Cours : L'histoire - la connaissance historique

Publié le par Bégnana

L’histoire comme connaissance serait née avec Hérodote (480-420 av. J.-C.) que Cicéron (106-43 av. J.-C.) nommait « le père de l’histoire ». Hérodote prit pour thème de son récit les guerres qui opposèrent par deux fois les cités grecques alliées à l’empire perse (490-479 av. J.-C.) et qui s’achevèrent par la défaite des Perses.

« Historia » signifiait en grec « enquête ». C’est la raison pour laquelle, non seulement le terme désignait une recherche concernant les événements contemporains ou passés, mais également toute recherche concernant des faits constatables. « L’histoire naturelle » a longtemps désigné la description des animaux.

Toutefois, dès Hérodote, l’histoire relative à l’homme a eu une spécificité. En effet, celui-ci indique quel but son ouvrage poursuit :

« Voici la présentation de la recherche d’Hérodote de Thourioi [Ou d’Halicarnasse ; dans l’Antiquité, il était d’usage pour un auteur de parler de lui à la troisième personne du singulier] pour que d’un côté les événements suscités par les hommes ne soient pas effacés par le temps et de l’autre que les grandes et admirables actions, présentées soit par les Grecs soit par les Barbares, ne perdent pas leur renom, – recherche en particulier de la cause pour laquelle ils se firent la guerre. » Hérodote, Histoires, 1.

À la différence des faits naturels qui se répètent et qui sont donc toujours accessibles à l’enquête, les actions humaines sont éphémères. (Sur cette opposition, cf. Hannah Arendt (1906-1975), La crise de la culture, II Le concept d’histoire). Elles ne durent pas comme les choses de la nature ou même comme les objets techniques ou les œuvres d’art. Agir, ce n’est pas faire, parce que l’œuvre de l’agir, c’est celui qui agit pendant qu’il agit. C’est pourquoi Aristote (384-322 av. J.-C.) écrivait :

« Tandis que la production (…) a une fin autre qu’elle-même, il n’en saurait être ainsi pour l’action, la bonne pratique étant elle-même sa propre fin. » Aristote, Ethique à Nicomaque, VI, chapitre 5.

Les arts d’exécution comme la danse se rattachent plus à l’action que les arts de la production comme la peinture. La guerre comme la politique sont de l’ordre de l’action puisque le combat ou la décision commune concerne ceux-là même qui la mettent en œuvre. L’histoire humaine a donc bien un objet spécifique et un but non moins spécifique. Elle a les actions éphémères des hommes à connaître et pour but de les conserver dans la mémoire. En ce sens, elle se distingue de l’histoire naturelle dont l’objet est toujours présent et surtout qui n’agit pas.

Avant l’histoire, c’est la poésie qui, chez les Grecs, avait pour tâche de conserver le souvenir des grandes actions. L’histoire s’en distingue en ce qu’elle vise des actions réelles et non les actions fictives célébrées notamment par les poètes comme Homère. Cette référence à la réalité est bien ce qui distingue le poète de l’historien selon Aristote :

« … la différence entre l’historien et le poète ne vient pas de ce que l’un s’exprime en vers et l’autre en prose (on pourrait mettre en vers l’œuvre d’Hérodote, ce ne serait pas moins une histoire en vers qu’en prose) ; mais la différence est que l’un dit ce qui a eu lieu, l’autre ce qui pourrait avoir lieu … » Aristote, Poétique, chapitre 9 (traduction Dupont-Roc et Lallot modifiée, Seuil, 1980).

Cette distinction entre poésie et histoire est thématisée par le second grand historien, Thucydide (455-404 ? av. J.-C.). Il oppose l’histoire non seulement à la façon des poètes mais aussi des logographes soucieux de charmer les oreilles plutôt que de vérité (cf. Histoire de la guerre du Péloponnèse, I, 21). C’est en ce sens que l’histoire vise à la connaissance. Elle constitue alors « un trésor à jamais » selon le mot célèbre de Thucydide dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse (I, 22).

En outre, comme l’indiquait Hérodote, il s’agit de trouver la (ou les) cause (s) des faits. Même si on trouve encore chez ce dernier des explications proches de la mythologie (preuve qu’il est plus facile de proposer un programme de recherche que de le réaliser) les historiens après lui, notamment Thucydide, prendront le plus grand soin d’écarter tout merveilleux. Bref, l’histoire vise à se distinguer de toute explication religieuse.

Son succès se manifeste paradoxalement dans le fait que le christianisme, religion née après la naissance de la connaissance historique, cherchera à prouver historiquement ses croyances surnaturelles. L’Islam fut dans le même cas. Il tentera de se distinguer des religions antiques en contribuant à l’apparition de la notion de mythologie, c’est-à-dire à l’idée que les représentations religieuses du polythéisme ne sont que des fictions.

Enfin, l’historien doit viser l’impartialité. Le grec Hérodote tient à relater les grandes actions des grecs et des barbares. Cette impartialité, l’historien romain Tacite (57-117) l’exprimera, en une formule célèbre, se présentant en historien « sans colère et sans partialité » (sine ira et studio) (Tacite, Annales, 1, 1, 3).

On peut donc définir la connaissance historique, le récit explicatif des actions humaines réelles en vue d’en garder la mémoire, récit qui doit être impartial et qui doit être vrai. Or, on peut se demander si et comment la connaissance historique ainsi définie peut être possible ?

 

En effet, concernant la vérité du récit historique, le premier problème concerne l’accessibilité des faits. Même s’ils sont contemporains, les faits historiques à proprement parler ne se constatent pas, ils sont reconstruits. Une bataille, un discours, l’usage même d’une technique, les actes du créateur d’une œuvre d’art ou les pensées d’un philosophe ont disparu à jamais. Seules leurs traces demeurent dans ce qu’on peut nommer des documents (écrits) ou des monuments (y compris les outils). La nécessité de la reconstitution pose donc le problème de la possibilité d’être objectif et d’être impartial. Autrement dit, l’historien n’est-il pas un romancier qui s’ignore, c’est-à-dire qui raconte des histoires tout en croyant raconter l’histoire ?

Concernant la question de l’objectivité, il n’est pas possible comme dans les sciences expérimentales de répéter les événements pour déterminer si les hypothèses sont valables. Aussi, n’est-il pas utile comme Thucydide de considérer que l’historien doit resserrer son enquête aux faits qui lui sont contemporains parce qu’ils seraient plus sûrs. L’absence de recul du témoin et de l’historien contemporain ne garantit peut être pas de l’établissement des faits. En outre, comment choisir ceux des faits qui ont de l’importance quand on est soi-même dans l’action ? Concernant le second point, puisque l’historien appartient toujours à une culture, à une société, il semble qu’il ne peut qu’en partager les intérêts et les valeurs. Par exemple, c’est par rapport aux valeurs romaines de discipline et d’effort que Tacite juge des « barbares » dans sa Germanie. Comment pourrait-il être impartial ?

 

§ 1. L’objectivité.

1) Les faits.

S’il est vrai que tous les faits historiques sont reconstruits, notamment ceux qui ne peuvent être vécus comme une bataille [Fabrice del Dongo, le personnage de la Chartreuse de Parme (1839) de Stendhal (1783-1842), ne sait pas s’il a participé ou non à la bataille de Waterloo car il n’en vit que quelques épisodes dérisoires] ou une crise économique, il n’est pas possible de nier que l’historien a raison de viser l’objectivité.

En effet, si comme Valéry (1871-1945) dans Regards sur le monde actuel (1931) on ne met l’accent que sur la construction de l’historien, c’est-à-dire son point de vue particulier, il n’en reste pas moins vrai que nier l’objectivité en histoire revient à dire que toutes les thèses pourraient être valables.

« L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines.

L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout. » Paul Valéry, Regards sur le monde actuel (1931)

Un tel relativisme est contradictoire, puisqu’il prétend être la vérité sur l’histoire tout en lui déniant la possibilité d’être vraie. Il ne permet pas de rendre compte de l’existence et de la nature des traces (documents, monuments, vestiges archéologiques, etc.) qui sont les matériaux de l’historien. C’est la capacité à proposer des thèses corroborées par les traces connues qui constitue l’objectivité de l’historien.

A contrario, les tentatives de falsification de l’histoire se heurtent à cette objectivité. C’est ainsi que du temps de Staline selon le récit d’Hannah Arendt, des fonctionnaires étaient chargés, en vain, d’effacer les traces des actions des révolutionnaires bolcheviques tombés en disgrâce (souvent exécutés après des procès falsifiés). Tâche infinie qu’ils avaient le plus grand mal à remplir et qui se heurtait aux variations de la propagande. Si en histoire un fait brut, c’est-à-dire non interprété, est impossible, l’objectivité apparaît précisément lorsqu’on tente de nier le fait. Par exemple, comment nier qu’il y ait eu une guerre en Europe entre 1914 et 1918, même si les interprétations de la dite guerre peuvent varier. Comment nier qu’il y a là un fait plus important que la mort d’un président de la République française dans les bras d’une dame vénale ?

De même, on ne peut nier l’existence de la guerre de Trente ans qui mit aux prises la plupart des Etats européens entre 1618 et 1648, même si on ne sait pas exactement si les Etats allemands ont perdu un tiers ou la moitié de leur population. Les variations dans les estimations du nombre de manifestants entre la police et les représentants des manifestants n’enlèvent en rien l’objectivité de la manifestation.

Jusque donc dans ses incertitudes, l’historien peut viser l’objectivité et y atteindre en indiquant avec clarté ce qu’il ignore. C’est en quoi il se distingue du propagandiste qui arrange les faits pour la cause qu’il défend. En ce sens, l’interprétation des faits historiques par les nazis ou par les staliniens a été en ce siècle un modèle de « subjectivité » en histoire, c’est-à-dire d’interprétations que l’on ne cherche pas à corroborer et qui ont pour but, non pas la connaissance de l’objet accessible à un sujet quelconque, mais de justifier certaines actions politiques.

 

2) La causalité.

Reste le délicat problème de la recherche des causes en histoire. Dans les sciences expérimentales, l’imputation causale passe par l’observation ou l’expérimentation. On peut faire varier les différents facteurs, ce qui permet d’éliminer les causes apparentes. C’est ainsi que de nombreuses observations permirent à Anaxagore (au v° siècle av. J.-C.) de découvrir que la Lune était éclairée par le Soleil et n’avait pas de lumière propre. En histoire, une telle répétition est impossible. Comment donc peut-on affirmer qu’un ensemble de faits a causé un autre ensemble de faits ?

Une première solution consisterait à s’appuyer sur les causes constitutives de la nature humaine. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il serait ainsi possible de débrouiller l’écheveau des faits pour en dégager les lignes directrices. Par exemple, l’historien Thucydide imputait à l’accroissement de puissances d’Athènes et de Sparte, la nécessité de la guerre qui enflamma les cités grecques dans la deuxième moitié du V° siècle avant Jésus-Christ qu’il relata dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse. De même, on peut interpréter la première guerre mondiale de la même façon. Deux alliances puissantes et opposées qui, au premier prétexte, finissent par s’affronter jusqu’à l’effondrement partiel de l’une d’entre elles. L’histoire vérifierait cette volonté de puissance ancrée dans la nature humaine.

En outre, en s’appuyant sur les constantes de la nature humaine, on évite toute explication surnaturelle, nécessairement unique en son genre. On peut même avec Hume (1711-1776), rendre compte de l’apparition de la religion et/ou des religions en se référant aux passions que l’on trouve chez tous les hommes, à savoir la crainte et l’espérance, qui, jointes à l’ignorance où ils sont de leur avenir, les poussent à admettre l’existence d’êtres invisibles, causes des événements que l’on peut faire fléchir par des actes qui constituent un culte (cf. Hume, Histoire naturelle de la religion, 1770 pour la traduction française et 1777 pour la première édition anglaise). Nul besoin alors de discuter de l’historicité, c’est-à-dire de la réalité historique, de faits qui contredisent la nature humaine. L’histoire se distingue alors clairement du mythe, c’est-à-dire d’un récit reçu sans preuves ou malgré les preuves contraires et/ou du récit religieux.

L’inconvénient d’une telle solution, c’est qu’elle propose une conception empiriste de la nature humaine. Elle se définirait par des caractères universels qu’on pourrait observer. Or, où les observer, sinon dans l’histoire. Dès lors, une histoire qui se fonderait sur la nature humaine pour proposer des imputations causales se retrouverait dans un cercle dont elle ne pourrait sortir. Il n’est donc pas étonnant que la référence à la nature humaine donne lieu à des discours contradictoires lorsqu’elle est induite de ce qui est.

Une seconde solution consisterait comme Marx (1818-1883) à prendre comme point de départ la façon dont les hommes font leur histoire et non la façon dont ils la pensent. Il s’agirait donc de commencer par le travail, entendu comme le mode humain de production de l’existence humaine. Comme le travail est toujours chez l’homme, socialisé, c’est la structure économique qui doit être la base d’une étude scientifique de l’homme. Toutes les idées qu’ont les hommes doivent être comprises comme des effets de la structure économique de la société dans laquelle ils vivent.

« L’histoire n’est rien que la succession des générations, qui viennent l’une après l’autre et dont chacune exploite les matériaux, les capitaux, les forces productives légués par toutes les générations précédentes ; par conséquent, chacune d’elle continue, d’une part, l’activité traditionnelle dans des circonstances entièrement modifiées, et d’autre part, elle modifie les anciennes conditions par une activité totalement différente. » Marx/Engels, L’idéologie allemande.

Et les auteurs d’ajouter :

« … cette théorie de l’histoire a pour objet d’analyser le processus réel de production en partant de la production matérielle de la vie quotidienne ; de concevoir la forme de commerce liée à ce mode de production et engendrée par lui, autrement dit, la société civile à ses différents stades, comme le fondement de toute l’histoire ; de décrire cette société dans son action en tant qu’Etat, aussi bien que d’expliquer par elle l’ensemble des diverses productions théoriques et formes de la conscience, telles que la religion, la philosophie, la morale, etc. » ibid.

L’inconvénient de la théorie marxiste de l’histoire est qu’elle sépare la production matérielle de la production intellectuelle, comme si celle-ci n’avait aucun effet sur celle-là. Son point de départ est non seulement arbitraire, mais, comme il est posé en principe, il ne peut qu’orienter l’historien dans sa lecture des faits. Ceux-ci ne peuvent en retour corroborer la théorie qui les a sélectionnés. Marx eut le mérite d’introduire dans la recherche historique de nouveaux objets. Depuis le xix° siècle, rien d’humain n’échappe aux historiens, à commencer par les faits économiques que les historiens de l’Antiquité négligeaient, en passant par le corps, la sexualité, la femme, etc. Il n’en reste pas moins vrai que la production matérielle ne peut être considérée comme la cause de tous les changements dans l’histoire. Dire que l’histoire comme réalité le prouve est une pure pétition de principe.

En effet, il ne peut y avoir de transformations des conditions matérielles d’existence des hommes que si et seulement si de nouveaux objets sont inventés et si la société dans laquelle ils sont inventés les accepte. Quelques peuples résistent toujours à la civilisation industrielle. En outre, du néolithique à la révolution industrielle, la technologie n’a pas connu d’innovation radicale. Or, les grands empires orientaux, la cité grecque, l’empire romain ou la monarchie d’Ancien Régime ont eu des religions, des philosophies, des « morales » bien différentes.

À la différence donc des sciences expérimentales, la recherche des causes en histoire est toujours sujette à caution dans la mesure où il est impossible de tester des lois de l’histoire comme on peut tester la loi de la gravitation par exemple ou la pression atmosphérique. L’historien peut tout au plus proposer des explications causales hypothétiques en ce sens qu’elles expriment la singularité d’une situation en cherchant dans les matériaux disponibles des éléments pour la corroborer.

Cette impossibilité de trouver des lois de l’histoire tient peut-être en ce que les actions humaines échappent en partie à la causalité, c’est-à-dire sont libres.

Admettre la liberté des actions humaines permet de comprendre justement pourquoi elles sont éphémères à la différence des choses naturelles et pourquoi la régularité des lois de la nature ne peut être postulée en histoire. L’imputation causale ne concerne dès lors qu’une reconstitution de la situation de l’action, c’est-à-dire des conditions dans lesquelles elle s’est trouvée prise (cf. Sartre (1905-1980), L’existentialisme est un humanisme). Elle peut concerner également les conséquences non voulues de l’action, de même que celui qui met le feu à une maison est responsable de l’incendie qui ravage une ville même s’il ne l’a pas voulu (Sur le fait que les actions humaines ont des conséquences non voulues et sur l’exemple, cf. Hegel (1770-1831), Leçons sur la philosophie de l’histoire, Introduction).

 

§ 2. L’impartialité.

1) La neutralité.

À propos de l’impartialité ou de la partialité de l’historien, on peut avec Rousseau (1712-1778) faire remarquer qu’ :

« … il s’en faut bien que les faits décrits dans l’Histoire ne soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu’ils sont arrivés. Ils changent de forme dans la tête de l’historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu’il s’est passé ? L’ignorance ou la partialité déguisent tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s’y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner ! » Rousseau, Émile, livre IV

Par exemple, un des témoignages essentiels que nous avons de la conquête de la Gaulle par les romains est La guerre des gaules de Jules César, c’est-à-dire du conquérant lui-même, texte écrit pour sa propre gloire et pour l’avancement de sa “carrière” politique.

L’impartialité consisterait en l’absence de toute prise de position relative aux faits, c’est-à-dire en la neutralité de l’historien, comme Rousseau le laissait entendre lorsqu’il écrivait :

« Les pires historiens (…) sont ceux qui jugent. » Emile, livre IV.

Si l’historien peut certes faire un récit en apparence neutre, comment pourrait-il ne pas prendre parti ? En effet, imaginons une description neutre d’un camp d’extermination, où les termes de meurtres, de tortures, etc., qui impliquent un jugement moral, seraient bannis. Il faudrait nécessairement alors considérer l’auteur de la description comme un monstre d’insensibilité morale. Ne faudrait-il pas penser qu’il juge, à travers une neutralité apparente, les faits comme étant moraux ? S’il les juge comme étant naturels, il nie donc leur immoralité.

Bref, le jugement, notamment moral, est impossible à éliminer du récit historique, parce qu’il reviendrait à prendre parti pour l’immoralité.

Toutefois, dénoncer la partialité, c’est supposer que l’impartialité est possible ou tout au moins, qu’elle peut être visée. Sinon, au nom de quoi prétendre que l’autre est partial si soi-même on l’est. Si l’historien est nécessairement partial, la dénonciation l’est également, ce qui revient à dire qu’elle n’est pas fondée. Mais puisque l’absence de jugement est impossible, que pourrait être l’impartialité ?

 

2) Le jugement impartial.

L’impartialité peut s’entendre comme la capacité à entendre toutes les parties et à ne juger qu’après avoir examiné leurs arguments. C’est ce qu’on demande en principe à un juge. En ce sens, l’historien peut et doit être impartial.

Il le doit précisément en tant qu’il vise la vérité. Aussi, pour opposées aux siennes que semblent être les valeurs de ceux dont il fait le récit, il se doit de chercher à les comprendre. Par exemple, un historien actuel cherchera à comprendre cette institution si étrange qu’est l’esclavage antique. Il y verra peut-être une institution qui avait pour but de permettre aux citoyens de faire de la politique. Il trouvera des traces de dénonciation de l’institution même si elles ne furent pas suivies d’effet. Il pourra même trouver des formes d’esclavage moins dures que certaines formes de vie des “libres” travailleurs du xix° siècle et de l’actuel Tiers Monde. Il serait partial s’il la rejetait purement et simplement ou bien, s’il s’en servait pour justifier de nouvelles entreprises de domination.

Ne peut-on pas nier la possibilité de l’impartialité parce que l’historien, appartenant à une culture ou à une société, serait incapable de ne pas en partager les valeurs ?

Une telle objection est critiquable à un double titre.

D’une part, parce que l’histoire permet justement de mettre à distance les valeurs de sa propre culture, notamment par la recherche de leur origine. En ce sens, l’historien part bien toujours des valeurs ou des intérêts qu’il croit déceler dans son actualité. En ce sens encore, toute histoire est celle du présent. Mais s’il fait de l’histoire, il mènera une enquête relative aux valeurs ou aux intérêts. Un historien du xix° siècle comme Guizot (1787-1874) lorsqu’il enquête sur la lutte des classes qui oppose la bourgeoisie aux autres classes prend bien la situation de son époque comme point de départ. Il permet donc un jugement éclairé.

À l’inverse, l’absence de recherche historique n’est rien d’autre que l’adhésion irréfléchie aux valeurs de sa propre société, celles que la tradition transmet. La recherche historique s’en distingue. Elle a à la fois pour cause et pour effet une distance réfléchie vis-à-vis du présent. Cause, parce qu’il n’y a pas de recherche qui ne présuppose une certaine distance. Effet, parce que la recherche historique, lorsqu’elle n’a pas pour visée la propagande, ne peut que défaire des préjugés concernant le présent et son origine historique supposée. Soit par exemple l’idée selon laquelle le temps de travail diminue, fait qui aurait le progrès technologique pour cause. Une enquête historique montre qu’au moyen âge on ne travaillait qu’un peu plus de la moitié de l’année. Il y avait 141 fêtes chômées (cf. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (1958), note 1 p.149). Le temps de travail diminue certes depuis le début du xix°, époque où il avait augmenté dans des proportions énormes. Le progrès technologique, malgré le préjugé répandu, ne facilite pas nécessairement l’existence humaine.

Autre exemple. Dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber (1864-1920) montre que la recherche du profit pour le profit qui présuppose qu’on ne cherche pas à en jouir, a été rendue possible par la doctrine calviniste de la prédestination selon laquelle Dieu a décidé de toute éternité qui serait damné et qui serait élu, quels que soient ses actes. Se posait alors le problème des signes de l’élection. La valorisation de la réussite dans le travail fut un signe d’élection. Le travail de Weber visait explicitement a réfuté la théorie de Marx pour qui la religion n’est qu’un reflet de la structure économique de la société. En montrant le lien entre le capitalisme occidental et la valorisation protestante du travail, Max Weber a permis de ne plus penser que le capitalisme soit la seule forme d’organisation de la vie économique possible. Sa recherche supposait son présent – qui est d’ailleurs en un sens toujours le nôtre. Il permet notamment de réfuter le préjugé selon lequel notre monde serait en totale opposition avec la pensée religieuse. Il permet également de considérer que le travail n’est pas une valeur morale qui va de soi, ni l’essence de l’homme comme les marxistes le prétendent.

D’autre part, l’objection selon laquelle l’historien est enfermé dans sa culture repose sur le postulat que chaque culture aurait ses propres valeurs, un peu comme chaque membre d’une espèce animale a ses propres instincts et qu’il n’y aurait aucune valeur universelle qui permettrait de juger impartialement.

Or, un tel postulat, qu’on peut nommer relativisme culturel, est éminemment discutable. Il repose sur la confusion entre les valeurs morales et les intérêts sociaux. Ceux-ci sont variables et souvent antagonistes, soit parce qu’ils diffèrent, soit parce qu’ils impliquent des différends. Par exemple, la polygamie est manifestement un intérêt social, celui des hommes et peut-être de certaines femmes. Il n’existe que dans certaines sociétés. Le partage des profits produit des différends entre les classes sociales, chacun désirant la même chose que les autres. Les valeurs morales, elles, se manifestent indépendamment des intérêts. Les femmes et les hommes de toute origine qui sauvèrent, au péril de leur vie, des juifs pendant la seconde guerre mondiale, obéir à des valeurs morales qui ne dépendaient pas de la société à laquelle ils appartenaient. On ne peut ramener leur geste à un intérêt.

De même, l’enthousiasme qu’a suscité en Europe la révolution française, était le signe pour Kant dans le Conflit des facultés (1798) d’une disposition morale de l’humanité, d’une capacité à être impartial, c’est-à-dire à juger du bien. En effet, c’est en spectateur que les Européens autres que français contemplaient la révolution française. Et c’est parce qu’elle affirmait, dans son principe, vouloir refuser toute guerre et faire régner le droit, qu’elle touchait le sentiment moral. L’enthousiasme, Kant le définissait :

« L’Idée du bien accompagnée d’émotion … » Kant, Critique de la faculté de juger (1790)

La capacité à juger de l’importance de l’événement au moment même où il se produit, et ceci de façon impartiale, montre donc la possibilité pour l’historien d’être impartial de façon générale.

L’impartialité du jugement montre en retour la capacité d’agir sans être déterminé par des intérêts. Aussi, la source de l’action humaine, ce qui en fait la spécificité, est cette capacité à être libre, qui se manifeste notamment dans le refus de la soumission que notre intérêt dicte souvent. Si l’histoire comme réalité n’est pas seulement faite d’actes libres, ceux-ci, parce qu’ils déchirent le réseau bien serré des conditionnements, constituent la matière même de la grandeur des actions humaines.

 

Disons pour finir que, malgré les obstacles qui l’empêchent d’être considérés comme une science comme la physique ou la biologie, malgré les révisions qui l’accompagnent et qu’il faut distinguer du révisionnisme (on appelle révisionnisme, les “travaux” de prétendus historiens qui, postulant que l’extermination des juifs – mais aussi des gitans, des homosexuels et des handicapés – n’a pas eu lieu, lisent toutes les traces comme des falsifications et se jettent sur toutes les incertitudes de détail pour nier les faits ; le révisionnisme a surtout cours dans les mouvements néo-nazis ou apparentés : c’est dire s’il est la partialité incarnée), la connaissance historique peut prétendre à la visée d’une vérité provisoire, mais néanmoins solide. C’est la raison pour laquelle les historiens s’appuient sur les travaux de leurs prédécesseurs, même s’ils les contestent partiellement. Mais, parce que toute histoire s’enracine dans une actualité qu’elle interroge en en cherchant les antécédents, l’histoire est condamnée à se renouveler en fonction de ce que les actions humaines comportent de nouveauté.

    Non seulement, elle constitue selon le mot de Thucydide un « trésor à jamais », mais elle permet de se libérer des préjugés et des intérêts sociaux. Elle est le terrain par excellence où peut s’exercer le jugement impartial, qui, toujours risqué, cherche dans les actions des hommes matière à ce récit qui nous délivre du poids des préjugés relatifs à notre passé.

 

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