Cours bref (terminales technologiques) : 5 La raison et la croyance

Publié le par Bégnana

On oppose souvent la raison et la croyance. La première n’admet rien avant de l’avoir examiné le plus rigoureusement possible. La seconde tient pour vraie sans preuve, voire en sachant qu’il n’y en a pas comme dans la foi religieuse. Le Christ de l’Évangile de Jean ne dit-il pas à Saint Thomas qu’il vaut mieux croire sans voir ?

Or, la croyance nous sert à nous orienter lorsque nous ne savons pas. Aussi l’opposition entre raison et croyance repose-t-elle sur le postulat qu’elles ont le même domaine.

On peut donc se demander si raison et croyance ont chacune un domaine propre ? Et si non laquelle préférer ?

 

 

La raison est la faculté qui nous permet d’affirmer après une recherche qu’une proposition ou un fait sont vrais. Aussi n’a-t-elle pas de domaine particulier. La croyance est l’affirmation de la vérité d’une proposition ou d’un fait sans recherche approfondie, soit sur la base de simples apparences (opinion, préjugé, “croire que…”), soit indépendamment de toute recherche (foi, “croire en…”). La croyance n’a pas non plus de domaine particulier.

Leur conflit est donc inévitable. La raison a, d’un point de vue théorique, l’avantage sur la croyance. Comme elle est recherche, elle vise l’assentiment d’autrui ; elle repose sur le principe d’universalité. En elle, tous les hommes communient. Elle seule est capable de convaincre, c’est-à-dire d’amener à une adhésion qui repose sur des preuves. La croyance, quant à elle, persuade en reposant sur des sources affectives ou sur la coutume comme le montre Alain dans ses Définitions.

Toutefois, la raison ne peut prétendre être légitime sans cercle vicieux. Car que toutes les réalités tombent sous sa législation ne peut se démontrer ou se prouver sans la supposer. Qu’est vrai ce qu’on peut démontrer, la raison ne peut le démontrer comme Nietzsche l’indique dans La volonté de puissance. La raison repose donc au moins sur une croyance, voire une foi, la foi en la raison. Dès lors, n’y a-t-il pas un domaine légitime de la croyance ? La foi n’a-t-elle pas sa légitimité ?

 

On peut penser que les principes, c’est-à-dire les propositions premières, indémontrables et vraies qui fondent l’exercice de la raison, sont connus autrement que par la raison. En effet, la raison humaine ne peut tout démontrer. Démontrer c’est dériver nécessairement une proposition d’autres propositions. Tout démontrer conduirait à une régression infinie puisque chaque démonstration en appellerait d’autres. Comme la connaissance des principes doit être immédiate, ils sont sentis. On peut appeler cœur la faculté qui nous fait connaître les principes et leur vérité comme la nomme Pascal dans ses Pensées. On dira alors que la raison n’est pas la seule faculté qui nous permet de connaître la vérité. Elle est uniquement capable d’inférences, c’est-à-dire de tirer les conséquences des principes, c’est-à-dire des propositions qui découlent nécessairement d’autres propositions admises.

Dès lors, la croyance est légitime pour toutes les vérités qui ne peuvent être connues qu’immédiatement. Telles sont les vérités du cœur. Elles comprennent non seulement les principes mais également les sentiments. Un vrai amour ou une vraie amitié ne se démontre pas. Ils se sentent. Chercher à les démontrer, c’est en douter. C’est donc ne pas les éprouver.

Il en va de même de la foi. Elle est confiance en la parole de l’autre. C’est l’acte d’acceptation du témoignage qui doit être cru car tout n’est pas vérifiable. Croire en Dieu c’est sentir la vérité de sa présence. Et c’est sentir son amour selon Pascal dans les Pensées. La raison ne peut combattre la foi sans outrepasser son domaine. C’est pourquoi Pascal a pu écrire : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. » (Pensées).

Toutefois, admettre comme vérités tout ce que nous sentons, n’est-ce pas tomber soit dans l’arbitraire, soit dans le relativisme ? En effet, que le cœur nous permette de connaître des vérités est un acte de foi et ne peut, par définition, se démontrer. Et il arrive que nos sentiments ne soient pas les mêmes que ceux des autres sans que tous puissent être vrais. Ils sont particuliers et non universels, subjectifs, c’est-à-dire propre à quelques uns et non objectifs, c’est-à-dire valables pour tous. Si donc la raison ne peut se fonder et si la croyance n’est pas légitime, comment penser leur possibilité ?

 

La raison exige que tout soit démontré et pourtant elle doit s’appuyer sur des principes. Elle ne peut donc admettre comme principe que ce qui peut être pensé universellement. En ce sens, un principe n’est pas une croyance qui est toujours particulière, voire singulière, c’est-à-dire propre à un seul individu. Mais un principe n’est rien d’autre qu’une hypothèse au sens premier du terme, c’est-à-dire une proposition posée qui sert à en inférer d’autres.

En effet, un principe admis peut se révéler démontrable ou une conséquence lointaine peut révéler la fausseté ou les limites d’un principe. C’est pourquoi un principe n’est que provisoire et ne se distingue pas d’une hypothèse. Aussi toutes les vérités de la raison sont seulement provisoires. Car si la raison ne peut rien sans hypothèse de départ, elle n’a aucune garantie que l’hypothèse admise est absolument vraie. C’est pourquoi la raison exclut toute croyance qui se veut définitive. Elle ne peut non plus croire en sa valeur absolue, sans quoi elle ne serait plus raison mais foi. Aussi peut-elle et doit-elle admettre ses limites et donc faire une place à la croyance. Laquelle ?

L’homme ne peut pas toujours se contenter de la raison ou plutôt la raison lui conseille de faire des choix dans la pratique. En effet, lorsqu’il faut se décider, on ne peut différer l’affirmation du vrai et du faux. C’est pourquoi bien souvent nous devons croire pour pouvoir agir. Par contre, lorsque l’action n’est pas nécessaire, nous ne devons rien affirmer.

Il est vrai qu’il est difficile à la plupart des hommes de vivre sans s’appuyer sur des raisons absolues d’agir. Aussi la religion représente-t-elle la foi dans l’absolu. La raison n’a pas à s’y soumettre ni à la refuser. Pour elle, ce n’est qu’une hypothèse parmi d’autres.

 

 

Bref, peut-on et comment résoudre le conflit entre la raison et la croyance qui toutes deux s’exercent sur toutes choses ? Il est apparu que la raison ne peut se prétendre seule légitime car cette prétention est un acte de croyance, voire de foi. Mais il n’est pas nécessaire non plus d’admettre une mystérieuse connaissance des principes qui serait le cœur. La raison ne peut qu’indéfiniment rectifier les erreurs. Lorsque l’action est urgente, cela a un sens de croire sans savoir. La raison peut laisser une place à la foi mais uniquement comme une hypothèse parmi d’autres.

 

 

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