Cours (terminales technologiques) - Le bonheur

Publié le par Bégnana

Introduction.

 

L’amoureux dont la déclaration a été agréée ou le gagnant à un jeu de hasard sont heureux. Tel est étymologiquement l’idée de bonheur. C’est la rencontre réussie entre le désir et la réalité extérieure. À l’inverse, le malheur est la rencontre entre le désir et ce qui l’empêche. L’homme serait heureux ou malheureux non par ses seules forces, mais par hasard. Dès lors, la recherche du bonheur, si elle n’est pas alors insensée, ne paraît pas du tout rationnelle. Car, comment chercher ce qu’il ne dépend pas de nous de trouver ?

Pourtant, on peut admettre que tous les hommes désirent être heureux. On peut même penser que telle est leur fin dernière, c’est-à-dire la fin (= le but et non l’arrêt) qui commande tous les moyens qu’ils recherchent. Or, certains usent de moyens manifestement inappropriés. Comment envier la vie d’un drogué ? Le bonheur dépendrait donc aussi de nos choix.

Aussi peut-on se demander s’il est possible et comment de rechercher le bonheur.

 

 

I. Volonté et bonheur.

 

Le bonheur passe pour résider dans la satisfaction de tous nos désirs. Or, il est des désirs que nul ne veut avoir. Le désir de se gratter pour qui a la gale selon l’exemple de Platon dans le Gorgias (494c) n’est pas enviable. Donc le bonheur ne peut pas être la satisfaction de tous les désirs.

Or, les désirs renaissent sans cesse et paraissent plutôt faire notre malheur. Peut-on considérer qu’il est possible si on n’en satisfait aucun ?

C’est que le désir ne dépend pas de nous une fois que nous l’avons contracté. Par contre, la volonté est nôtre. Si le plaisir qui résulte du désir est éphémère, la réussite de la volonté procure une joie qui ne s’altère pas. Dès lors, ne faire que ce qu’on veut est le plus sûr moyen d’être heureux. Comment distinguer alors la volonté du désir de façon rigoureuse ?

Désirer, c’est manquer de quelque chose qui nous paraît bon. C’est souvent ce que les autres désirent que nous désirons à notre tour. Par exemple, la mode consiste à désirer ce que d’autres possèdent, voire désirent. Au contraire, la volonté réside dans le fait de choisir soit ce qui nous paraît bon soit ce qui l’est vraiment parce que nous l’avons examiné par la raison et reconnu comme tel. Alors qu’on continue de désirer ce qu’on sait être mauvais, par exemple fumer beaucoup de tabac ou boire énormément d’alcool, on ne peut le vouloir. Les événements ne dépendant pas de nous, il est toujours possible de ne pas obtenir ce qu’on désire. Peut-on obtenir ce qu’on veut ?

Si à la manière stoïcienne, comme l’indique Épictète par exemple dans son Manuel (ii° siècle), on dirige sa volonté vers ce qui arrive comme cela arrive et si on refuse le désir qui vise à ce que ce qui arrive, arrive comme on le désire, on atteindra toujours sa fin. Dans le second cas, l’événement peut ne pas se conformer au désir. Le bonheur est, sinon impossible, disons aléatoire. Dans le premier cas, l’événement est toujours conforme à la volonté. En ce sens, la liberté entendue comme volonté de ce qui arrive fait nécessairement le bonheur. L’individu ne dépend pas des événements et sa volonté est toujours faite.

En effet, lorsque nous désirons que se réalise quelque chose, nous désirons quelque chose qui ne dépend absolument pas de nous. Par contre, en voulant que les choses arrivent comme elles arrivent, nous le pouvons puisqu’il suffit simplement de modifier notre pensée qui dépend de nous. Par conséquent, pour être heureux, il suffit de ne vouloir que ce qui dépend de nous. En préférant changer nos désirs plutôt que l’ordre du monde comme le préconise Descartes dans le Discours de la méthode (1637, troisième partie), on est sûr d’y arriver. On trouve alors dans cette force de notre volonté un motif de satisfaction bien supérieur aux plaisirs éphémères voire trompeurs que nous donnent les désirs.

 

Néanmoins, cette conception stoïcienne privilégie la satisfaction qui accompagne la réalisation de la volonté qu’elle nomme joie à la satisfaction des désirs qu’elle nomme plaisir. Une vie sans aucun plaisir semble être la vie d’une pierre ou d’un cadavre comme le soutient Calliclès, le personnage fictif de Platon dans le Gorgias (492e). On ne peut écarter le plaisir de l’idée de bonheur car notre corps martyrisé, sa souffrance toujours présente par la maladie, annihilerait même la joie prise à la réalisation de la volonté.

Est-il alors possible d’être heureux en cherchant le plaisir ?

 

 

II. Plaisir et bonheur.

 

Comment être heureux s’il faut obtenir des plaisirs qui dépendent des désirs ? Épicure a proposé, dans la Lettre à Ménécée (iii° av. J.-C. ainsi que dans les Maximes Capitales) pour cela une analyse intéressante.

Premièrement, il distingue entre les désirs, ceux qui sont naturels et nécessaires comme le boire et le vêtir sans lesquels la vie est impossible, les désirs seulement naturels comme la sexualité dont on peut se passer sans risquer de mourir et les désirs vains. Ces derniers sont illimités soit en quantité, comme le désir de la richesse ou de l’immortalité, soit par la variation qu’ils impliquent, comme le désir d’être vêtu à la mode ou de manger des mets toujours différents.

En choisissant de ne satisfaire que les premiers, voire les seconds lorsqu’on peut et en refusant de se laisser séduire par les troisièmes, on se donne les moyens d’être heureux et de ne pratiquement pas dépendre de la réalité extérieure. En effet, qui désire manger trouvera toujours de quoi se satisfaire alors que celui qui désire manger des mets raffinés toujours différents dans une vaisselle d’or ou d’argent aux formes toujours renouvelées n’arrivera jamais à être pleinement satisfait. Qui se contente de la durée de sa vie évitera de se tourmenter pour l’au-delà. Et quant à la douleur, elle est soit forte mais brève, soit longue, mais légère et on peut la combattre en recherchant des plaisirs accessibles.

Deuxièmement, le plaisir peut prendre deux formes. Soit il suit la satisfaction du désir comme lorsqu’on est rassasié. On parle de plaisir stable. Il implique la disparition du désir. Et si ce dernier renaît comme le manger ou le sommeil, il est facile à satisfaire. Soit il accompagne la réalisation du désir comme lorsqu’on apprécie ce qu’on mange pendant qu’on le mange. On parle de plaisir en mouvement. Un tel plaisir suppose que le désir ne disparaisse pas. Épicure considère que c’est le plaisir stable qu’il faut choisir de préférence car le plaisir en mouvement suscite le désir de façon indéfinie et donc la douleur qui l’accompagne. C’est pourquoi il définit le plaisir véritable comme l’absence de douleur. Autrement dit, comme une simple absence ne peut avoir de réalité, le plaisir se situe dans le sentiment de l’existence, dans la jouissance d’être qui est toujours à notre disposition mais que nous négligeons pour les vains désirs que suscitent les croyances, notamment sociales et culturelles.

 

Toutefois, on ne peut nier que le plaisir positif est le plaisir en mouvement et non le plaisir stable. Car ce dernier comme sentiment de l’existence ne se ressent que par contraste. Dès lors, le bonheur entendu comme satisfaction des désirs naturels en visant des plaisirs stables est purement négatif. À ce compte, l’idée du bonheur ne serait qu’une illusion qui mériterait d’être abandonnée.

N’est-ce pas finalement que définir le bonheur de façon universelle n’est pas vraiment possible ?

 

 

 

III. Action et bonheur.

 

S’il n’y a de plaisir que par contraste, alors seule la douleur est positive et le bonheur n’est qu’une illusion comme Schopenhauer le soutient dans Le monde comme volonté et comme représentation (1844). En effet, tout plaisir atteint laisse la place au vide, puis à la quête d’un nouveau et ainsi de suite à l’infini. Dès lors, l’idée de bonheur qui représente une totalisation est inaccessible, voire est une illusion. Don Juan représente cette quête impossible. Lui qui ne se satisfait que de conquérir une femme, doit en changer indéfiniment et par conséquent ne peut atteindre le bonheur. En suivant les conseils d’Épicure, on peut tout au plus limiter le malheur d’une quête inconsidérée du bonheur.

Or, comme le plaisir est plutôt dans l’action, on peut parler d’un bonheur dans le moment présent. Et ce bonheur dure autant de temps que nous agissons. Un tel bonheur n’exclut pas la douleur comme on le voit dans l’activité sportive. Alain dans les Propos sur le bonheur donne les exemples des jeux de ballon et du travail fait librement. Les douleurs sont acceptées, voire voulues et concourent au bonheur parce que le plaisir véritable est ce qui accompagne l’action. Un tel bonheur n’est jamais subi, il est toujours agi. Bref, le bonheur est possible si et seulement si on veut, c’est-à-dire si on agit sans se préoccuper du résultat. Pour cela, il faut trouver une activité qui nous plaît comme activité. Des multiples bonheurs possibles dans l’existence, peut-on aller jusqu’à concevoir le bonheur ?

Par bonheur, on peut entendre alors la satisfaction de la totalité de nos désirs tout au long de la vie. Et c’est cette totalité qu’il est impossible de déterminer, raison pour laquelle Kant nomme le bonheur un idéal de l’imagination dans les Fondements de la métaphysique des mœurs. En effet, pour savoir si on peut satisfaire un désir voulu, il faudrait une connaissance de ce qui va arriver pour être sûr qu’il ne se retourne pas en son contraire. Il faudrait aussi savoir si la satisfaction de ce désir est compatible avec la satisfaction des autres désirs. Bref, la connaissance limitée où nous sommes du monde extérieur a pour conséquence qu’il n’est pas possible de déterminer absolument ce qu’il faut faire pour être heureux.

Il faudrait aussi que nous pussions nous connaître parfaitement pour savoir qu’une activité qui nous plaît actuellement nous plaira également ultérieurement. Là encore, nous sommes dans une certaine ignorance. C’est pourquoi définir le bonheur universellement, et même particulièrement apparaît impossible. Personne ne peut donc se faire un concept du bonheur ni même de son bonheur.

Aussi y a-t-il de la chance dans le bonheur de la vie. Il faut déjà cette chance de trouver une ou plusieurs activités qui nous plaisent. Et rien ne prouve que nous en trouverons toujours une qui nous plaira durant toute notre vie. Et il faut aussi que nos conditions de vie matérielle et affective ne soient pas affectées. Œdipe qui fut roi tomba dans l’extrême du malheur et symbolise les vicissitudes de l’existence humaine. Le mot du fabuliste Ésope (vii°-vi° av. J.-C.) repris par Aristote dans l’Éthique à Nicomaque (deuxième moitié du iv° av. J.-C.) qu’« une hirondelle ne fait pas le printemps » reste valable. Tant qu’une vie n’est pas finie, on ne peut savoir si elle a été heureuse. C’est dire que personne ne peut savoir s’il a été heureux avant les derniers instants, c’est-à-dire jamais.

Et dans cette vie même, il y a une autre fin que le bonheur, c’est l’action morale. On comprend qu’on puisse préférer agir pour le bien plutôt que bien vivre. Aussi, l’homme peut considérer que le bonheur n’est pas sa fin dernière. Lorsqu’on voit un homme préférer le bonheur au bien lorsqu’ils s’opposent, même lorsqu’on n’est pas intéressé par l’affaire, comme lorsqu’on lit un roman, on éprouve un sentiment de réprobation qui montre que nous avons en nous l’idée que le bonheur ne suffit pas à combler toutes nos aspirations.

 

 

Conclusion.

 

En un mot, le bonheur n’est pas seulement une vie chanceuse. On peut donner des conseils pour être heureux. Certains désirs doivent être évités. Il faut choisir d’agir plutôt que d’attendre, indéfiniment, que le bonheur arrive.

Mais parce que nous ignorons l’ordre du monde et ne nous connaissons pas parfaitement, il n’est pas absolument possible d’éliminer toute chance du bonheur. C’est pourquoi il est une fin qui reste indéterminée. Et surtout, il n’est pas notre seule fin. Il est même méprisable lorsqu’il se fait au détriment de la morale.

 

 

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