Cours bref (terminales technologiques) : 7 La Liberté

Publié le par Bégnana

« Je suis libre, je fais ce qui me plaît. » Qui ne l’a dit ? Qui ne l’a pas au moins pensé ? Pourtant, sommes-nous moins libres en refusant volontairement de suivre la voie du plaisir ? Et si chacun faisait ce qui lui plaît, la vie en société serait impossible. Dès lors, y a-t-il des conditions qui rendent possibles la liberté ? Et si oui lesquelles ?

 

Faire ce qui nous plaît est un idéal auquel tous les hommes aspirent. Ce qui leur manque, c’est le pouvoir. Dès lors, est-ce cette impuissance du plus grand nombre qui explique qu’on prône la modération des désirs comme le soutient Calliclès le personnage du Gorgias de Platon. Aussi les faibles, c’est-à-dire le grand nombre, font des lois pour se prémunir les uns des autres et surtout des plus forts. Ils persuadent ces derniers qu’il faut être tempérant, c’est-à-dire qu’il faut user modérément des plaisirs. Ce n’est que leur intérêt que les faibles poursuivent. Qui a le pouvoir doit donc l’exercer et satisfaire ses passions sans modération aucune pour être libre.

Or, le tyran vit dans la crainte. Damoclès, un flatteur, l’apprit du tyran Denys. Ce dernier l’avait mis à sa place, sur un lit richement décoré, recevant tous les plaisirs. Il découvre qu’est suspendue au dessus de lui une épée. Il préféra quitter la place. Mais le tyran, même lorsqu’il a appris qu’il n’y a aucun bonheur dans sa vie, n’a même plus la liberté d’abandonner le pouvoir car il risque sa vie (Cicéron, Tusculanes). Bref, le tyran ne connaît ni la liberté, ni le bonheur.

Comme je ne suis pas seul et que la réalisation de mes désirs m’oppose parfois aux autres, comment faire pour être libre ? Il faut et il suffit que me soit garanti un espace où je puisse faire ce qui me plaît. Tel est le rôle de la loi et surtout de l’État. Je puis le penser comme institué par une sorte de pacte ou de convention qui fait que chacun se dessaisit de son droit de se gouverner au profit d’une personne morale ou physique dont le rôle est de préserver la paix (Hobbes, Léviathan, chapitre XVII). En fixant des règles à respecter, l’État me permet de faire ce qui me plaît dans le domaine qui échappe à toute prescription. La liberté se définit l’absence d’oppositions extérieures, c’est-à-dire l’absence de contraintes (Hobbes, Léviathan, chapitre XXI). Ma liberté est absolue lorsqu’il s’agit de mon intégrité physique et relative au silence de la loi pour le reste (Hobbes, Léviathan, chapitre XXI).

Toutefois, la loi annihile toute liberté si elle est faite pour certains contre d’autres. Et se contenter de suivre ses désirs, c’est en être l’esclave. La liberté ne consiste-t-elle pas plutôt à se décider par soi-même ?

 

On la définit alors comme libre arbitre, c’est-à-dire comme la capacité à agir par soi-même sans être déterminé par des causes externes ou internes. Le libre arbitre apparaît comme un fait de conscience. Qui réfléchit sur lui-même sent qu’il dépend de lui d’agir ou non ou du moins de le tenter. Aussi, si on ne fait pas toujours ce qui nous plaît, fait-on toujours ce qu’on veut. Qui cède à ses désirs en est responsable. Qui est dominé par une passion a été responsable au départ même s’il ne peut plus s’en libérer comme la Phèdre de la pièce éponyme de Sénèque. En outre, si les animaux sont gouvernés par l’instinct, il n’en va pas de même de l’homme. On le voit souvent faire le contraire de ce que la nature exige. Cela atteste qu’il est doué de libre arbitre (Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755).

Enfin, sans libre arbitre il n’y aurait pas de morale. Car s’il n’est pas possible de vaincre ses désirs au nom de la morale, il n’y a ni bonne ni mauvaise action. En effet, lorsqu’on reproche à quelqu’un d’avoir mal agi, on lui reproche d’avoir fait ce qu’il a fait avec l’idée qu’il aurait pu et dû faire autrement. Bref, tout reproche implique la liberté. À l’inverse, on excuse celui dont on estime – comme le fou – qu’il n’a pu agir autrement.

Pourtant, malgré le supposé témoignage de la conscience, on peut refuser la notion de libre arbitre. D’abord nous ignorons peut-être les causes qui nous poussent à agir. Autrement dit, la conscience n’est pas par elle-même une connaissance. Ensuite, au moment où nous agissons, il y a toujours un mobile qui est le plus fort et qui détermine l’action (Schopenhauer, Essai sur le libre arbitre). Dira-t-on que c’est nous qui avons choisi ce mobile et qu’il n’est pas une cause déterminante ? Mais avant l’action l’hésitation n’est pas choix. Et au moment de l’action le choix est fait. La supposée libre décision n’est possible ni avant ni pendant et à plus forte raison après l’acte. Dire qu’il aurait pu être autre n’est qu’une vue de l’esprit. Enfin, l’idée de libre arbitre conduit à se croire sans preuve maître de soi ; elle n’est qu’une forme d’orgueil de l’homme (Nietzsche, Humain, trop humain). Si donc on laisse de côté la notion de libre arbitre, y a-t-il des conditions qui nous permettent de parler de liberté ?

 

Libre arbitre ou non, toujours est-il que nous ne sommes véritablement libres que lorsque l’action émane de nous et non quand elle nous est imposée. Même si on admet qu’il est libre de se décider à s’évader, dire que le prisonnier est libre (Sartre, L’être et le néant), c’est contredire la réalité de l’enfermement qui n’est pas voulue. Les conditions extérieures de la liberté lui sont essentielles car sinon ne serait libre que celui qui a l’intention de l’être : ce qui n’est pas suffisant à distinguer la liberté du simple souhait. Dire qu’il faut un commencement de réalisation pour qu’on puisse parler d’une intention réelle (Sartre, L’être et le néant), c’est dire que la réalisation n’est pas sans conséquence sur la liberté et donc sa définition. Je suis libre lorsque je réalise ce que j’ai voulu.

Du côté des choses, c’est la technique, qui fait la réalité de la liberté de l’homme. En effet, par elle, il réalise bien plus que ce que son corps lui permet de faire. Il a pu ainsi aller sur l’eau et sous l’eau, dans les airs. En faisant ce qu’il a conçu, il se montre à lui-même que sa volonté a une réalité (Hegel, Propédeutique philosophique, 1808). Mais la technique à elle seule ne suffit pas. D’abord parce qu’elle crée de nouveaux désirs qui augmente la dépendance de l’individu. Et surtout parce que l’homme ne vit pas seul, il vit avec d’autres hommes.

Du côté des hommes, seule la loi rend libre. Il faut certes qu’elle soit la même pour tous. Mais surtout, bien conçue, réfléchie, visant à permettre à tous et à chacun de vivre en harmonie, elle permet aux hommes d’être utiles les unes aux autres (Spinoza, Éthique). Pour être libre, il faut donc comprendre la valeur de la loi et la vouloir, c’est-à-dire que la liberté repose sur la raison.

 

La liberté n’est donc ni dans le fait de faire ce qui nous plaît, ni dans le libre arbitre. Elle réside dans une action qui vient de nous, ce qui suppose que nous connaissions les moyens d’agir sur les choses et que nous nous entendions avec les autres pour agir avec eux afin que chacun puisse se réaliser.

 

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