Cours (terminales technologiques) - La raison et la croyance

Publié le par Bégnana

Introduction.

On oppose souvent la raison et la croyance. La première n’admet rien avant de l’avoir examiné le plus rigoureusement possible. Elle vise la connaissance, c’est-à-dire des propositions vraies pour tous et tout le temps. Elle est non seulement la faculté qui nous permet d’enchaîner les propositions sans contradiction, mais également la faculté de distinguer le vrai du faux, voire du bien et du mal. La seconde tient pour vraie sans preuve. Elle peut le faire en le sachant comme dans la simple croyance qui s’exprime dans la formule « je crois que… ». Elle peut s’affirmer même contre les preuves comme dans la foi religieuse. Ainsi, le Christ selon l’Évangile de Jean, après s’être présenté à lui ressuscité, dit-il à Saint Thomas qu’il vaut mieux croire sans voir. Elle se passe de preuves comme dans la foi en l’autre. La confiance ne se prouve pas sans se détruire. Aussi la raison et la croyance sous toutes ses formes paraissent s’opposer.

Or, cette opposition entre la raison et la croyance repose sur le postulat qu’elles ont le même domaine. La première a pour domaine ce qu’on peut connaître. La croyance nous sert à nous orienter lorsque nous ne savons pas ou lorsque nous ne pouvons pas connaître. Aussi l’une et l’autre semblent aussi pouvoir coexister.

On peut donc se demander si raison et croyance ont chacune un domaine propre ? Et si non laquelle préférer ?

 

I. La raison comme refus de la croyance.

La raison est la faculté qui nous permet d’affirmer après une recherche qu’une proposition ou un fait sont vrais. D’une part, elle éprouve la cohérence des propositions qu’elle examine et rejette donc tout ce qui est contradictoire. D’autre part, elle cherche à déterminer si ce qu’elle soutient est bien conforme à l’expérience dûment attestée. Aussi n’a-t-elle pas de domaine particulier. La croyance, quant à elle, est l’affirmation de la vérité d’une proposition ou d’un fait sans recherche approfondie, soit sur la base de simples apparences (opinion, préjugé, idée reçue, les expressions sont alors “croire que…” “c’est mon opinion”, etc.), soit indépendamment de toute recherche (c’est la foi dont l’expression est “croire en…”). La croyance n’a pas non plus de domaine particulier.

Aussi leur conflit est-il inévitable. La raison a, en théorie, c’est-à-dire du pur point de vue de la connaissance, l’avantage sur la croyance. Comme elle est recherche, elle vise l’assentiment d’autrui ; elle repose sur le principe d’universalité. En elle, tous les hommes communient. Elle seule est capable de convaincre, c’est-à-dire d’amener à une adhésion qui repose sur des preuves. La croyance, quant à elle, permet de persuader en reposant sur des sources affectives ou sur la coutume, voire sur ce que l’homme ordinaire ou les savants affirment (cf. Alain, Définitions). Mais on peut être persuadé du faux. On peut surtout être trompé comme la moderne publicité ne le montre que trop. Que l’on pense aux publicités qui vantaient les mérites de l’usage de la cigarette !

Même en pratique, elle a l’avantage, malgré l’apparence. C’est que si agir exige parfois de ne pas réfléchir, se reposer sur ses croyances risque de conduire à l’échec. Aussi peut-on agir sans adhérer à ce qu’on fait, en conservant une part de doute, condition pour tirer compte après coup de l’erreur s’il s’en produit une. Ainsi un médecin va prescrire le médicament qu’il a sous la main mais sans croire en lui. Il pourra le changer s’il ne produit pas son effet. À l’inverse, échec ou non, le magicien continuera à agir de la même façon.

Toutefois, la raison ne peut prétendre être légitime sans cercle vicieux. Car que toutes les réalités tombent sous sa législation ne peut se démontrer ou se prouver sans la supposer. Qu’est vrai ce qu’on peut démontrer, la raison ne peut le démontrer (cf. Nietzsche, La volonté de puissance). La raison repose donc sur au moins une croyance, voire une foi, la foi en la raison.

Dès lors, n’y a-t-il pas un domaine légitime de la croyance ? La foi n’a-t-elle pas sa légitimité propre ?

 

II. La foi.

On peut penser que les principes, c’est-à-dire les propositions premières, indémontrables et vraies qui fondent l’exercice de la raison, sont connus autrement que par la raison. En effet, la raison humaine ne peut tout démontrer. Démontrer, c’est dériver une proposition qui est la conséquence nécessaire d’autres propositions. Tout démontrer conduirait à une régression infinie puisqu’il faudrait chaque fois trouver d’autres propositions pour démontrer les premières de sorte qu’il n’y en aurait jamais de premières qui servent à commencer. Comme la connaissance des principes doit être immédiate, ils sont sentis et non conclus. On peut appeler cœur la faculté qui nous fait connaître les principes et leur vérité comme la nomme Pascal dans les Pensées (1670, posthume). On dira alors avec lui que la raison n’est pas la seule faculté qui nous permet de connaître la vérité. Elle est uniquement capable d’inférences, c’est-à-dire de tirer les conséquences des principes, c’est-à-dire des propositions qui découlent nécessairement d’autres propositions admises.

Dès lors, la croyance est légitime pour toutes les vérités qui ne peuvent être connues qu’immédiatement. Telles sont les vérités du cœur. De ce point de vue, la science elle-même repose sur des croyances. Elles sont en petit nombre, mais elles sont nécessaires pour accéder à la connaissance. Rejeter toute croyance, c’est tomber dans le scepticisme, c’est-à-dire dans la thèse philosophique selon laquelle on ne peut connaître le vrai. Or, une telle thèse paraît contradictoire.

Si les croyances légitimes comprennent les principes, elles comprennent également les sentiments. Un vrai amour ou une vraie amitié ne se démontre pas. Ils se sentent. Chercher à les démontrer, c’est en douter. C’est donc ne pas les éprouver. Aussi est-il légitime en pratique de se fier à ses croyances en ce domaine, sans quoi il n’y aurait que méfiance vis-à-vis des autres.

C’est que la vérité du sentiment conduit à accepter la vérité de la foi. Elle est fondamentalement confiance en la parole de l’autre. C’est l’acte d’acceptation du témoignage qui doit être cru car tout n’est pas vérifiable. Croire en Dieu c’est sentir la vérité de sa présence dans sa révélation. Et c’est sentir son amour selon Pascal dans les Pensées. D’où sa sentence fameuse : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » (Pensées). La raison ne peut combattre la foi sans outrepasser son domaine.

Toutefois, admettre comme vérités tout ce que nous sentons, n’est-ce pas tomber soit dans l’arbitraire, soit dans le relativisme ? En effet, que le cœur nous permette de connaître des vérités est un acte de foi et ne peut, par définition, se démontrer. Et il arrive que nos sentiments ne soient pas les mêmes que ceux des autres sans que tous puissent être vrais. Ils sont particuliers et non universels, subjectifs, c’est-à-dire propre à chacun et non objectifs, c’est-à-dire valables pour tous.

Si donc la raison ne peut se fonder elle-même et si la croyance n’est pas légitime, comment penser leur possibilité ?

 

III. Hypothèses.

La raison exige que tout soit démontré et pourtant elle doit s’appuyer sur des principes. Elle ne peut donc admettre comme principe que ce qui peut être pensé universellement. En ce sens, un principe n’est pas une croyance qui est toujours particulière, voire singulière. Mais un principe n’est rien d’autre qu’une hypothèse au sens premier du terme, c’est-à-dire une proposition posée qui sert à en inférer d’autres.

Or, un principe admis jusque là peut se révéler démontrable ou une conséquence lointaine peut révéler la fausseté ou les limites d’un principe. Dès lors, tout principe n’est que provisoire. Il ne se distingue pas d’une hypothèse, c’est-à-dire d’une proposition qui sert de base à un raisonnement. Aussi toutes les vérités de la raison sont seulement provisoires. Car si la raison ne peut rien sans hypothèse de départ, elle n’a aucune garantie que l’hypothèse admise est absolument vraie. C’est pourquoi la raison exclut toute croyance qui se veut définitive. Elle ne peut non plus croire en sa valeur absolue, sans quoi elle ne serait plus raison mais foi. Aussi peut-elle et doit-elle admettre ses limites et donc faire une place à la croyance. Laquelle ?

L’homme ne peut pas toujours se contenter de la raison ou plutôt la raison lui conseille de faire des choix dans la pratique.

Lorsque ses choix impliquent d’affirmer volontairement ce qu’on ne peut démontrer, alors on peut parler avec Alain dans ses Définitions de foi. C’est celle en la valeur de l’homme. Pour ce qui dépasse l’homme, la foi demeure subjective. Faire confiance quand même en un repris de justice, c’est avoir foi en l’homme comme l’évêque Myriel avec Jean Valjean dans Les misérables de Victor Hugo (1802-1885) qui affirment aux gendarmes que l’ancien bagnard ne lui a rien volé. Il lui donne même deux chandeliers en argent en l’invitant à entrer dans la voie du bien.

Il en va de même des simples croyances. En effet, lorsqu’il faut se décider, on ne peut différer l’affirmation du vrai et du faux. Il faut bien faire pencher la balance. C’est pourquoi bien souvent nous devons croire pour pouvoir agir. Tout en croyant en pratique, nous n’en devons pas moins maintenir, en théorie, le caractère purement hypothétique de la croyance. C’est pourquoi, lorsque l’action n’est pas nécessaire, nous ne devons rien affirmer. Ainsi, après l’action, nous pouvons toujours examiner.

Il est vrai qu’il est difficile à la plupart des hommes de vivre sans s’appuyer sur des raisons absolues d’agir. Il leur faut une certitude. Chez eux donc, il y a comme un besoin de croire. C’est dans la religion qui représente la foi dans l’absolu qu’il trouve à satisfaire ce besoin. Et il est si impérieux qu’ils sont conduits à faire taire la raison sur ce qui dans leur foi la heurte ou à chercher à l’accommoder à leur foi, ce qu’ils nomment la réconciliation de la foi et de la raison.

La raison n’a ni à s’y soumettre ni à la refuser. Elle n’a pas à s’y soumettre parce que pour elle l’examen est plus important que la croyance. Croire et se tromper après avoir examiné le mieux possible est préférable à croire et à être dans le vrai sans avoir examiné comme Diderot le soutenait à juste titre dans son article « Croire » de l’Encyclopédie.

Elle n’a pas non plus à refuser cette foi car ce serait tomber dans la foi en la raison qui finit par ériger quelque proposition arbitrairement choisie en vérité définitive. Pour la raison, la religion n’est qu’une hypothèse parmi d’autres, et encore, dans cette partie qui ne heurte en rien ce que la raison pense raisonnable de croire étant donné l’examen qu’elle a effectivement conduit.

 

Conclusion.

Bref, peut-on et comment résoudre le conflit entre la raison et la croyance qui toutes deux s’exercent sur toutes choses ? Il est apparu que la raison ne peut se prétendre seule légitime car cette prétention est un acte de croyance. La raison doit s’appuyer sur des principes. Mais il n’est pas nécessaire non plus d’admettre une mystérieuse faculté de connaissance des principes qui serait le cœur. La raison ne peut qu’indéfiniment rectifier les erreurs. Lorsque l’action est urgente, cela a un sens de croire sans savoir. La raison peut laisser une place à la foi mais uniquement comme une hypothèse parmi d’autres.

 

 

 

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