Sujet et corrigé d'une dissertation (terminales technologiques) : L'habileté technique suffit-elle à définir l'artiste ?

Publié le par Bégnana

Note : on trouvera en Annexe, à la fin, des textes qui peuvent se lire avant, après ou pendant la lecture de ce corrigé.

 

    On admet généralement que l’artiste a une sorte de don, un talent inné ou génie. Ses œuvres apparaissent inimitables. Il n’y a pas jusqu’au prix extravagant de certaines œuvres qui n’attirent l’attention sur la spécificité de l’artiste dont le nom propre est connu à la différence de l’anonyme technicien.

    Et pourtant, à la réflexion, les grands artistes se manifestent par une certaine maîtrise de leur art qui apparaît comme propre à une habileté acquise par l’exercice.

Dès lors, ne peut-on pas penser que l’habileté technique suffit à définir l’artiste ?

 

On peut d’abord remarquer que l’artiste produit des œuvres uniques. La raison en est selon la thèse qu’Alain défend dans son Système des beaux-arts qu’il ne produit pas comme l’artisan. En effet, celui-ci produit à partir d’une idée qui définit l’objet et la façon dont il est produit. C’est pourquoi le même objet peut être reproduit à l’infini. Compare-t-on les deux versions de la Vierge au rocher de Léonard (1452-1519) ? On remarquera sans peine les différences, y compris pour les parties qui semblent identiques.

    C’est que l’artiste produit au fur et à mesure de sorte que l’idée de l’œuvre lui vient après, tout comme au spectateur. Certes, il part d’un modèle, d’une vague représentation, mais elle ne suffit pas comme le montrent tous les artistes médiocres, incapables malgré leurs “brillantes” idées de produire une véritable œuvre. Dès lors, l’habileté de l’un n’est pas celle de l’autre.

    L’une se forme par répétition des mêmes gestes et trouve dans la machine sa vérité. La machine en effet réalise les gestes du technicien avec la régularité qu’ils requièrent. L’habileté de l’artiste est comme irriguée par la nouveauté qui la traverse, elle est chaque fois spécifique. Lorsqu’elle se répète, le génie est comme mort.

Toutefois, il n’est pas impossible d’imiter le style d’un grand artiste, preuve que les règles qui ont rendu possible les œuvres ne sont pas inconnaissables. Dès lors, n’est-ce pas plutôt parce que l’œuvre d’art n’a pas la même fonction, voire n’en a pas, que l’habileté technique semble différente alors qu’elle est la même ?

 

En effet, une œuvre d’art ne vise pas à satisfaire un besoin vital, voire social. Son existence ne dépend que des idées représentées. Or, on peut avec Platon dans le livre X de La République faire remarquer que l’artiste n’est qu’une sorte d’imitateur. Et encore, non pas de la réalité, mais de l’apparence ! Dès lors, aux apparences toujours changeantes semble correspondre une habileté toujours différente. Elle ne diffère pas essentiellement de celle du vrai technicien.

    En réalité, ce n’est pas l’habileté, mais la connaissance qui fait la différence entre l’artiste et l’artisan. Le second s’appuie sur une connaissance qui peut se transformer en science. Le premier s’appuie sur une simple routine qui s’en tient à l’observation des variations des apparences ou des effets produits sur le spectateur. C’est pourquoi l’œuvre d’un artiste parle immédiatement.

Dès lors, l’habileté technique s’appuie sur de solides connaissances mais elle exige tout comme dans l’art un savoir-faire. Par là il faut entendre une capacité à réaliser qui suppose l’exercice et qui ne peut s’apprendre de façon simplement théorique. Le meilleur chirurgien ne diffère pas du peintre le plus expert de ce point de vue. Et même s’il s’aide de machine, c’est son coup d’œil et son coup de main, son sens de l’opportunité qui le fait bon chirurgien.

Cependant, une œuvre d’art n’est pas seulement une imitation ? N’est-elle la manifestation la plus haute dans l’ordre des réalisations concrètes du fond de toute culture ? Dès lors, ne requiert-elle pas dans sa production quelque chose qui diffère de la simple habileté technique ?

 

C’est que ce n’est pas l’image de tel ou tel personnage que l’on vise dans un tableau même si longtemps, en l’absence de photographie, le tableau eut aussi une fonction de reconnaissance. De même, Molière dans son Don Juan, ne cherchait pas simplement à représenter un « grand seigneur méchant homme » qu’il aurait connu même s’il eut certainement des modèles. C’est plutôt une certaine représentation de l’homme dans sa singularité. C’est cette représentation que l’artiste doit dégager et présenter.

    Même les natures-morte en peinture montrent les objets des hommes à une certaine époque. C’est donc toujours l’homme dans une culture que l’œuvre d’art présente, qu’elle soit critique ou laudative. L’artiste n’est donc pas comme le technicien voué à l’utile et à sa satisfaction. Il doit au contraire percer les apparences sociales.

L’habileté technique est requise de l’artiste pour qu’il puisse manifester l’idée. Elle peut être simple comme dans un certain art contemporain, voire réduite au simple geste. Il n’en reste pas moins vrai que c’est la relation dans l’expression entre l’idée et sa réalisation matérielle qui fait la force de l’œuvre et qui est à proprement parler produite. C’est pourquoi la grande œuvre demeure même si son exacte compréhension exige de la replonger dans son contexte culturel qu’elle interroge à sa façon.

Si l’habileté technique ne suffit pas pour définir l’artiste, cela ne signifie nullement qu’elle serait d’un genre absolument spécial, la marque de quelque mystérieux don. Une telle idée, véhiculée par certains artistes, écarte et le travail, et la relation de l’artiste à son milieu social sans lequel, il ne serait rien.

 

Disons donc pour finir que l’habileté technique est la même en ce qui concerne l’artisan et le technicien. Si elle ne suffit pas pour définir l’artiste, ce n’est pas parce qu’il serait mystérieusement doué ni parce qu’il s’en tiendrait à des apparences mais parce qu’il recherche les idées les mieux à même d’exprimer ce qui est au fond de la culture et les présente dans un objet matériel : l’œuvre d’art.

 

Annexes :

 

    Il reste à dire maintenant en quoi l’artiste diffère de l’artisan. Toutes les fois que l’idée précède et règle l’exécution, c’est industrie. Et encore est-il vrai que l’œuvre souvent, même dans l’industrie, redresse l’idée en ce sens que l’artisan trouve mieux qu’il n’avait pensé dès qu’il essaye ; en cela il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que la représentation d’une idée dans une chose, je dis même d’une idée bien définie comme le dessin d’une maison, est une œuvre mécanique seulement, en ce sens qu’une machine bien réglée d’abord ferait l’œuvre à mille exemplaires. Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu’il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu’il emploiera à l’œuvre qu’il commence ; l’idée lui vient à mesure qu'il fait ; il serait même plus rigoureux de dire que l’idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu’il est spectateur aussi de son œuvre en train de naître. Et c’est là le propre de l'artiste. Il faut que le génie ait la grâce de nature, et s’étonne lui-même. Un beau vers n’est pas d'abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la belle statue se montre belle au sculpteur, à mesure qu’il la fait ; et le portrait naît sous le pinceau. La musique est ici le meilleur témoin, parce qu’il n’y a pas alors de différence entre imaginer et faire ; si je pense, il faut que je chante. Ce qui n’exclut pas assurément qu’on forme l’idée de chanter pour la mémoire d’un héros ou pour l’hyménée, pour célébrer les bois, les moissons ou la mer ; mais cette idée est commune au médiocre musicien et au vrai musicien, comme la fable de don Juan est commune à Molière et à d’autres, comme Esope est le modèle de tant de fabulistes, comme un modèle à peindre est modèle. Le génie ne se connaît que dans l’œuvre peinte, écrite ou chantée. Ainsi la règle du beau n’apparaît que dans l’œuvre, et y reste prise, en sorte qu’elle ne peut servir jamais, d’aucune manière, à faire une autre œuvre.

Alain, Système des beaux-arts (1920)

 

   Le génie est le talent (don naturel), qui donne les règles à l’art. Puisque le talent, comme faculté productive innée de l’artiste, appartient lui-même à la nature, on pourrait s’exprimer ainsi : le génie est la disposition innée de l’esprit par laquelle la nature donne les règles à l’art. Quoi qu’il en soit (…) les beaux-arts doivent nécessairement être considérés comme des arts du génie.

    Tout art en effet suppose des règles sur le fondement desquelles un produit est tout d’abord représenté comme possible, si on doit l’appeler un produit artistique. Le concept des beaux-arts ne permet pas que le jugement sur la beauté de son produit soit dérivé d’une règle quelconque, qui possède comme principe de détermination un concept, et par conséquent il ne permet pas que l’on pose au fondement un concept de la manière dont le produit est possible. Aussi bien les beaux-arts ne peuvent pas eux-mêmes concevoir la règle d’après laquelle ils doivent réaliser leur produit. Or puisque sans une règle qui le précède un produit ne peut jamais être dit un produit de l’art, il faut que la nature donne la règle à l’art dans le sujet (et cela par la concorde des facultés de celui-ci) ; en d’autres termes les beaux-arts ne sont possibles que comme produits du génie.

Kant, Critique de la faculté de juger (1790)

 

Victor Hugo a fait l’expérience de la perte du génie. Il l’exprime dans les vers suivants qui datent de 1869 :

On passe, en vieillissant, du trépied au pupitre …

Les bons alexandrins vous viennent …

Adieu l’élan superbe et l’essor factieux !

C’est fini, l’on devient bourgeois de l’Hélicon.

On loue au bord du gouffre un cottage à balcon.

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