Cours bref (terminales technologiques) 6. L'expérience

Publié le par Bégnana

 

L’expérience qu’on fait, lorsqu’elle est nouvelle, peut nous apprendre quelque chose. L’expérience accumulée permet de faire quelque chose des expériences qu’on a faites. L’expérience qu’on fait exige d’être anticipée. Elle exige donc de rompre avec l’expérience acquise. Toutefois, c’est sa répétition qui constitue l’expérience acquise. Et surtout c’est la répétition qui fait l’expérience à proprement parler par opposition avec la simple perception. Comment donc l’expérience est-elle possible ? Est-elle une source de vérité ? À quelles conditions ?

 

La solution de l’empirisme, consiste à partir de nos sens (vue, ouïe, odorat, toucher, goût). Ils nous donnent des sensations variées qui donnent lieu à des représentations ou idées. Elles peuvent se combiner ou s’associer selon les lois de l’association des idées. On peut en dénombrer trois. La contigüité spatiale ou temporelle. Des sensations proches dans l’espace ou dans le temps se rappellent mutuellement. Par exemple, le rouge d’une étoffe. La similitude. Les sensations se regroupent en classes selon leur ressemblance. Ainsi des couleurs ou des sons. Enfin la causalité. Lorsque des séries de faits sont toujours suivies de séries de mêmes faits, la présence des uns amène l’esprit à s’attendre à l’apparition des autres. Par exemple lâcher un objet et la chute qui en résulte. Contigüité, similitude et causalité constituent des objets stables de même nature. La répétition de séries d’impressions crée l’expérience. Elle est donc vécue voire subie par le sujet.

Le problème de l’expérience se manifeste clairement lorsqu’on analyse la causalité. Pour dire qu’un fait est la cause d’un autre nommé effet, il faut que des faits semblables se soient toujours suivis jusque là comme Hume l’a montré (cf. Enquête sur l’entendement humain). Mais logiquement, la constatation de la conjonction constante de deux séries de faits ne prouve nullement qu’elle aura toujours lieu. La généralité empirique n’est pas l’universalité logique, la nécessité physique diffère de la nécessité logique. Que tous les cygnes vus jusque là soient blancs ne prouvent pas que tous le sont. Tous les hommes morts jusque là ne prouvent pas que tous les hommes sont mortels. Bref, l’induction, c’est-à-dire l’inférence du particulier au général comme la définit Aristote (Topiques, I, 12) est illégitime. Dès lors, pourquoi se fait-elle ?

L’empirisme fait un pas de plus. Il fait dériver notre croyance en la nécessité physique de l’habitude de faire l’expérience de séries des mêmes faits (Hume, Enquête sur l’entendement humain, 1748). Autrement dit, c’est parce que l’expérience comprend des séries causales que se crée l’habitude de s’attendre à des régularités. Ce qui explique que les hommes, parfois, sur la base d’une seule série, anticipe témérairement. C’est ce qui conduit également à l’inférence illégitime au regard de l’expérience qui va du monde comme effet à un Dieu créateur comme cause. En effet, la série ici est impossible : il n’y a qu’un fait et une cause présumée. Ainsi, notre croyance en la régularité de l’expérience nous permet d’avoir de l’expérience mais est irrationnelle. Notre connaissance a pour origine l’expérience mais elle n’est pas fondée.

Néanmoins, il y a un cercle apparent dans cette explication empiriste. En effet, c’est l’expérience qui fait l’habitude et l’habitude qui fait l’expérience. Ne faut-il pas des idées pour faire des expériences et pour avoir de l’expérience ?

 

On peut penser autrement la relation de causalité, non pas comme ce qui dérive de l’expérience, mais comme ce qui la rend possible. En effet, quand nous faisons une expérience, nous nous attendons à ce qu’elle se répète. C’est donc que nous admettons la causalité avant même l’expérience. Dans l’idée de causalité, il y a les idées d’universalité et de nécessité qui font qu’on s’attend à la répétition. C’est pourquoi on la recherche. Si au contraire nous ne l’admettions pas, nous serions prêts à admettre que n’importe quel fait produise n’importe quel autre fait (Kant, Critique de la raison pure, 1781, 1787). Or, ce n’est pas le cas.

Le concept de causalité est donc a priori, c’est-à-dire qu’il est indépendant de l’expérience, la précède et la rend possible. C’est lui qui fonde la possibilité de chercher des régularités dans la nature. C’est pour cela que l’expérience ne peut ni le légitimer, ni l’invalider. Et c’est le concept a priori de causalité qui permet d’acquérir de l’expérience. Disons donc que la causalité est une principe de l’expérience.

Mais si le concept de causalité est a priori, il n’a de sens que par rapport à l’expérience. En effet, lorsque je quitte le champ de l’expérience, je ne puis parler de cause et d’effet que de façon impropre. C’est pourquoi, admettre qu’il y a une première cause du monde – Dieu – n’est pas satisfaisant puisque celle-ci ne peut se constater dans l’expérience mais repose seulement sur un supposé raisonnement. Car, on peut tout aussi bien admettre qu’il n’y a aucun arrêt dans la série des causes et des effets et définir ainsi la causalité comme le fait Schopenhauer (cf. Le monde comme volonté et comme représentation, 1818, 1844, 1859).

Mais si le concept de causalité précède et rend possible l’expérience, il ne dit rien des séries causales elles-mêmes. C’est la raison pour laquelle, il faut chercher les dites causes. Quel rôle y joue l’expérience ?

 

On peut concevoir la recherche expérimentale de deux façons. Soit on pose un principe d’induction comme Russell (cf. Problèmes de philosophie, 1912). Ce principe consiste à admettre que plus on fait d’expériences relatives à une relation déterminée de cause et d’effet et plus on peut considérer comme vraie l’hypothèse. L’induction alors est un moyen pour rechercher les vraies relations causales même si elles restent hypothétiques. On peut toutefois dire que certaines sont quasiment certaines.

Toutefois, cette thèse implique que l’expérience accumulée s’oppose aux idées neuves. Or, la science avance par rupture. Une expérience bien faite peut légitimement contredire une multiplicité d’expériences mal faites.

Par exemple, Galilée conçut l’expérience qui consiste à faire tomber du mât d’un navire en mouvement un objet qui arrive approximativement comme si le navire était en repos, ce qui montra la possibilité physique du mouvement de la Terre (Galilée, Dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde, 1632). Or, toutes les prétendues expériences accumulées jusque là conduisaient à en nier la possibilité.

Il faut donc opposer à l’idée de l’expérience accumulée, d’une part, qu’il faut avoir des idées neuves pour provoquer des expériences nouvelles. Ce qui suppose de rompre avec les idées qui ont eu cours jusque là, y compris donc avec les expériences premières. Elles sont des obstacles à l’acquisition de nouvelles connaissances comme l’a soutenu Bachelard (cf. La formation de l’esprit scientifique, 1938). Avoir de l’expérience n’est pourtant pas un obstacle : au contraire, c’est ce qui permet d’inventer quelque chose de nouveau. Et faire une expérience, c’est refuser l’expérience telle qu’elle existe jusque là.

Mais d’autre part l’expérience doit être concluante. En effet, il est facile d’interpréter une expérience comme confirmant une hypothèse comme le montrent les astrologues. Il faut donc que l’hypothèse soit falsifiable, c’est-à-dire que l’expérience inférée est telle que l’hypothèse peut se montrer fausse. En ce sens, le critère de la scientificité de l’hypothèse est la falsifiabilité selon Karl Popper (cf. Logique de la découverte scientifique, 1935). À cette condition, l’expérience nous apprend quelque chose sur le monde. Elle permet, à défaut de découvrir absolument la vérité, de réfuter les erreurs que nous commettons parce que nous ne connaissons pas tout.

 

Bref, avoir de l’expérience et faire une expérience ne repose par sur la liaison des impressions et la passivité du sujet. L’expérience repose sur le principe de causalité qui la rend possible. C’est pourquoi n’a véritablement d’expérience que celui qui est capable de la remettre en cause et non celui qui se contente d’habitudes mal comprises.

 

 

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