Sujet et corrigé (terminales technologiques) : texte de Rousseau sur les échanges - commerce et esclavage

Publié le par Bégnana

Sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des citoyens, et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l’État est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat ? ils payent des troupes et restent chez eux ; faut-il aller au conseil ? ils nomment des députés et restent chez eux. À force de paresse et d’argent, ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie et des représentants pour la vendre.

C’est le tracas du commerce et des arts, c’est l’avide intérêt du gain, c’est la mollesse et l’amour des commodités, qui changent les services personnels en argent. On cède une partie de son profit pour l’augmenter à son aise. Donnez de l’argent, et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de Finance est un mot d’esclave ; il est inconnu dans la cité. Dans un État vraiment libre les citoyens font tout avec leurs bras et rien avec de l’argent : loin de payer pour s’exempter de leurs devoirs, ils paieraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes ; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes.

Rousseau, Du Contrat social (1762), livre III, chapitre 15 Des députés ou représentants.

 

Questions :

1) Dégagez l’idée directrice du texte et sa structure.

2) Expliquez :

a) « Ce mot de Finance est un mot d’esclave »

b) « je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes. »

3) Le commerce favorise-t-il nécessairement l’esclavage ?

 

Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d'abord étudié dans son ensemble.


Corrigé

 

1) Rousseau veut montrer que le service de l’État ne peut se ramener à l’échange commercial sans quoi les citoyens perdent leur liberté.

Pour illustrer l’idée que le remplacement du service public par l’échange commercial conduit à la destruction de l’État, Rousseau donne deux exemples. Le premier est celui de la guerre. Les citoyens payent des hommes pour faire la guerre à leur place. Le second est celui de la délibération publique. Les citoyens désignent et payent des députés, c’est-à-dire des hommes politiques qui les représentent. Dans les deux cas, ils se dessaisissent de leur liberté et de leur responsabilité. Dès lors ils se soumettent aux soldats ou aux députés. Les premiers asservissent le pays puisque son indépendance dépend d’eux. Les seconds sont corruptibles et donc près à le vendre.

Ce processus, Rousseau l’explique en remontant au commerce monétaire et à l’explication de ce qu’il implique quant à la liberté. Il assigne trois raisons à la transformation des services personnels en argent. La première a pour source le souci du commerce et des arts. Autrement dit, la multiplication des échanges et des produits de l’échange grâce aux arts, c’est-à-dire ici aux techniques, conduit à se faciliter l’échange grâce à l’argent qui remplace tout. Le seconde, c’est l’appât du gain. Il trouve dans l’argent sa matérialisation en tant que l’argent est l’expression quantitative du gain et donc sa forme pure. Enfin, la mollesse et l’amour des commodités désignent le souci du confort qui fait qu’on préfère payer plutôt que d’agir soi-même.

Rousseau en déduit que le fait de donner de l’argent fait perdre sa liberté. Il faut comprendre que nous dépendons ainsi des autres qui font à notre place ce que nous ne faisons pas. En ce sens, nous sommes enfermés. Il peut donc soutenir que « ce mot de Finance est un mot d’esclave », autrement dit que privilégier l’économie, c’est renoncer à la liberté. C’est pourquoi le mot et donc la chose ne se trouve pas dans la cité, c’est-à-dire dans la sphère politique.

Rousseau décrit alors l’attitude des citoyens dans un État libre. Il faut entendre par là un État où les citoyens sont libres. Or, comme il faut bien qu’ils obéissent à des lois, il est donc nécessaire que par liberté on entende le droit de participer à l’élaboration des lois. Bref, un État libre, c’est une république. Dans un tel État, les citoyens participent à ce qui concerne le service du public. Dès lors, ils ne donnent pas d’argent pour remplir les fonctions politiques. Rousseau va jusqu’à dire qu’ils donneraient plutôt de l’argent pour agir par eux-mêmes. Il veut donc montrer que leur action n’est pas dirigée par l’intérêt personnel. C’est en ce sens qu’ils sont libres notamment par rapport à eux-mêmes.

Il peut alors de façon paradoxale, c’est-à-dire contrairement à l’opinion de son siècle défendre les corvées, c’est-à-dire les prestations obligatoires en nature, par rapport au commerce. Elles ne sont pas l’expression de la liberté mais lui sont moins contraires.

 

2)

a) En soutenant que « ce mot de Finance est un mot d’esclave » Rousseau veut dire que le souci économique dans l’État lorsqu’il remplace la participation politique conduit les citoyens à être dominés. Ainsi, là où il n’est question que de questions économiques, il n’y a pas d’hommes libres, il n’y a que des esclaves, non pas au sens juridique du terme, c’est-à-dire des hommes qui sont la propriété d’autres hommes, mais au sens où c’est l’État qui est la propriété de quelques-uns uns qui dominent ainsi les autres.

b) En disant : « je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes », Rousseau énonce une sorte de paradoxe. En effet, les corvées étaient faites par les serfs qui par définition, n’étaient pas libres alors que les taxes peuvent être payées par des citoyens qui décident par eux-mêmes ou par leurs représentants d’acquitter des redevances pour les dépenses nécessaires à la collectivité. Mais, les corvées impliquent une participation ou encore une implication alors que les taxes ou impôts impliquent qu’on se désengage. Dès lors, les premières s’opposent moins à la liberté comme participation à la vie politique.

 

3) Quoi de plus innocent en apparence que le commerce, c’est-à-dire l’échange de biens ou de service en vue de la mutuelle satisfaction des partenaires ! Quoi de plus éloigné de l’arène politique !

Et pourtant Rousseau considère que le commerce conduit tout droit à l’esclavage parce qu’il conduit chacun à s’intéresser à son intérêt personnel plutôt qu’à l’intérêt général. Chacun est prêt à se vendre pour sa propre tranquillité.

Dès lors, on peut se demander comment Rousseau peut laisser entendre que le commerce favorise l’esclavage ? Ne sont-ils pas indépendants l’un de l’autre ? Dans le commerce n’est-ce pas plutôt l’égalité qui règne ? Mais cette égalité est-elle compatible avec la liberté ?

 

En effet, pour qu’il y ait commerce, il est nécessaire que chacun des partenaires soit libre pour donner et recevoir un bien en échange d’un autre qui est son équivalent. Au contraire, l’esclave étant la propriété de son maître, est dans la situation de donner et de ne rien recevoir en échange, si ce n’est le strict nécessaire pour vivre. Au mieux, il peut compter sur la charité ou la bonté de son maître, toujours possible, mais en aucun cas qui ne dépend de sa liberté.

En réalité, l’esclave est nourri comme un animal. Par conséquent, il n’y a pas de commerce entre l’esclave et son maître. Même si l’esclave est commerçant ou banquier comme cela arrivait dans l’Antiquité ou policier comme dans l’Athènes antique, il n’échange pas : c’est son maître qui le fait. Dire donc que le commerce favorise l’esclavage ne peut s’entendre de l’activité elle-même.

Dès lors, ne faut-il pas plutôt penser plutôt que le commerce produit une certaine dépendance ?

 

Or, il est clair que cette dépendance présuppose l’égalité entre ceux qui échangent. On peut donc comme Montesquieu dans l’Esprit des lois que le commerce produit la paix entre les États. À l’inverse, l’esclavage présuppose la guerre à son point de départ pour capturer des esclaves. Tel était le cas dans l’Antiquité.

Par contre, le commerce, à l’intérieur de chaque pays, réduit tout à une affaire d’intérêt. Mais, c’est le cas pour tout le monde. Dès lors, il implique une égalité entre ceux qui échangent.

À l’inverse, l’esclave est dans une position d’inégalité. Aussi, le commerce favorise-t-il non pas l’esclavage, mais la relation égalitaire et ponctuelle uniquement déterminée par les besoins du moment. De ce point de vue, on ne peut comprendre et soutenir comment Rousseau peut dire que le commerce favorise l’esclavage.

Mais n’est-ce pas en tant qu’il ne favorise pas la liberté qu’on peut dire que le commerce favorise l’esclavage.

 

En effet, le commerce, dans la mesure où il implique que le seul intérêt personnel soit le principe de toute action, écarte comme Montesquieu l’avait vu, les vertus morales, c’est-à-dire toute action désintéressée. Si donc il faut défendre la patrie, s’il faut négliger ses affaires pour s’occuper des affaires publiques, il ne faut pas faire de commerce.

Dès lors, il implique bien qu’on délègue à d’autres le soin des affaires publiques, sans quoi le commerce lui-même ne serait pas possible. En effet, comme l’échange équitable serait possible si l’équité n’était pas respectée. Dès lors, soit les partenaires de l’échange sont vertueux, ce qui paraît fort improbable si chacun cherche son intérêt particulier, soit une autorité impose l’équité.

On comprend alors comment le pouvoir politique peut être despotique. C’est pourquoi le commerce favorise l’esclavage au sens politique du terme.

 

Disons donc en guise de conclusion que lorsque Rousseau soutient la thèse selon laquelle le commerce favorise l’esclavage, il ne peut entendre l’esclavage au sens d’être la propriété juridique d’un autre car au contraire, nous avons vu que le commerce présupposait des partenaires libres et égaux. Il veut simplement dire que le commerce est incompatible avec la liberté politique, c’est-à-dire avec la participation désintéressée aux affaires publiques.

 

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