Cours bref (terminales technologiques) : 2 L'art et la technique

Publié le par Bégnana

Les hommes produisent des œuvres qui durent. Certaines sont des objets techniques, d’autres des œuvres d’art. Dans les deux cas, l’œuvre est précédée d’une certaine pensée. Elle présuppose un certain savoir-faire qui s’acquiert par l’exercice.

Depuis qu’il y a des hommes et quels que soient les peuples on trouve nécessairement des objets techniques et facultativement des œuvres d’art. La technique semble fondamentale et l’art facultatif car elle produit des objets utiles à la vie alors qu’il crée des objets superflus. Cependant, les objets techniques passent facilement d’une culture à une autre. Par contre, les œuvres d’art semblent en exprimer la spécificité. Dès lors, technique et art sont-ils deux modalités de la culture dont l’une est supérieure à l’autre ou bien expriment-ils chacun à leur façon la culture ?

 

La technique et l’art peuvent se penser comme imitation. Mais la technique imite des modèles intelligibles ou des processus naturels et l’art imitent les objets techniques. Ainsi l’artisan fabrique un lit et le peintre imite son lit dans son tableau. L’art semble alors inférieur à la technique puisqu’il n’a pour objet que des apparences (Platon, République, livre X). En outre, l’artisan produit une œuvre utile pour tous qui permet voire améliore la vie. Alors que l’œuvre d’art est soit une tromperie qui agit en flattant (Platon, Gorgias), soit au mieux, un jeu pour celui qui la connaît comme apparence.

Or, si l’art est imitation, il imite des apparences pour exprimer à travers des cas singuliers des vérités générales. Un portrait en peinture ou au théâtre imite moins l’apparence d’une personne que la personne. Qu’on pense aux comédies de Molière (1622-1673). Donc l’art tente d’imiter ce qui est universellement valable. En ce sens, il dépasse la technique qui s’en tient au particulier.

Pourtant, cette conception de l’art comme imitation souffre d’une difficulté car, prenant pour modèle la seule peinture, voire la poésie (ou littérature) elle néglige l’émotion. L’œuvre d’art n’est-elle pas d’abord belle ? En cela, n’a-t-elle pas une universalité que n’a pas la technique ?

 

En effet, l’objet technique peut être beau mais pas en tant qu’objet technique. Car il est destiné à être utilisé et non contemplé. Pendant que j’utilise l’objet technique, je ne le considère pas. À l’inverse, l’œuvre d’art exige de ne pas être utilisée mais contemplée (ainsi d’un bâtiment, d’une sculpture, d’un tableau qu’on voit, d’un concert qu’on écoute, d’un poème qu’on lit).

C’est précisément cette contemplation qui fait la beauté de l’œuvre d’art. En effet, le plaisir qu’on éprouve n’est pas lié à l’intérêt ou au désir. Une pomme peinte sur une nature morte de Cézanne (1839-1906) est belle ; dans mon assiette elle est bonne. Et comme l’œuvre d’art est faite pour être contemplée, elle est l’expression même du caractère désintéressé de la beauté.

C’est pourquoi la beauté qu’exprime l’œuvre d’art est universelle alors qu’un objet technique n’a qu’un usage propre à une culture donnée. Un arc est un instrument fondamental de la vie des chasseurs-cueilleurs comme les Guayaki que Pierre Clastres (1934-1977) a décrit alors qu’il n’est qu’un objet de loisir pour nous. À l’inverse, la statuaire africaine a pu toucher Picasso (1881-1973) qui s’en est inspiré lors de la création du cubisme.

Cependant, l’œuvre d’art n’est pas que belle, elle a aussi un sens. L’objet technique n’a-t-il pas un sens universel ? L’œuvre d’art n’a-t-elle pas un sens particulier ?

 

L’objet technique ne semble pas avoir de signification à proprement parler mais seulement un usage. D’où son universalité. Néanmoins, l’usage d’un objet technique l’intègre dans un ensemble d’objets qui constitue un complexe d’outils. Il a un sens qui est propre à une culture. L’arc chez les anciens Tahitiens ne servait que pour lancer des flèches le plus loin possible lors d’une cérémonie religieuse et non pour la chasse ou la guerre. Une technique n’a pas d’usage universel.

Par contre, une œuvre, même architecturale, semble avoir un sens universel. De grandes œuvres ne sont-elles pas appréciées hors de leur culture d’origine ? Ce sens, c’est l’idée qu’elle exprime. Or, cette compréhension présuppose d’être immergé dans la culture qui est la sienne ou de se l’approprier. On le voit avec l’art religieux. Qui comprendrait ce qu’est l’enfant Jésus s’il ignore tout de la religion chrétienne dans une toile de Léonard (1452-1519) ? Dès lors le sens de l’œuvre d’art n’est pas universel malgré l’apparence même si une autre culture peut se l’approprier : elle transforme ainsi son sens.

 

Finalement, art et technique sont deux modalités indispensables de chaque culture que toute autre culture peut s’approprier à sa façon, l’une pour organiser sa vie, l’autre pour la contempler.

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