’il veut dire. » Platon, Théétète, 151e-152a.

[2] Cf. Gorgias, 452e-453a (p.176 de la traduction d’Émile Chambry, GF Flammarion, n°146).

[3] « Il est à propos que le peuple soit guidé et non pas instruit. Il n’est pas digne de l’être. J’entends par peuple la populace qui n’a que ses bras pour vivre, je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s’instruire. Ils mourraient de faim avant de devenir philosophes. Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis ; ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes. » Voltaire (1694-1778), lettre à M. Damilaville du 1er avril 1766.

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