Cours (terminales technologiques) - La culture

Publié le par Bégnana

On oppose la culture à la barbarie. On exclut le sauvage de la culture en le rejetant dans une nature hostile ou édénique. On se moque de l’inculte. Bref, la culture apparaît d’abord comme l’apanage d’un petit nombre de sociétés. On parle parfois de peuples civilisés en ce sens. On en fait aussi le privilège d’un petit nombre d’hommes dans ces sociétés.

Cependant, on appelle aussi culture tout ce que l’homme ajoute à la nature et qui fait l’essentiel de son existence. En ce sens il existe des cultures différentes et aucune ne semble supérieure aux autres. « barbare », « sauvage » et « inculte » sont des termes relatifs, voire des termes qui désignent le point de vue erroné de celui qui les utilise.

Dès lors, peut-on penser la culture ? Toutes les cultures sont-elles équivalentes ? Peut-on penser sans privilégier indûment la sienne que certaines cultures sont meilleures que d’autres ?

 

I. L’ethnocentrisme.

Juger qu’un autre, qu’il appartienne à notre société ou à une autre, est “sauvage”, “barbare” ou “inculte”, suppose qu’on possède un modèle de la culture. Or, le modèle que nous avons d’abord, c’est celui de notre culture, celle dans laquelle nous sommes nés. Grâce à elle, nous acquérons des connaissances, de l’expérience, des techniques, une sensibilité esthétique, voire une capacité de création artistique, des règles de vie ou habitudes acquises qu’on nomme des mœurs. Bref, notre culture nous fait à tel point qu’elle nous paraît naturelle. Or, si on appelle coutumes les traits de notre culture que nous pratiquons sans même réfléchir, on peut dire avec Montaigne (Essais, I, 23) que la culture nous fait être ce que nous sommes et nous fait admettre ce qu’elle nous propose comme naturel.

On peut appeler ethnocentrisme au sens large l’attitude qui consiste à prendre sa culture comme un modèle de l’humain. Or, la culture qui est la nôtre nous a inculqué des normes de ce qui est humain ou non. Et ce sont ces normes qui nous servent à juger des autres cultures. Il y a là manifestement un jugement illégitime. En quoi la statuaire indoue est-elle inférieure à la statuaire grecque ? Pourquoi une chanson serait-elle inférieure au Don Giovanni (1787) de Mozart (1756-1791) ? En quoi le hamac des Amérindiens ou le chariot des nomades sont-ils inférieurs au lit des habitants des villes (cf. Rousseau, Lettre à Philopolis) ?

On peut appeler relativisme culturel la thèse selon laquelle il ya des cultures différentes qui sont d’égales valeurs. Elle s’appuie d’abord sur le fait que les jugements de valeur négatifs relatifs aux autres cultures sont les mêmes dans toutes (Montaigne, Essais, I, 31). Autrement dit, chaque culture croit en ses valeurs qui la font être et c’est pour cela qu’elle refuse les valeurs des autres. Dès lors, le “barbare” ou le “sauvage”, c’est plutôt celui qui croit à la barbarie ou à la sauvagerie comme le soutient Claude Lévi-Strauss (1908-2009) dans Race et histoire (1952).

Ensuite, sur le fait que les morales sont propres aux mœurs de chacune des sociétés et dépendent de la coutume (Montaigne, Essais, I, 23). En effet, une culture humaine invente et propose des valeurs que ces membres doivent suivre pour qu’elle se perpétue. Ou bien ses normes sont diverses et donc particulières, par exemple les maris prêtent leurs femmes chez certains peuples (Montaigne, Essais, I, 23) ou une femme stérile peut épouser une autre femme et avoir des enfants par un homme commis à cet effet (cf. Lévi-Strauss). Ou bien, si elles sont universelles, c’est-à-dire qu’on les trouve dans toutes les sociétés, elles ne sont valables que pour ses membres comme l’interdiction de tuer, même pas pour les membres de la culture comme le montrent amplement les sanglants conflits qui ont opposés les cités grecques dans l’antiquité.

Enfin, la culture étant invention, elle est particulière alors que tout ce qui ressortit à la nature est universelle (cf. Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté). C’est à ce critère qu’on peut distinguer culture et nature. C’est donc dire que la culture n’a de sens qu’au pluriel.

Cependant, la thèse du relativisme culturel implique une capacité à se détacher des préjugés de sa propre culture, voire de la critiquer lorsqu’elle ne respecte pas les autres cultures. Dès lors, la culture n’est-elle pas cet idéal d’émancipation ? Ne peut-on pas définir une nature humaine que chaque culture doit mettre en œuvre ?

 

II. L’état de nature et la nature humaine.

Il faudrait donc trouver un point de vue universel, ce qu’il y a de propre à l’homme et non à telle ou telle communauté. Ce serait la nature humaine. Pour cela, il faut donc éliminer tout ce qui est particulier, voire tout ce que la culture ajoute à la nature.

Or, si on fait abstraction de toute culture, y compris celles qu’on peut imaginer durant la préhistoire ou celles des peuples qu’on considère comme primitifs, on peut concevoir un état de nature en éliminant tout ce qui est acquis grâce à la culture, quelle qu’elle soit. Or, l’état de nature se résume finalement à une vie quasi animale. En effet, les facultés humaines comme la raison ne peuvent se développer que grâce à la culture. Un homme purement naturel ne saurait ni parler, n’aurait aucune morale, aucune technique, aucun art et n’échangerait avec personne.

Toutefois, il faut bien que l’homme ait naturellement les capacités qui lui permettent de sortir de l’état de nature, c’est-à-dire d’accéder à la culture. Même sans culture, l’homme n’est pas un animal comme les autres : il est capable de culture. Qu’y a-t-il donc d’universel en l’homme ?

Si l’homme est capable de sortir de l’état de nature, c’est grâce à des facultés qui le distinguent des animaux. On peut avec Rousseau selon le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755) lui en attribuer deux : la liberté et la perfectibilité.

La liberté car à la différence de l’animal, l’homme n’a pas d’instinct ou, s’il en a un, ne le suit pas nécessairement. En effet, l’animal a un comportement déterminé, automatique et spécifique pour satisfaire ses besoins. C’est l’instinct au sens propre. Tel animal de telle espèce mange telle nourriture de telle façon ou se reproduit de telle autre. Même lorsqu’il est capable d’apprendre, ce qu’il apprend est déterminé par l’instinct comme le soutiendra encore Durkheim. L’homme par contre est capable d’agir contre ses besoins. Ce qui le montre, ce sont toutes les activités nocives inventées par les hommes comme le tabac qui nous vient des Amérindiens. En tant qu’il est libre, l’homme peut faire ou le bien ou le mal. L’animal ne peut guère sortir du cercle de la nature de son espèce. En ce sens, on peut dire que la nature humaine, c’est de ne pas vraiment en avoir au sens d’un ensemble de traits fixes et déterminés.

On peut aussi attribuer à l’homme avec Rousseau la perfectibilité. Car à la différence de l’animal, l’homme est capable d’acquérir des compétences nouvelles. L’invention de nouvelles techniques, l’invention des arts et surtout d’œuvres plus diverses les unes que les autres, les progrès des connaissances, modifient la vie humaine. Quant à la vie en société, la grande diversité des mœurs et des coutumes montre la perfectibilité humaine. Mais là encore l’homme peut user bien ou mal des facultés qu’il acquiert. De façon générale, la liberté et la perfectibilité sont modelées par chaque culture.

C’est la raison pour laquelle finalement la nature humaine, si on entend par là une façon déterminée de vivre et de se comporter est introuvable. Car, soit on risque en la définissant de tomber dans l’ethnocentrisme, soit on se retrouve devant des facultés qui sont acquises et qui varient en fonction des cultures et de leur priorité. Dans telle culture on privilégiera telle activité comme la vie religieuse chez les natifs d’Australie. Dans telle autre, telle autre activité comme la technique fondée sur la science depuis le xvii° siècle dans la culture occidentale. Ce qui le montre, c’est sa promotion chez Descartes dans le Discours de la méthode (1637) qui veut que par elle nous nous rendions « comme maîtres et possesseurs de la nature ». C’est également avant lui Francis Bacon dans le Novum Organum (1620) qui déclare : « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant ». Autrement dit, c’est en connaissant les lois de la nature qu’on peut la diriger où nous voulons.

Reste qu’en concevant l’état de nature, on peut se débarrasser de l’idée que telle ou telle capacité est naturelle. On reconnaît mieux ce qui provient de la culture. On reconnaît surtout que les hommes finalement, malgré leur différence apparente, ont ce point commun d’être des êtres de culture.

L’état de nature n’apparaît donc pas un fondement suffisant pour pourvoir porter un jugement sur les différentes cultures ou pour définir la culture qui serait à viser. Ne faut-il pas alors se résoudre à l’irréductible diversité des cultures ? Ou bien certaines n’ont-elles pas des caractères qui les recommandent aux autres ?

 

III. Du clos à l’ouvert.

La culture est certes toujours particulière. Toutefois, certaines cultures ne peuvent prétendre à l’universel alors que d’autres proposent des inventions que les autres peuvent reprendre et qu’elles reprennent en effet. Particulière par l’origine, l’invention est alors universelle par destination. Prenons par exemple la démocratie inventée d’abord par les Grecs anciens, au moins dans notre ère culturelle. Elle était inégalitaire dans la mesure où elle reposait sur l’esclavage et la domination des femmes par les hommes. Elle était limitée parce qu’elle n’était possible que pour de petites communautés. Mais elle comportait une promesse de liberté et d’égalité que nos démocraties réalisent partiellement. C’est la raison pour laquelle, la démocratie a vocation à être un modèle pour nombre de cultures.

Il est donc préférable de suivre certaines cultures dans la mesure où, proposant des modèles valables pour tous, elles permettent de s’affranchir des limites de sa culture d’origine. On peut les qualifier d’ouvertes alors que d’autres cultures peuvent être qualifiées de closes, si on emprunte cette distinction aux Deux sources de la morale et de la religion de Bergson (1932). Dans une société close, l’individu ne doit jamais sortir des limites qui lui sont fixées par la culture. Toute l’acquisition doit le convaincre qu’il a un rôle a joué qui ne peut être modifié. Dans une société ouverte, l’invention est accueillie positivement, voire encouragée. Toutefois, aucune société n’est absolument close ou ouverte. Il s’agit là de tendance. Mais comment est-ce possible ?

C’est que la culture est éducation. Aussi, chaque homme doit non seulement acquérir diverses compétences, mais par là même, il acquiert la capacité d’inventer et donc d’être autonome, c’est-à-dire se donner à soi-même sa propre loi. Or, l’éducation véritable consiste à permettre à l’homme d’être totalement autonome. C’est ce qui la distingue du dressage à quoi tendent certaines formes d’éducation. Aussi certaines cultures proposent aux autres des éléments d’éducation qui valent pour toutes.

Enfin, la culture s’oppose au naturel, c’est-à-dire à ce qui est nécessaire. La culture a donc pour objet la liberté. Or, certaines cultures imitent la nature en ce sens qu’elles imposent un carcan aux individus, celui de la coutume et du préjugé. D’autres au contraire permettent à l’homme de se libérer du naturel. Dès lors, on peut donc reconnaître non pas la supériorité de certaines cultures sur d’autres, mais la valeur de ce qu’elles apportent à d’autres cultures.

 

La culture est invention, notamment de valeurs qui font la vie humaine. Aussi n’y a-t-il d’autre nature de l’homme que d’être un être de culture. Mais, si chaque culture se pense la meilleure, certaines inventent pour tous les hommes. À cette condition on peut se risquer à donner un sens aux termes par lesquels on refuse la culture (sauvage, barbare, inculte) à certains, c’est-à-dire lorsque leur culture n’a pas cette dimension de l’universel.

 

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