Cours (terminales technologiques) : Les échanges

Publié le par Bégnana

Par ses échanges avec les autres, chaque homme reçoit ce qu’il ne fait pas lui-même et donne le surplus de ce qu’il fait. On peut ainsi échanger des biens et des services. On peut échanger aussi des idées à travers les mots. Les anthropologues définissent même le mariage comme un échange des femmes entre familles qui se lient ainsi.

Les échanges apparaissent donc comme une dimension essentielle de la culture en ce sens qu’ils la rendent possible. En effet, c’est par les échanges que nous recevons ce que notre culture particulière possède (technique, art, connaissances, lois, etc.). C’est également par les échanges qu’il est possible d’acquérir ce que les autres cultures ont inventé. Il faut certes un effort d’appropriation et de conservation, c’est-à-dire de la culture au sens étymologique de prendre soin de certaines œuvres. Mais, les échanges sont le point de départ de toute culture. Que serions-nous si nous devions chacun faire tout par nous-mêmes ? Que serions-nous s’il nous fallait recommencer toute l’histoire humaine à chaque génération ?

Or, l’échange semble être en lui-même essentiellement intéressé. Autrement dit, il semble être dans son fond un échange marchand où je donne pour recevoir.

Tout cependant ne semble pas échangeable. Surtout l’échange lie aussi les hommes comme on le voit dans ces cadeaux reçus et rendus.

Dès lors, faut-il penser que tout échange est commerce ? Peut-on penser que tout est objet de commerce ? Y a-t-il des « choses » et lesquelles qui échappent au commerce ?

 

I. Le sacré.

Un échange intéressé – le commerce donc – consiste pour un partenaire (individu ou collectivité) à donner un objet dont il n’a pas besoin pour recevoir d’un autre partenaire (individu ou collectivité) un autre dont il a besoin.

Il est troc lorsqu’on échange directement les objets. Il est marchand quand on passe par l’intermédiaire d’une marchandise qui sert à échanger : l’argent. Ce dernier peut être du métal (or, argent, etc.) mais également d’autres objets (barres de sel, coquillages, etc. ; cf. Simmel [1858-1918], Philosophie de l’argent, 1900). L’argent permet l’existence d’une catégorie sociale spécialisée dans l’échange : les marchands.

Le commerce exclut la guerre qui entraîne de prendre sans rien donner, y compris la vie des autres. Il est incontestablement facteur de paix. Mais il exclut aussi l’union morale avec les autres puisque chacun est guidé par son seul intérêt (Montesquieu, De l’esprit des lois, livre XX). En effet, l’union morale implique qu’on soit prêt à se sacrifier pour la collectivité. Le commerce n’est donc pas l’échange premier car il présuppose une société existante qui garantisse que l’un ne va pas prendre sans rien donner en retour aux autres.

Du commerce, on peut distinguer l’échange social. Il consiste pour un partenaire à donner un objet et à recevoir un objet identique ou différent d’un autre partenaire pour faire ou entretenir le lien social (ex : l’échange de cadeaux). La vie quotidienne est pleine de gestes qui n’ont d’autre sens que celui de l’échange social. Donner les nouvelles, parler de la pluie et du beau temps. Servir l’autre à table qui nous sert à son tour. Le laisser passer le premier. L’échange social ne suffit pas à assurer le lien social car un partenaire peut le rompre à tout moment. Il faut donc qu’il soit garanti par la vie sociale.

On peut enfin distinguer l’échange moral. Il consiste pour un individu à donner un objet sans rien attendre en retour mais à recevoir une marque de reconnaissance. En ce sens, si le don au sens moral implique de ne rien attendre en retour, il n’exclut pas le retour (même Dieu dans la religion, qui par définition n’a besoin de rien, reçoit en retour une prière pour le remercier de ses dons). Sans société, il n’est pas non plus possible.

Il faut donc pour faire l’unité d’une société, quelque chose qui ne s’échange pas : c’est une certaine représentation du sacré et de ses relations avec le profane – qu’on nomme parfois religion. Les choses sacrées ne s’échangent pas. Et par là il faut entendre aussi bien des objets ou certains services, certains mots ou certaines personnes. Comme le fait remarquer l’anthropologue Maurice Godelier (né en 1934) dans Au fondement des sociétés humaines (2007), une constitution ne se trouve pas au supermarché. Les choses sacrées donnent lieu à des manifestations collectives qui permettent de faire l’unité des membres de la société. Pensons à une fête nationale (14 juillet ou 4 juillet). Les choses sacrées fondent les obligations qui lient les membres du groupe.

Toutefois, le sacré dans son opposition au profane s’impose à l’individu ou à la collectivité. Loin de permettre la culture au sens d’un processus d’émancipation, elle enferme l’individu dans une identité figée. Dès lors, l’échange intéressé ne peut-il pas permettre de penser la culture comme libération de l’homme ? N’est-ce pas ce qui fait la valeur du libéralisme qui en est la doctrine ?

 

II. Le marché.

En effet, le commerce permet à chacun d’obtenir des autres tout ce dont il a besoin (Adam Smith, Richesses des nations, I, 2, 1776). En effet, chaque homme produit plus facilement un seul objet, voire une partie d’objet que tous. La division du travail favorise l’échange commercial. Chacun comprend qu’en échangeant il obtient plus qu’en agissant seul. Et le commerce permet le choix alors que l’échange social ou le comportement vis-à-vis du sacré ne laisse aucun choix.

Le commerce des livres a correspondu avec l’apparition de la science à Athènes (cf. Karl Popper). Bien sûr, acheter un livre ne suffit pas pour le comprendre. Mais la liberté d’échange rend possible à son tour la liberté dans la communication des idées, donc la critique.

Enfin, le commerce permet d’obtenir tous les produits de toutes les cultures. Il permet donc de se lier à tous les hommes. Mais est-il le seul échange intéressé ? L’intérêt n’est-il pas à la racine de tout échange ?

L’échange social est tout aussi intéressé. Car les hommes se recherchent les uns les autres pour éviter l’ennui qui les frappe une fois leur besoin satisfait. D’où leur besoin de divertissement, c’est-à-dire d’oubli de soi, qui les conduit à prendre du plaisir à des activités ou à des spectacles intellectuellement déplorables. Mais en compagnie des autres, ils sont indisposés par leurs nombreux défauts mutuels, comparables à des porcs-épics qui auraient besoin les uns des autres pour se réchauffer mais se blesseraient dès qu’ils se rapprochent selon l’apologue (= court récit dont on dégage une vérité morale) que construit Schopenhauer dans les Parerga et Paralipomena (1851). On comprend que le marché soit à la fois un lieu d’échanges d’objets et de rencontres. Acheter pour acheter, faire du shopping, n’est-ce pas tenter encore et toujours de « tuer le temps » ?

L’échange moral quant à lui présuppose certes d’agir sans aucun intérêt ou en faisant abstraction de tout intérêt. Pourtant, le donateur ne peut être absolument sûr qu’il ne donne pas pour la réputation de bienfaiteur et les avantages sociaux qu’elle procure. Il faudrait qu’il puisse donner sans aucune conscience, mais ce ne serait plus un don.

En outre, le donateur acquiert un pouvoir sur l’autre car son don oblige le donataire. C’est ainsi qu’en faisant la charité, c’est-à-dire en donnant sans espoir d’un retour ou d’un avantage, on maintient l’autre dans son infériorité. C’est pourquoi la charité s’oppose à la justice qui consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû, ce qui implique pour commencer de ne pas lui prendre ce qu’il possède (choses ou droits) et toujours de le considérer à égalité avec soi.

L’intérêt est finalement dans tout échange. Et le commerce apparaît comme la forme générale de l’échange.

Néanmoins, personne ne veut être considéré comme un simple objet ou plutôt comme une marchandise. Et si on a pu dire que « tout homme a son prix », il est assez difficile de se considérer simplement comme une chose qu’on pourrait acheter ou vendre. Et le partisan du marché – le libéral, admet au moins une valeur qui n’est pas à vendre : la liberté. Aussi, ne faut-il pas penser que les échanges doivent être conditionnés par ce qui ne peut être échangé, la valeur de tout homme ?

 

III. La dignité.

En effet, un homme ne peut avoir une simple valeur d’échange. Certes, il y a eu des esclaves, voire des esclaves volontaires. Mais en échange de quoi un homme se vendrait-il ? Un tel échange est-il conforme à la justice ?

On peut dire du vaincu à la guerre qu’il échange sa vie contre sa liberté comme Hobbes dans le Léviathan (chapitre xx, 1651). Hobbes distingue même l’esclave du prisonnier en ce que le premier est libre de ses mouvements. Mais il est obligé d’obéir à son maître par le contrat qu’il a souscrit et qui est dans son intérêt.

Outre qu’on ne voit pas pourquoi ses descendants devraient être aussi esclaves, l’échange est inique, donc nul. Car l’esclave doit tout au maître, y compris sa vie qui ne lui appartient plus vraiment. Le maître reçoit donc tout et l’esclave rien. Car la vie qu’il mène n’est pas la sienne. Et le maître ne donne rien. Car la vie laissée à l’esclave lui appartient en réalité. En résumé, dans ce supposé contrat, l’un donne tout et l’autre reçoit tout. Or, pour qu’il y ait échange véritable, il faut que l’un reçoive une chose équivalente à celle qu’il donne. Autrement dit, un échange est juste ou n’est pas.

La liberté est donc un bien inaliénable, c’est-à-dire qu’on ne peut ni donner ni vendre, dont on ne peut se dessaisir comme le soutient à juste titre Rousseau dans Du contrat social (1762).

On comprend pourquoi les esclaves se révoltent – ce que ne font pas les animaux domestiques. Il y va, non pas de leur intérêt – la preuve en l’esclavage volontaire et toutes les formes de servilité – mais de la reconnaissance de leur valeur d’homme. La reconnaissance de la liberté de chacun est donc la condition de tous les échanges.

C’est cette liberté qui peut permettre de définir la valeur absolue, la dignité par opposition au prix ou valeur relative selon la juste distinction de Kant dans les Fondements de la métaphysique des mœurs.

Dans le commerce, elle est à son degré le plus élémentaire car l’autre n’est reconnu que dans ses besoins. Mais il n’y a pas de commerce possible si les partenaires ne se considèrent pas comme libres, c’est-à-dire comme ayant une valeur qui n’est pas relative comme celle des marchandises qu’ils échangent pour la satisfaction des besoins. C’est pour cela que la justice, c’est-à-dire l’équivalence des marchandises, est une valeur fondamentale de l’échange commercial.

Dans l’échange social, l’autre est reconnu comme personne capable d’échange et donc comme titulaire de droits et porteurs d’obligations. Lorsque je fais un cadeau, lorsque je rends un service, c’est à quelqu’un que je reconnais comme mon égal. Et si je m’attends à un cadeau en retour ou à un service, ce n’est pas seulement par intérêt, c’est aussi pour que je sois reconnu comme membre de la société. Dès lors, la justice entendue comme égalité des personnes fonde l’échange social.

Enfin, dans l’échange moral, l’autre est reconnu dans son humanité qui réclame que l’on donne sans rien attendre. Il y a là un principe pour juger de la valeur morale des pratiques des différentes cultures. La nôtre, libérale, qui privilégie le commerce, est-elle toujours la meilleure ?

 

Les échanges sont divers quant à leur principe. Le commerce est l’un d’entre eux. S’il libère l’individu des prestiges du sacré, il n’a de sens que s’il ne va pas à l’encontre de ce qui fait la valeur de tout homme : la liberté. C’est à cette aune qu’on peut peut-être mesurer la valeur de chaque culture pour la culture en général.

 

Commenter cet article