Sujet et corrigé d'une dissertation : la liberté se définit-elle comme un pouvoir de refuser ?

Publié le par Bégnana

Note : on trouvera en Annexe, à la fin, des textes qui peuvent se lire avant, après ou pendant la lecture de ce corrigé.

 

Sujet : La liberté se définit-elle comme un pouvoir de refuser ?

On a tendance à penser qu’on est d’autant plus libre que l’on fait tout ce qu’on désire. Or, comme on ne pense pas que l’on choisit ce qu’on désire, on est conduit alors à faire résider la liberté dans ce qui nous est commun avec les animaux et les choses.

Aussi comme la liberté est plutôt dans le choix, la décision et que le désir semble nous déterminer, on pourrait penser que la liberté se définirait plutôt comme un pouvoir de refuser.

Toutefois, on peut être tout autant déterminé à refuser qu’à accepter.

On peut donc se demander s’il est possible, et comment, de définir la liberté comme un pouvoir de refuser.

On s’interrogera d’abord sur le refus de la pensée, puis sur le refus du désir et enfin sur la question de savoir si la liberté ne se définit pas plutôt de façon positive.

 

Penser, c’est remettre en causes les apparences, les préjugés. Un tel pouvoir consiste donc d’abord à refuser. Et c’est là le sens du doute. Non pas le doute qui survient après coup, mais le doute volontaire. Ainsi Descartes explique au début de la première de ses Méditations métaphysiques comment il a attendu d’avoir l’âge nécessaire pour tout remettre en cause et pour fonder les sciences. Certes, il partait du constat qu’il y avait en lui des erreurs. Mais tout le monde fait ce constat. Par contre, tout le monde ne refuse pas les préjugés ou les opinions même s’il en doute parfois.

Le doute méthodique, autrement dit, la décision de refuser toutes les opinions ou les connaissances, révèle la liberté comme pouvoir de refuser toutes les pensées, même celles qui semblent les plus assurées. En effet, c’est en usant de sa liberté que Descartes pourra rejeter certaines évidences, comme celle du monde ou du corps.

Si l’esprit n’avait ce pouvoir de refuser, il lui serait impossible de ne jamais rompre avec les préjugés. Ainsi, lorsque Platon présente dans l’allégorie de la Caverne du livre VII de La République des prisonniers à notre image qui sont attachés face à un mur où ils contemplent les ombres des objets qui sont derrière eux, il faut bien admettre qu’il y ait une possibilité de se délivrer seul, sans quoi on ne comprendrait pas que quelqu’un essaye de délivrer un prisonnier.

C’est ce pouvoir de refuser qui définit la liberté de penser et qui permet de comprendre comme la recherche de la vérité est possible et comment l’individu n’est jamais totalement soumis aux opinions qui règnent de son temps.

Toutefois, la négation de la simple pensée peut s’expliquer tout autrement. Lorsque je nie une idée, n’est-ce pas à partir d’une autre idée ou bien parce qu’il y a un doute qui ne dépend pas de moi. Il fallait bien une crise dans la pensée chez les Grecs ou à l’époque moderne pour que la réflexion philosophique apparaisse. Dès lors, n’est-ce pas plutôt dans le refus du désir que peut consiste le pouvoir propre de la liberté ?

 

En effet, le désir nous donne des buts. Aussi pourrait-on penser que c’est dans sa réalisation que l’on est libre et qu’au contraire, toute contrainte apparaît comme la négation de la liberté traditionnellement définie comme le fait de faire ce qu’on veut ou d’agir sans contrainte. Dès lors, ce serait dans le pouvoir de refuser les contraintes que résiderait la liberté, pouvoir d’ailleurs équivalent au pouvoir qu’il faut acquérir selon Hobbes dans le chapitre XI du Léviathan pour obtenir ce qu’on désire.

Et pourtant, il n’en est rien. En effet, suivre simplement ses désirs, c’est se contenter de se laisser guider par ce qu’on n’a pas choisi. Imaginons un homme dont le seul désir serait de regarder des émissions dites de « télé réalité » et qui aurait fait un héritage le lui permettant. Qui dirait qu’il est libre ? Qui penserait qu’il a choisi une telle vie ?

C’est que le désir joue le rôle dans nos vies des chaînes des prisonniers de la caverne de Platon qu’il donne comme image de l’éducation dans le livre VII de La République. Il nous lie à certains objets et à certaines actions. Nous le vivons d’ailleurs ainsi quand nous nous disons à nous-mêmes, à tort ou à raison, que le désir a triomphé de nous. Preuve que nous ne le considérons pas comme nous-mêmes.

La liberté est bien plutôt dans le choix. Or lorsque nous choisissons de réaliser nos désirs, nous ne manifestons ainsi aucune liberté véritable. Ou plutôt, rien ne nous assure que nous sommes véritablement libres. C’est donc bien plutôt dans le refus des désirs que la liberté est possible. Or, comment un tel refus serait-il possible ?

Si l’on se contente de considérer qu’il est toujours possible de refuser ce qu’on estime vrai ou bien à l’instar de Descartes dans sa lettre au père Mesland du 5 février 1645 au motif que ce serait choisir la liberté, il n’en reste pas moins vrai qu’on ne voit nul refus du désir mais bien plutôt celui de prouver la liberté.

C’est pour cela qu’il ne peut y avoir de véritable refus du désir que si et seulement si le motif de l’action n’a rien à voir avec le désir. C’est le cas dans l’action morale. Prenons le cas dont use Kant dans la Critique de la raison pratique (1788). Il s’agit d’un homme à qui on pose deux questions. La première serait celle de savoir s’il pourrait résister à son désir si on lui promet la mort après l’avoir réalisé. Il répondrait bien évidemment oui dans la mesure où le désir de vivre l’emporterait. Par contre si on lui demande s’il peut refuser de faire un faux témoignage contre un homme honnête pour un motif politique et sous peine de mort, il répondra qu’il peut refuser même s’il ne sait pas s’il le ferait vraiment. C’est que son motif est alors son devoir moral. Dès lors, c’est ainsi qu’il est possible de concevoir la possibilité de définir la liberté comme un pouvoir de refuser le désir.

Néanmoins, penser qu’il est possible de refuser le désir au nom de la conscience morale, c’est affirmer la valeur de celle-ci. Or, rien ne nous prouve que cette affirmation qui rend possible le désir est bien quelque chose qui nous appartient. Dès lors, ne peut-on pas considérer que le pouvoir de refuser ne permet pas de définir la liberté ?

 

En effet, dire que le pouvoir de refuser le désir, voire la pensée, permet de définir la liberté, c’est finalement la penser de façon purement négative. Or, il est clair que dans tous les cas, le refus exprime une autre face, celle de l’affirmation. Et même, ce refus lui-même, au moment où il se manifeste, rien ne nous assure qu’il provient bien de nous.

Pour la pensée, il est clair qu’aucune négation n’est possible s’il n’y a pas une affirmation qui la rende possible. C’est ainsi que c’est le projet de trouver une évidence pleine et entière qui explique l’utilisation du doute méthodique par Descartes. Sans quoi il n’y aurait aucune raison de douter de la réalité matérielle et Descartes lui-même qualifie d’hyperbolique un tel doute dans la sixième de ses Méditations métaphysiques. Il faut donc affirmer le projet de recherche, voire sa possibilité ou sa valeur pour que le refus des approximations soit possible. De façon générale, le refus des préjugés, des apparences, des erreurs repose sur l’affirmation que la vérité est en tout préférable. Cette affirmation elle-même, rien ne prouve qu’elle est bien nôtre.

Pour le désir, n’est-il pas clair qu’il est strictement impossible de s’en tenir au refus comme manifestation de la liberté puisque précisément le refus du désir présuppose bien plutôt l’affirmation de la moralité. Or, celle-ci présente un visage impératif qui pourrait bien être l’affirmation en nous d’une exigence dont nous ne sommes nullement responsables.

Le fanatique fait remarquer Rousseau dans l’Émile contrefait la conscience morale en dictant le crime en son nom. Et pourtant, il paraît refuser de s’en tenir au désir. Il pense agir librement et moralement. N’est-il pas dans une sorte d’illusion de liberté ?

On voit donc en quoi il est impossible de tenir le refus pour une définition de la liberté car il est toujours rendu possible par un appui positif dont on peut se demander à chaque fois s’il a bien le sujet comme source ou bien s’il ne lui est pas imposé de l’extérieur sans que le sujet le sache. C’est pourquoi le pouvoir de refuser est un indice douteux de la liberté et ne peut donc permettre de la définir.

 

En un mot, on se demandait si l’on pouvait se servir du pouvoir de refuser pour définir la liberté, c’est-à-dire l’action ou la pensée en tant qu’elle émane du sujet. Or, il est apparu que tant du point de vue de la pensée que du désir, il pouvait bien paraître comme une manifestation de la liberté en tant qu’elle est recul par rapport aux pensées venant du dehors ou aux désirs. Et pourtant, il a fallu reconnaître finalement qu’un tel pouvoir de refuser restait ambigu car il s’appuie toujours sur des affirmations dont rien ne prouve qu’elles ne s’imposent pas au sujet.

 

 

Annexe :

 

6. Que nous avons un libre arbitre qui fait que nous pouvons nous abstenir de croire les choses douteuses, et ainsi nous empêcher d’être trompés.

Mais quand celui qui nous a créés serait tout-puissant, et quand même il prendrait plaisir à nous tromper , nous ne laissons pas d’éprouver en nous une liberté qui est telle que, toutes les fois qu’il nous plaît, nous pouvons nous abstenir de recevoir en notre croyance les choses que nous ne connaissons pas bien, et ainsi nous empêcher d’être jamais trompés.

(…)

39. Que la liberté de notre volonté se connaît sans preuve, par la seule expérience que nous en avons.

Au reste il est si évident que nous avons une volonté libre, qui peut donner son consentement ou ne le pas donner quand bon lui semble, que cela peut être compté pour une de nos plus communes notions. Nous en avons eu ci-devant une preuve bien claire ; car, au même temps que nous doutions de tout, et que nous supposions même que celui qui nous a créés employait son pouvoir à nous tromper en toutes façons, nous apercevions en nous une liberté si grande, que nous pouvions nous empêcher de croire ce que nous ne connaissions pas encore parfaitement bien. Or, ce que nous apercevions distinctement, et dont nous ne pouvions douter pendant une suspension si générale, est aussi certain qu’aucune autre chose que nous puissions jamais connaître.

Descartes, Principes de la philosophie, Première partie : Des principes de la connaissance humaine.

 

Supposons que quelqu’un affirme, en parlant de son penchant au plaisir, qu’il lui est tout à fait impossible d’y résister quand se présente l’objet aimé et l’occasion : si, devant la maison où il rencontre cette occasion, une potence était dressée pour l’y attacher aussitôt qu’il aurait satisfait sa passion, ne triompherait-il pas alors de son penchant ? On ne doit pas chercher longtemps ce qu’il répondrait. Mais demandez-lui si, dans le cas où son prince lui ordonnerait, en le menaçant d’une mort immédiate, de porter un faux témoignage contre un honnête homme qu’il voudrait perdre sous un prétexte plausible, il tiendrait comme possible de vaincre son amour pour la vie, si grand qu’il puisse être. Il n’osera peut-être assurer qu’il le ferait ou qu’il ne le ferait pas, mais il accordera sans hésiter que cela lui est possible. Il juge donc qu’il peut faire une chose, parce qu’il a conscience qu’il doit la faire et il reconnaît ainsi en lui la liberté qui, sans la loi morale, lui serait restée inconnue.

Kant, Critique de la raison pratique (1788)

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