Cours bref (terminales technologiques) : 4 La vérité

Publié le par Bégnana

Nous utilisons constamment la notion de vérité dans nos rapports avec les autres ou avec les choses. Celui qui parle pense-t-il ce qu’il dit ou ment-il ? Ce que je pense ou vois est-il tel que je me le représente ? Cette chose est-elle réelle ou est-elle une simple apparence ?

Il paraît difficile, voire impossible de définir la vérité. Car, comment savoir que la définition qu’on en donnerait est la vraie ?

Pourtant, il paraît évident que nous avons une certaine connaissance de la vérité. Comment pourrions-nous l’ignorer puisque nous l’utilisons familièrement ?

Dès lors, on peut chercher à extraire de nos usages théoriques et pratiques ce que nous entendons par vérité.

 

Est vraie nous dit une longue tradition philosophique (Aristote, Descartes, Kant, etc.) une proposition qui s’accorde avec le réel qu’elle affirme ou qui est adéquate avec son objet. La vérité est donc dans la pensée et non dans les choses ou plutôt elle est dans l’adéquation entre notre pensée et les choses. Les choses ne peuvent être vraies. Elles sont réelles ou pas. Ce sont les pensées que nous avons à leur propos qui sont vraies ou fausses. Et ces pensées sont des croyances au sens large comme le soutient Russell (Problèmes de la philosophie, 1912). Les pensées seules ne le peuvent non plus même si la vérité se dit de la pensée. Car, selon ce qu’elle dit des choses, une croyance est vraie ou fausse.

Quelque critère qu’on utilise pour savoir qu’une proposition est bien adéquate au réel qu’elle exprime, il apparaît impossible d’éviter le cercle vicieux. Ainsi en va-t-il de l’expérience immédiate qui nous sert quotidiennement. Je ne compare nullement ma représentation avec le réel mais avec ce que je vois, c’est-à-dire avec ma représentation. Il en va de même avec l’expérience élaborée par le scientifique. Elle est d’autant plus une représentation qu’elle dérive souvent d’objets techniques ou d’instruments fabriqués, c’est-à-dire de théories réalisées comme l’a montré Bachelard (La psychanalyse du feu, 1938).

De même, je ne puis douter de mon existence (Descartes « je pense donc je suis »). Je connais une vérité parce qu’elle est évidente. Donc toute évidence est vraie si par là on entend ce que la raison ne peut remettre en cause. Mais que le réel soit conforme à mes évidences, je ne puis le conclure sans trouver une évidence (Dieu pour Descartes) qui m’assure de la conformité du réel avec mes pensées évidentes. Bref, il ne peut y avoir de critère pour reconnaître une adéquation.

En outre, un critère universel (c’est-à-dire valable pour toutes les propositions) ne pourrait s’appliquer dans chaque cas particulier (c’est-à-dire pour chaque proposition) comme Kant le faisait remarquer (Critique de la raison pure). Autrement dit, un critère, s’il y en avait un, serait inutilisable.

Et surtout, une telle définition n’est pas du tout suffisante. D’abord parce que certaines vérités comme celles des mathématiques ne correspondent à rien, au moins à rien de ce qu’on trouve dans l’expérience.

Et ensuite la définition de la vérité comme accord entre la représentation et son objet comporte une obscurité. Car, on ne peut savoir si cet accord est une pensée, une réalité ou entre les deux (Heidegger, L’essence de la vérité). La vérité n’est-elle pas seulement dans la pensée ? Comment la définir alors ?

 

On dira alors que sont vraies des propositions qui s’accordent et constituent un système. C’est le cas dans les mathématiques. À partir de définitions et de propositions nommées axiomes qu’on pose au départ, qu’on choisit et qui servent à démontrer d’autres propositions nommées théorèmes, on construit des théories dans lesquelles les propositions déduites sont vraies ou fausses selon qu’elles s’accordent ou non avec les axiomes.

C’est le cas également lorsqu’on cherche ce qui est vrai à partir de l’expérience. Car l’hypothèse qu’on formule s’accorde avec la représentation qui apparaît dans l’expérience. En effet, celle-ci n’est jamais une pure donnée qui se montrerait. Si la même expérience s’accorde avec deux hypothèses, on cherchera une autre expérience pour les départager. Et lorsqu’on dit fausse une expérience, c’est justement parce qu’elle ne s’accorde pas avec l’ensemble des représentations qu’on tient pour vraies. Ainsi ce qui fait l’essence de la vérité, c’est la cohérence de la totalité des représentations et non d’un groupe quelconque de propositions (cette conception a été explicitement défendue par Harold Joachim [1868-1938]).

Une telle conception de la vérité a le mérite de ne pas exiger de critère particulier et de ne pas présupposer un réel qui serait indépendant de nos représentations. La cohérence est l’affaire de la raison. Elle implique qu’on examine des propositions et non leur rapport avec quelque chose d’extérieur. Elle permet également de ne pas donner à l’expérience une sorte d’autorité absolue. Elle ne le mérite pas puisqu’il lui arrive souvent d’être trompeuse, en quelque sens qu’on prenne le terme.

Cependant, toutes les représentations ne sont pas équivalentes. On privilégie nécessairement celles qui représentent l’expérience, parce qu’elles nous apprennent quelque chose d’autre que ce que nous avons pensé. Dès lors, ce n’est pas seulement la cohérence qui est l’essence de la vérité. La vérité n’est-elle pas dans les choses elles-mêmes ?

 

Lorsqu’on fait une expérience on cherche à ce que ça marche. On pourrait alors définir la vérité par l’utilité. On dira alors soit d’une proposition, soit d’un système qu’ils sont vrais si et seulement si, ils permettent une action utile, c’est-à-dire conforme au désir de celui qui agit. Et l’on pourra ainsi rectifier progressivement les fausses propositions ou les faux systèmes en les prenant en défaut. L’avantage de cette conception que Russell définit comme vérité technique dans Science et religion, est qu’elle donne un sens à l’usage qui veut qu’on désigne certaines choses comme vraies ou fausses. Toutefois, la vérité d’une chose se réduit-elle au fait qu’elle nous satisfait ?

Avant d’être utile, une chose est. Et on la distingue de son apparence. Cette apparence est également mais moins que la chose elle-même. Dès lors la vérité se dit de la chose en tant qu’elle apparaît comme elle est. Si nous ne vivions que dans nos pensées nous n’aurions même pas l’idée de réalité extérieure. Dès lors, on peut soutenir que la vérité consiste dans le dévoilement de la chose elle-même (Heidegger, Être et temps).

Mais si nous pouvons découvrir que ce que nous pensions être une chose ou une de ses propriétés est une apparence, nous ne pouvons jamais être sûrs que la chose elle-même se dévoile totalement. Et c’est pourquoi nous finissons par dire que nous nous la représentons.

 

Finalement la vérité est un étrange objet de recherche. Toute définition de la vérité est circulaire parce qu’il faut qu’on la connaisse pour savoir qu’elle est vraie. Et chaque définition de la vérité enveloppe des difficultés qui conduisent à une autre définition dans une espèce de cercle. Ainsi finit-on par se dire que la vérité demeure recherchée. Et c’est précisément en parcourant les difficultés de cette recherche qu’on l’effectue.

 

 

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