Cours bref (terminales technologiques) : 9. Le bonheur

Publié le par Bégnana

Étymologiquement l’idée de bonheur est celle d’une heureuse rencontre. Il dépendrait de la rencontre entre les événements et les désirs de l’individu. L’homme serait heureux non par ses seules forces, mais par hasard.

Pourtant, on peut admettre que si tous les hommes désirent être heureux, certains usent de moyens inappropriés. Comment envier la vie d’un drogué ? Le bonheur dépendrait aussi de nos choix.

Est-il donc possible et comment de rechercher le bonheur ?

 

Le bonheur semble être la satisfaction de nos désirs. Or, il est des désirs que nul ne veut avoir comme le désir de se gratter pour qui a la gale (Platon, Gorgias). On peut donc en conclure que le bonheur est la satisfaction de certains désirs, voire d’aucun. C’est que le désir ne dépend pas de nous une fois que nous l’avons contracté. Par contre, la volonté est nôtre. Si le plaisir qui résulte du désir est éphémère, la réussite de la volonté procure une joie qui ne s’altère pas. Dès lors, ne faire que ce qu’on veut est le plus sur moyen d’être heureux. Comment distinguer alors la volonté du désir de façon rigoureuse ?

Désirer, c’est manquer de quelque chose qui nous paraît bon. C’est souvent ce que les autres désirent que nous désirons, comme le phénomène de la mode le montre souvent. Au contraire, la volonté réside dans le fait de choisir quelque chose soit qui nous paraît bon soit qui l’est en ce sens que nous l’avons examiné. Alors qu’on continue de désirer ce qu’on sait être mauvais, par exemple fumer, on ne peut le vouloir. Or, les événements ne dépendant pas de nous, il est toujours possible de ne pas obtenir ce qu’on désire. Peut-on obtenir ce qu’on veut ?

On peut à la manière stoïcienne distinguer entre la volonté qui a pour objet ce qui arrive et le désir qui vise à ce que ce qui arrive se conforme au désir (Épictète, Manuel). Dans le second cas, l’événement peut ne pas se conformer au désir. Le bonheur est, sinon impossible, disons aléatoire. Dans le premier cas, l’événement est toujours conforme à la volonté. En ce sens, la liberté entendue comme volonté de ce qui arrive fait nécessairement le bonheur. L’individu ne dépend pas des événements et sa volonté est toujours faite.

En effet, lorsque nous désirons que se réalise quelque chose, nous désirons quelque chose qui ne dépend pas absolument pas de nous. Par contre, en voulant que les choses arrivent comme elles arrivent, on veut simplement modifier sa pensée. Par conséquent, pour être heureux, il suffit de ne vouloir que ce qui dépend de nous, c’est-à-dire nos pensées. En préférant changer nos désirs plutôt que l’ordre du monde (Descartes, Discours de la méthode), on est sûr d’y arriver.

Néanmoins, cette conception privilégie la satisfaction qui accompagne la réalisation de la volonté qu’elle nomme joie à la satisfaction des désirs qu’on nomme plaisir. Une vie sans aucun plaisir semble être la vie d’une pierre ou d’un cadavre (Platon, Gorgias : Calliclès). On ne peut écarter le plaisir de l’idée de bonheur. Est-il possible d’être heureux en cherchant le plaisir ?

 

Comment être heureux s’il faut obtenir des plaisirs qui dépendent des désirs ? Épicure a proposé pour cela une analyse intéressante.

Premièrement, il distingue entre les désirs naturels et nécessaires comme le boire et le vêtir sans lesquels la vie est impossible, les désirs seulement naturels comme la sexualité dont on peut se passer sans risquer de mourir et les désirs vains. Ces derniers sont illimités soit en quantité, comme le désir de la richesse, soit par la variation qu’ils impliquent, comme le désir d’être vêtu à la mode.

En choisissant de ne satisfaire que les premiers, voire les seconds lorsqu’on peut et en refusant de se laisser séduire par les troisièmes, on se donne les moyens d’être heureux et de ne pratiquement pas dépendre de la réalité extérieure. En effet, qui désire manger trouvera toujours de quoi se satisfaire alors que celui qui désire manger des mets raffinés toujours différents dans une vaisselle d’or ou d’argent aux formes toujours renouvelées n’arrivera jamais à être pleinement satisfait.

Deuxièmement, le plaisir peut prendre deux formes. Soit il suit la satisfaction du désir comme lorsqu’on est rassasié. On parle de plaisir stable. Soit il accompagne la réalisation du désir comme lorsqu’on apprécie ce qu’on mange pendant qu’on le mange. On parle de plaisir en mouvement. Épicure considère que c’est le plaisir stable qu’il faut choisir de préférence car le plaisir en mouvement implique qu’on suscite le désir et ceci de façon indéfinie. C’est pourquoi il comprend le plaisir comme l’absence de douleur. Autrement dit, comme une simple absence ne peut avoir de réalité, le plaisir se situe dans le sentiment de l’existence.

Toutefois, on ne peut nier que le plaisir positif est le plaisir en mouvement et non le plaisir stable. Car ce dernier comme sentiment de l’existence ne se ressent que par contraste. Dès lors, le bonheur entendu comme satisfaction des désirs naturels en visant des plaisirs stables est purement négatif. N’est-ce pas finalement que définir le bonheur n’est pas absolument possible ?

 

S’il n’y a de plaisir que par contraste, alors seule la douleur est positive et le bonheur n’est qu’une illusion (Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation). En effet, tout plaisir atteint laisse la place au vide, puis à la quête d’un nouveau et ainsi de suite à l’infini. Dès lors, l’idée de bonheur qui représente une totalisation est inaccessible, voire est une illusion. Don Juan représente cette quête impossible.

Or, comme le plaisir est plutôt dans l’action, on peut parler d’un bonheur dans le moment présent et agi. Et ce bonheur dure autant de temps que nous agissons. Un tel bonheur n’exclut pas la douleur comme on le voit dans l’activité sportive (Alain, Propos sur le bonheur). Un tel bonheur n’est jamais subi, il est toujours agi. Bref, le bonheur est possible si et seulement si on veut, c’est-à-dire si on agit sans se préoccuper du résultat. Pour cela, il faut trouver une activité qui nous plaît comme activité. Des multiples bonheurs possibles dans l’existence, peut-on aller jusqu’à concevoir le bonheur ?

Par bonheur, on peut entendre la satisfaction de la totalité de nos désirs tout au long de la vie. Et c’est cette totalité qu’il est impossible de déterminer, raison pour laquelle Kant nomme le bonheur un idéal de l’imagination (Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs). En effet, pour savoir si on peut satisfaire un désir voulu, il faudrait une connaissance de ce qui va arriver pour être sûr qu’il ne se retourne pas en son contraire. Il faudrait aussi savoir si la satisfaction de ce désir est compatible avec la satisfaction des autres désirs. Bref, la connaissance limitée où nous sommes du monde extérieur a pour conséquence qu’il n’est pas possible de déterminer absolument ce qu’il faut faire pour être heureux.

Il y a de la chance dans le bonheur de la vie. Il faut déjà cette chance de trouver quelle activité nous plaît. Et rien ne prouve qu’elle nous plaira toute notre vie. Et il faut aussi que nos conditions de vie matérielle et affective ne soient pas affectées. Œdipe qui fut roi tomba dans l’extrême du malheur et symbolise les vicissitudes de l’existence humaine. Le mot du fabuliste Ésope repris par Aristote (Éthique à Nicomaque) qu’une hirondelle ne fait pas le printemps reste valable. Tant qu’une vie n’est pas finie, on ne peut savoir si elle a été heureuse.

 

En un mot, le bonheur n’est pas seulement une vie chanceuse. On peut donner des conseils pour être heureux. Mais c’est à nous qu’il revient de les mettre en œuvre pour tenter de réussir notre vie avec la conscience d’avoir fait tout ce qui est possible, conscience qui permet d’éviter remords ou regret.

 

 

 

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