Biographie de Marx II Le marxisme

Publié le par Bégnana

La coupure ?

Friedrich Engels avait rencontré Marx en novembre 1842. Il se méfiait de lui car il le suspectait de complaisance avec le pouvoir. En septembre 1844, Marx le rencontre à nouveau alors qu’il passe quelques jours à Paris ; c’est le début d’une profonde amitié.

Né dans une famille d’industriels protestants, Engels avait dû à l’âge de 18 ans quitter le lycée pour devenir employé de commerce à Brême pour des raisons familiales. Étudiant par lui-même la philosophie, il était devenu partisan de Hegel tout en rejetant le soutien que celui-ci avait apporté à l’État prussien. En 1842, il avait quitté Brême pour prendre un poste dans une firme commerciale de Manchester dont son père était l’un des propriétaires. Dans les Annales franco-allemandes, il avait publié une Esquisse de la critique de l’économie politique. Il rend compte de la misère ouvrière dans La Situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845).

« Durant mon séjour en Angleterre, la cause directe du décès de vingt à trente personnes a été la faim, dans les conditions les plus révoltantes, et au moment de l’enquête mortuaire, il s’est rarement trouvé un jury qui ait eu le courage de le faire savoir clairement. Les dépositions des témoins avaient beau être limpides, dépourvues de toute équivoque, la bourgeoisie ‑ au sein de laquelle le jury avait été choisi ‑ trouvait toujours un biais qui lui permettait d’échapper à ce terrible verdict : mort de faim. La bourgeoisie, dans ce cas, n’a pas le droit de dire la vérité, ce serait en effet se condamner soi-même. Mais, indirectement aussi, beaucoup de personnes sont mortes de faim ‑ encore bien plus que directement ‑ car le manque continuel de denrées alimentaires suffisantes a provoqué des maladies mortelles, et fait ainsi des victimes ; elles se sont trouvées si affaiblies que certains cas, qui dans d’autres circonstances auraient évolué favorablement, entraînaient nécessairement de graves maladies et la mort. Les ouvriers anglais appellent cela le crime social, et accusent toute la société de le commettre continuellement. Ont-ils tort ? » Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre, Les grandes villes.

Peu après, Marx et Engels travaillent de concert à leur première œuvre commune : La sainte famille où ils s’attaquent à la philosophie critique de Bruno Bauer. Elle est publiée en 1844. On y trouve une intéressante critique de la philosophie de l’histoire :

« De même que d’après les anciens téléologues les plantes n’existent que pour être mangées par les animaux, et les animaux pour être manges par les hommes, l’histoire n’existe que pour servir à cet acte de consommation de la nourriture théorique : la démonstration. L’homme existe pour que l’histoire existe, et l’histoire existe pour qu’existe la preuve des vérités. Ce qu’on retrouve sous cette forme critiquement banalisée, c’est la sagesse spéculative d’après laquelle l’homme, l’histoire existent pour que la vérité puisse parvenir à la conscience de soi.

L'histoire devient donc, comme la vérité, une personne particulière, un sujet métaphysique auquel les individus humains réels servent de simples supports. » Marx/Engels, La sainte famille, chapitre vi « La critique critique absolue », ou la critique critique personnifiée par Monsieur Bruno, I. première campagne de la critique absolue par Karl Marx.

Aussi les auteurs nient une telle téléologie et refuse de faire de l’histoire un sujet.

« L’histoire ne fait rien, elle ne « possède pas de richesse énorme », elle « ne livre pas combat » ! C’est, au contraire l’homme, l’homme réel et vivant qui fait tout cela, possède tout cela et livre tous ces combats ; ce n’est pas, soyez-en certains, « l’histoire » qui se sert de l’homme comme moyen pour réaliser – comme si elle était une personne à part – ses fins à elle ; elle n’est que l’activité de l’homme qui poursuit ses fins à lui. » Marx/Engels, La Sainte famille, chapitre vi « La critique critique absolue », ou la critique critique personnifiée par Monsieur Bruno, I. première campagne de la critique absolue par Karl Marx.

Vient ensuite L’Idéologie Allemande principalement axée autour d’une critique très virulente de Max Stirner intitulée “Saint Max” qui occupe près des deux tiers de l’ouvrage. Bruno Bauer et Ludwig Feuerbach y sont aussi critiqués. Ce dernier finalement moins dans la mesure où les auteurs lui reconnaissent le mérite d’avoir soutenu le matérialisme. Ils lui reprochent par contre de ne pas le mettre en œuvre dans l’histoire. Ils proclament :

« Nous ne connaissons qu’une seule science, celle de l’histoire. » Marx/Engels, L’idéologie allemande.

Il faut comprendre le terme de science au sens hégélien, c’est-à-dire comme le savoir suprême et non au sens des sciences physiques et naturelles. C’est le premier ouvrage qui défend une conception matérialiste de l’histoire. C’est pourquoi certains interprètes y ont vu une coupure dans la pensée de Marx qui sépare un jeune Marx et un Marx enfin devenu tel qu’en lui-même.

On peut relever la définition suivante expressément dirigée contre l’idée de philosophie de l’histoire et son idée d’une fin ou d’un but de l’histoire :

« L’histoire n’est pas autre chose que la succession des différentes générations dont chacune exploite les matériaux, les capitaux, les forces productives qui lui sont transmis par toutes les générations précédentes ; de ce fait, chaque génération continue donc, d’une part le mode d'activité qui lui est transmis, mais dans des circonstances radicalement transformées et d'autre part elle modifie les anciennes circonstances en se livrant à une activité radicalement différente; ces faits on arrive à les dénaturer par la spéculation en faisant de l’histoire récente le but de l'histoire antérieure ; c’est ainsi par exemple qu’on prête à la découverte de l’Amérique cette fin : aider la Révolution française à éclater ; de la sorte on fixe alors à l’histoire ses buts particuliers et on en fait une “personne à côté d'autres personnes” (à savoir “conscience de soi, critique, unique”, etc.), tandis que ce que l’on désigne par les termes de “détermination”, “but”, “germe”, “idée” de l’histoire passée n’est rien d’autre qu’une abstraction de l’histoire antérieure, une abstraction de l’influence active que l’histoire antérieure exerce sur l’histoire récente. » Marx/Engels, L’idéologie allemande.

Par une critique sévère de Bruno Bauer et de Max Stirner, Marx et Engels semblent bien marquer une rupture non seulement avec Feuerbach, mais aussi avec le socialisme utopique et l’idéalisme hégélien de gauche, et plus largement l’idéalisme de Hegel lui-même.

Toutefois, on trouve trace dans cet ouvrage de tout ce avec quoi les auteurs semblent avoir voulu rompre. Le communisme y apparaît de façon utopique comme la société où chacun se livre à l’activité qui lui plaît.

« Enfin la division du travail nous offre immédiatement le premier exemple du fait suivant : aussi longtemps que les hommes se trouvent dans la société naturelle, donc aussi longtemps qu’il y a scission entre l’intérêt particulier et l’intérêt commun, aussi longtemps donc que l’activité n’est pas divisée volontairement, mais du fait de la nature, l’action propre de l’homme se transforme pour lui en puissance étrangère qui s’oppose à lui et l’asservit, au lieu qu’il ne la domine. En effet, dès l’instant où le travail commence à être réparti, chacun a une sphère d’activité exclusive et déterminée qui lui est imposée et dont il ne peut sortir ; il est chasseur, pêcheur ou berger ou critique critique, et il doit le demeurer s’il ne veut pas perdre ses moyens d’existence; tandis que dans la société communiste, où chacun n’a pas une sphère d’activité exclusive, mais peut se perfectionner dans la branche qui lui plaît, la société réglemente la production générale ce qui crée pour moi la possibilité de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de faire de la critique après le repas, selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique. » Marx/Engels, L’Idéologie allemande.

Il apparaît aussi comme une sorte de fin de l’histoire. Bref, rien n’assure qu’il y a eu une coupure radicale dans la pensée de Marx.

L’ouvrage ne trouve pas d’éditeur. Les auteurs l’abandonnent à « la critique rongeuse des souris »[1] selon leur expression. Il ne sera publié que près d’un siècle plus tard en U.R.S.S. grâce à la découverte de David Riazanov (1870-1938), un bolchevik qui a commencé à éditer les Œuvres complètes de Marx et Engels et qui a fini au goulag.

Dans les Thèses sur Feuerbach, court texte retrouvé dans le même manuscrit, Marx y propose notamment sa thèse antiphilosophique fort célèbre :

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer ». Marx, Thèses sur Feuerbach, XI.

Au milieu des années 1840, Marx et Engels prennent une part active dans la vie alors bouillonnante des groupes révolutionnaires parisiens. Beaucoup d’entre eux étaient particulièrement influencés par les doctrines de Pierre-Joseph Proudhon exprimées principalement dans son ouvrage Philosophie de la misère. Relevons cette citation édifiante dans l’ouvrage du théoricien anarchiste :

« Ainsi, sans un Dieu, fabricateur souverain, l’univers et l’homme n’existeraient pas : telle est la profession de foi sociale. » Proudhon, Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère, Prologue.

Marx en fait une critique très sévère dans Misère de la Philosophie, ouvrage rédigé en français. L’avant-propos montre le caractère polémique et ironique du style de Marx :

« En France, il [Proudhon] a le droit d’être mauvais économiste, parce qu’il passe pour un bon philosophe allemand. En Allemagne, il a le droit d’être mauvais philosophe, parce qu’il passe pour être économiste des plus forts. Nous, en notre qualité d’Allemand et d’économiste, nous avons voulu protester contre cette double erreur. »

Il y donne une certaine formulation de son « matérialisme historique », à savoir de l’idée que c’est la technologie qui est le principe causal de tout le développement social.

« Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitalisme industriel. » Marx, Misère de la philosophie, chapitre vi.

Dès lors, la production intellectuelle que Marx avait résumé avec le terme d’idéologie, est sous la dépendance des rapports sociaux et donc de la technologie.

« Les mêmes hommes qui établissent les rapports sociaux conformément à leur productivité matérielle, produisent aussi les principes, les idées, les catégories conformément à leurs rapports sociaux.

Ainsi ces idées sont aussi peu éternelles que les relations qu’elles expriment. Elles sont des produits historiques et transitoires. » Marx, Misère de la philosophie, chapitre vi.

Le reproche qu’il adresse à Proudhon est finalement un reproche qu’il adresse à tous les économistes. Ce qui montre que l’idée d’une critique de l’économie politique telle qu’elle apparaissait dans les Manuscrits de 1844 n’est nullement abandonnée :

« Les économistes ont une singulière manière de procéder. Il n’y a pour eux que deux sortes d’institutions, celles de l’art et celles de la nature. Les institutions de la féodalité sont des institutions artificielles, celles de la bourgeoisie sont des institutions naturelles. Ils ressemblent en ceci aux théologiens, qui, eux aussi, établissent deux sortes de religions. Toute religion qui n’est pas la leur est une invention des hommes, tandis que leur propre religion est une émanation de Dieu. En disant que les rapports actuels ‑ les rapports de la production bourgeoise ‑ sont naturels, les économistes font entendre que ce sont là des rapports dans lesquels se crée la richesse et se développent les forces productives conformément aux lois de la nature. Donc ces rapports sont eux-mêmes des lois naturelles indépendantes de l’influence du temps. Ce sont des lois éternelles qui doivent toujours régir la société. Ainsi il y a eu de l’histoire, mais il n’y en a plus. Il y a eu de l’histoire, puisqu'il y a eu des institutions de féodalité, et que dans ces institutions de féodalité on trouve des rapports de production tout à fait différents de ceux de la société bourgeoise, que les économistes veulent faire passer pour naturels et partant éternels. » Marx, Misère de la philosophie, II. « La métaphysique de l’économie politique », I. « La méthode », « Septième et dernière observation.

Sur la demande insistante du gouvernement prussien, Marx, considéré comme un dangereux révolutionnaire, est chassé de Paris le 3 février 1845. Il en rend responsable Guizot (1797-1874). Il arrive alors à Bruxelles.

Sa maison sert de point de rencontre à tous les opposants politiques. Marx participe à l’Association Démocratique de Bruxelles, dont il est élu vice-président.

 

Le parti communiste.

Au printemps 1847, Marx et Engels rejoignent un groupe politique clandestin, la Ligue des Communistes. Ils y prennent une place prépondérante lors de son second congrès à Londres en novembre 1847. À cette occasion, on leur demande de rédiger le Manifeste de la Ligue, connu sous le nom de Manifeste du Parti communiste, qui paraît en février 1848.

Ce cours texte, publié en Angleterre à quelques centaines d’exemplaires, en allemand, n’eut guère d’influence lors de sa parution, notamment dans les événements politiques.

L’importance du communisme y apparaît d’emblée sous une forme intéressante :

« Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d’Allemagne. » Marx/Engels, Manifeste du parti communiste.

Il présente l’histoire en son entier à travers une formule célèbre :

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l'histoire de luttes de classes.

Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte.

(…)

La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes Elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d’autrefois.

Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. » Marx/Engels, Manifeste du parti communiste.

Il est remarquable de relever que le sens de l’engagement de Marx et d’Engels est indiqué au passage, eux qui ne sont certainement pas des prolétaires. En outre, Marx et Engels se présentent comme dans L’Idéologie allemande qui restait inconnue comme ceux qui ont compris l’histoire. Et enfin, il est non moins remarquable que la fin de la société bourgeoise soit présentée comme imminente en 1848, ce qui est pour le moins surprenant en 2007. Le philosophe Karl Popper (1902-1994) en déduira que la “sociologie” de Marx est erronée puisque sa prédiction ne s’est pas réalisée dans ses Conjectures et réfutations.

« Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l’heure décisive, le processus de décomposition de la classe dominante, de la vieille société tout entière, prend un caractère si violent et si âpre qu’une petite fraction de la classe dominante se détache de celle-ci et se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l’avenir. De même que, jadis, une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et, notamment, cette partie des idéologues bourgeois qui se sont haussés jusqu’à la compréhension théorique de l’ensemble du mouvement historique. » Marx/Engels, Manifeste du parti communiste.

Or, le thème de la fin de l’histoire apparaît clairement. C’est que la lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat ne s’achève pas pour permettre de faire apparaître une nouvelle classe – par exemple celle des bureaucrates du parti communiste – mais selon la prédiction de Marx et d’Engels par la disparition de tous les antagonismes de classes. Le communisme apparaît donc bien comme la fin de l’histoire au moins au sens de son terme.

« Tous les mouvements historiques ont été, jusqu’ici, accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l’immense majorité au profit de l’immense majorité. Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se soulever, se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société officielle. » Marx/Engels, Manifeste du parti communiste.

Lorsque éclate la Révolution de février 1848, Marx quitte la Belgique pour revenir à Paris. Avec l’extension de la révolution à l’Allemagne, il part pour Cologne pour y devenir rédacteur en chef de La Nouvelle Gazette Rhénane (Neue Rheinische Zeitung) publiée du 1er juin 1848 au 19 mai 1849.

Avec la victoire de la contre-révolution, Marx est poursuivi devant les tribunaux. Il se défend devant les jurés en déclarant :

« Le premier devoir de la presse est donc de miner toutes les bases du système politique actuel ».

Il est acquitté le 9 février 1849, mais le gouvernement l’expulse le 16 mai, bien qu’il soit citoyen prussien.

Il retourne alors à Paris dont il est de nouveau chassé après la manifestation du 13 juin 1849 qui voit la défaite de La Montagne. Il est exilé dans le Morbihan où il n’ira pas. Il commente l’événement dans un article paru le 29 juin 1849. Il part ensuite pour Londres où il résidera le restant de ses jours.

La vie de Marx en exil est extraordinairement difficile comme en témoigne sa correspondance. Malgré l’aide financière d’Engels, lui et sa famille doivent faire face à la misère :

« Ma femme est malade, la petite Jenny est malade, Léni a une sorte de fièvre nerveuse. Je ne peux et je ne pouvais appeler le médecin, faute d’argent pour les médicaments. Depuis huit jours, je nourris la famille avec du pain et des pommes de terre, mais je me demande si je pourrais encore me les procurer aujourd’hui » lettre à Engels du 4 septembre 1852.

L’un de ses enfants, Edgar, son seul fils jusque là, né en 1846, mourra en 1855. Ses lettres manifestent une tristesse d’autant plus grande que la naissance de ses filles semble moins l’intéresser.

Dans le même temps, sa servante – car malgré leur misère, les Marx en ont une – tombe enceinte. Engels reconnaît l’enfant, Frédéric Demuth, né en 1851. On pense, sans preuve formelle, qu’il est de Marx.

Il écrit alors une série de sept articles, rassemblés sous le titre Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, décrivant les débuts de la deuxième République française et son évolution vers le coup d’état du 2 décembre 1851 aboutissant au Second Empire. L’objet de l’ouvrage est de rendre compte de l’échec de la révolution sociale et des conditions de sa réussite dans le futur. Il est aussi un essai pour montrer dans le détail le rôle de la lutte de classes.

Ce n’est qu’en 1861 que sa situation s’améliore quelque peu, grâce à l’aide financière plus fournie de Engels. En 1864 sa situation financière s’améliore sérieusement grâce à l’héritage de sa mère qu’il accepta bourgeoisement. Elle avait toujours refusé de lui verser la part qui lui revenait de son père. Il recueille également l’héritage d’un communiste : Wolf. Le train de vie de la famille Marx restera toujours d’un niveau modeste.

Il consacre toutes les années 1850 à rédiger des centaines d’articles « alimentaires » pour des journaux comme le New York Tribune tout en se livrant à des recherches approfondies en économie, histoire, politique, etc. Dans le même temps, il reste en correspondance avec les révolutionnaires du continent et rédige des brochures politiques en lien avec l’actualité. Il passe aux yeux des gouvernants prussiens comme le chef d’une organisation de conspirateurs, alors que la Ligue des Communistes n’existe plus depuis son auto-dissolution en 1852. Il est en fait isolé. Sa situation économiquement précaire ralentit son travail.

Ce n’est qu’en 1859 qu’il achève et publie la Critique de l’économie politique. La préface y expose en une page les thèses essentielles de ce qu’il est convenu de nommer le “matérialisme historique”.

« Le résultat général auquel j’arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi : dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. Lorsqu’on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel – qu’on peut constater d’une manière scientifiquement rigoureuse ‑ des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu’au bout. Pas plus qu’on ne juge un individu sur l'idée qu’il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d’époques progressives de la formation sociale économique. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de production sociale, contradictoire non pas dans le sens d’une contradiction individuelle, mais d’une contradiction qui naît des conditions d’existence sociale des individus; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s’achève donc la préhistoire de la société humaine. » Marx, Critique de l’économie politique, Préface.

Dans cet ouvrage, sont présents tous les thèmes essentiels de ses théories économiques. Mais sa pensée est loin d’être achevée et l’ouvrage n’aura aucun succès.

En 1859, il sort de son isolement politique pour prendre la direction du journal germanophone Das Volk en lien avec les regroupements qui s’opèrent dans le mouvement ouvrier allemand et qui vont déboucher sur la constitution par Ferdinand Lassalle (1825-1864) du premier véritable parti ouvrier allemand, l’Association générale des travailleurs allemands (un des ancêtres du S.P.D.).

Marx s’oppose à Lassalle qui préfère la réforme à la révolution. Il n’aime pas le juif en lui. Marx soutient plutôt Wilhelm Liebknecht (1826-1900) et Auguste Bebel (1840-1913). Ils fonderont un parti rival, le Parti ouvrier social démocrate.

En 1867 Marx publie enfin, après plus de 20 ans de travail, la première partie de son ouvrage Le Capital, c’est-à-dire cette critique de l’économie politique qu’il annonçait déjà dans les Manuscrits de 1844.

 



[1] C’est l’expression de Marx dans sa Préface à sa Critique de l’économie politique.

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