Sujet et corrigé : expliquer un texte de Descartes extrait de la lettre à Elisabeth du 18 août 1645 - Epicure, le plaisir, la vertu

Publié le par Bégnana

Expliquer le texte suivant :

Enfin Épicure n’a pas eu tort, considérant en quoi consiste la béatitude, et quel est le motif, ou la fin à laquelle tendent nos actions, de dire que c’est la volupté en général, c’est-à-dire le contentement de l’esprit ; car, encore que la seule connaissance de notre devoir nous pourrait obliger à faire de bonnes actions, cela ne nous ferait toutefois jouir d’aucune béatitude, s’il ne nous en revenait aucun plaisir. Mais parce qu’on attribue souvent le nom de volupté à de faux plaisirs, qui sont accompagnés ou suivis d’inquiétude, d’ennuis et de repentirs, plusieurs ont cru que cette opinion d’Épicure enseignait le vice ; et, en effet, elle n’enseigne pas la vertu. Mais comme, lorsqu’il y a quelque part un prix pour tirer au blanc (1), on fait avoir envie d’y tirer à ceux à qui on montre ce prix, mais ils ne le peuvent gagner pour cela, s’ils ne voient le blanc, et ceux qui voient le blanc ne sont pas pour cela induits à tirer, s’ils ne savent qu’il y ait un prix à gagner : ainsi la vertu, qui est le blanc, ne se fait pas fort désirer, lorsqu’on la voit toute seule ; et le contentement, qui est le prix, ne peut être acquis, si ce n’est qu’on la suive.

C’est pourquoi je crois pouvoir ici conclure que la béatitude ne consiste qu’au contentement de l’esprit, c’est-à-dire au contentement en général ; car bien qu’il y ait des contentements qui dépendent du corps, et les autres qui n’en dépendent point, il n’y en a toutefois aucun que dans l’esprit : mais que, pour avoir un contentement qui soit solide, il est besoin de suivre la vertu, c’est-à-dire d’avoir une volonté ferme et constante d’exécuter tout ce que nous jugerons être le meilleur, et d’employer toute la force de notre entendement à en bien juger.

Descartes, Lettre à Élisabeth du 18 août 1645.

 

(1) Tirer au but : le blanc est l’espace blanc dans une cible.

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

Corrigé

 

Quelle est la fin dernière de notre existence ? Telle est la question fondamentale de la réflexion philosophique sur la morale. S’opposent ceux pour qui c’est le plaisir qui est cette fin et ceux pour qui c’est la vertu. Peut-on concilier ces deux positions, tel est le problème que résout Descartes dans cet extrait d’une Lettre à Élisabeth du 18 août 1645.

Le philosophe donne raison à Épicure qui a fait du plaisir la fin ultime tout en l’interprétant favorablement quant à la thèse selon laquelle c’est la vertu. Cette conciliation consistant à faire de la vertu, entendue comme résolution à bien agir, la source du seul vrai plaisir.

Toutefois, faire du plaisir et donc du bonheur ou de la béatitude comme on voudra dire pour l’instant la fin à laquelle se soumet la vertu, n’est-ce pas ôté à l’obligation morale son caractère désintéressé ? N’est-ce pas nier la spécificité de la moralité ?

 

Descartes commence par donner raison à Épicure en reformulant pour son propre compte sa doctrine éthique ou morale selon laquelle c’est le plaisir ou volupté qui est la fin de la vie heureuse ou béatitude. Cette thèse d’Épicure se trouve clairement exprimée au début de sa Lettre à Ménécée. En usant du terme de béatitude qui désigne dans l’ère chrétienne le bonheur au paradis ou son anticipation ici-bas dans la contemplation de Dieu, Descartes interprète favorablement Épicure qui n’a jamais été en odeur de sainteté. Molière (1622-1673) pourra faire critiquer par Sganarelle Don Juan en le traitant de « pourceau d’Épicure » (Molière, Dom Juan, Acte I, scène première, 1665). Cette interprétation favorable est renforcée par l’idée qu’Épicure aurait défendu l’idée que le plaisir se situe dans la satisfaction de l’esprit. Or, épicurien se dit plutôt de celui qui apprécie les plaisirs de la chair. D’ailleurs Épicure mettait sur le même plan les plaisirs du corps et ceux de l’esprit comme le montre sa Lettre à Ménécée. Toutefois, il accordait un rôle fondamental au raisonnement prudent en tant qu’il nous permet de bien choisir nos plaisirs et de ne pas tomber dans le malheur en s’étourdissant dans les plaisirs de la débauche.

Descartes justifie la thèse épicurienne en faisant remarquer qu’il est possible d’agir par obligation, mais que sans plaisir, il n’y aurait aucun bonheur à le faire. Il soutient donc la possibilité d’une action désintéressée, c’est-à-dire faite par devoir. Toutefois, la recherche du seul devoir, ne donnant aucun contentement, il en reviendrait l’absence de bonheur ou béatitude. C’est donc dire que la seule recherche du devoir ne peut être la fin de nos actions. Par elle-même elle est incomplète. Il s’agit donc bien pour Descartes ainsi de prouver que le plaisir est bien la fin ultime de l’existence. Autrement dit, sans le plaisir, quelque chose nous manquerait.

Descartes prévient en conséquence une mauvaise interprétation d’Épicure selon laquelle sa doctrine enseigne le vice. Il s’appuie sur le fait qu’il y a de faux plaisirs. Qu’entendre par là ? Un plaisir n’est-il pas toujours vrai en tant que plaisir dans la mesure où il est réel ? Comment comprendre que l’adjectif faux soit attribué à quelque chose et non à un point de vue ou un jugement ?

Ce qui fait le faux plaisir selon Descartes, c’est ce qui l’accompagne ou le suit, à savoir, l’inquiétude, l’ennui ou le repentir. Pour qu’un plaisir soit accompagné ou suivi d’inquiétude, il faut donc qu’il y ait en lui quelque chose qui mécontente l’esprit. Ce sont peut-être ces conséquences négatives comme lorsqu’on fume du tabac [exemple que prend Descartes dans sa Lettre à Élisabeth du 6 octobre 1645]. Pour l’ennui qui consiste dans le sentiment du vide, si on doit le distinguer de l’inquiétude, il suivra ou accompagnera tout plaisir qui ne présente finalement aucun intérêt. C’est donc dire déjà que le vrai plaisir repose sur l’esprit. C’est lui qui peut comparer ce que donne le plaisir avec ce qu’il promet pour être caractérisé comme vrai ou faux. Enfin, un plaisir peut être accompagné ou suivi d’un repentir [cf. Descartes, Les passions de l’âme, articles 63, 191 et article 177 pour la différence entre le repentir et le remords], c’est-à-dire du sentiment d’avoir commis une mauvaise action, c’est-à-dire d’avoir agi contre son obligation. On peut l’illustrer par un crime fait par intérêt.

Or, faire du plaisir le principe de la vie morale, n’est-ce pas encourager le vice ?

 

La précision sur les faux plaisirs permet à Descartes donc d’écarter la mésinterprétation de la doctrine d’Épicure selon laquelle il a prôné une doctrine invitant au vice, c’est-à-dire à l’action immorale. C’est que si ce sont tous les plaisirs qu’il faut rechercher, alors le vice peut être préférable à la vertu s’il donne du plaisir. Si par contre il ne faut chercher que les plaisirs vrais, il est clair qu’un faux plaisir pouvant être accompagné ou suivi de repentir, Épicure ne peut le conseiller. Et effectivement, dans sa Lettre à Ménécée, Épicure conseille d’agir avec honnêteté et justice pour être heureux. Dans ses Maximes Capitales (XVII, XXXIV, XXXV), il justifie l’obéissance aux lois par la crainte de la punition et surtout par la crainte d’être pris qui ne peut disparaître. Bref, il pense la vertu comme un simple moyen pour être heureux.

C’est pour cela aussi que Descartes considère qu’Épicure n’a pas non plus incité à la vertu. La raison en est qu’il fait du plaisir la fin de nos actions sans lier cette fin à la vertu. Comment est-il possible de lier les deux sans choisir entre l’un ou l’autre ?

Pour montrer la liaison entre la vertu et le plaisir, Descartes use d’une comparaison. Il s’agit d’un jeu de tir. Il y a d’un côté la cible, soit le blanc qu’on vise. De l’autre, le prix, soit la récompense pour celui qui y réussit. Le prix ne peut être obtenu que si et seulement si on réussit à atteindre la cible. Par contre, celui qui ne connaîtrait pas le prix ne serait pas incité à tirer sur la cible. Ce qui n’interdit pas qu’il le fasse.

Descartes applique à la vertu et au plaisir son image. La première est la cible, le second le prix. Pour obtenir celui-ci, à savoir le plaisir, il faut viser la cible. Or, quelle différence avec la conception d’Épicure selon laquelle le plaisir est la fin et la vertu un simple moyen pour atteindre cette fin ? Descartes ne tombe-t-il pas non plus dans une conception qui consiste à réduire la morale à la recherche de la volupté ? Et n’est-ce pas finalement une incitation à tomber dans le vice ?

Si on suit de plus près l’image de Descartes, il faut interpréter de la façon suivante l’image de la cible. La vertu est la cible, c’est-à-dire qu’elle est la fin. Dans un jeu de tir, le tireur a bien la cible pour but, en aucun cas il ne vise le plaisir. Autrement dit, lorsqu’on agit par vertu, il ne faut pas viser le plaisir, mais il faut viser la vertu et n’avoir qu’elle pour fin. Par contre, le plaisir en est la récompense en ce sens que celui qui n’aura visé que la vertu peut escompter obtenir le plaisir.

Reste à déterminer ce qu’il faut entendre par prix ou plaisir. Est-il extérieur à la vertu ou bien lui est-il consubstantiel ? Dans le premier cas, la vertu resterait une fin intermédiaire alors que dans le second elle serait bien visée pour elle-même.

 

Or, c’est bien la seconde solution qui est la conclusion que forme Descartes dans son raisonnement. En effet, il réaffirme d’abord l’identité entre la béatitude, c’est-à-dire le parfait bonheur et le contentement, c’est-à-dire le plaisir. Et il précise bien qu’il s’agit de tous les plaisirs. C’est la raison pour laquelle il précise à la fois ce qu’il en est des plaisirs du corps et leur relation avec les plaisirs de l’esprit.

Par plaisir du corps, il faut entendre un plaisir qui présuppose le corps pour qu’il puisse être éprouvé. Par contre, le sentiment lui-même du plaisir appartient à l’esprit en tant qu’il est conscient. Les plaisirs du corps que Descartes admet ne sont admissibles que subordonnés aux plaisirs de l’esprit, seuls plaisirs solides.

Et même le plaisir solide par excellence est celui pris dans l’exercice de la vertu. Descartes la définit enfin comme « la volonté ferme et constante d’exécuter tout ce que nous jugeons le meilleur ». Une telle définition fait d’abord porter l’accent sur la résolution. La vertu est force selon l’étymologie, c’est-à-dire qu’elle consiste à ne pas se trouver dans le doute ou irrésolution. Ensuite, elle fait du jugement du sujet le principe. Une fois que j’ai estimé ce qu’est le meilleur je dois le suivre. Or, mon estimation peut se révéler erronée. J’aurai néanmoins agi de façon vertueuse en ce sens qu’au moment même où j’agissais, je ne pouvais pas prendre de meilleure décision.

C’est une morale pour un sujet faillible que Descartes prône ainsi. On peut l’opposer à Kant qui, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) fait de l’universalisation de la volonté de sujet le principe absolu de l’action morale ou au Rousseau de la « Profession de foi du vicaire savoyard » de l’Émile (1762) pour qui la conscience nous dicte ce qui est bien ou mal. Aussi le sujet sait toujours ce qu’il doit faire. Voilà ce que Descartes rejette implicitement. Les conflits de devoirs, les cas particuliers délicats font que le jugement moral est faillible.

Il se rapprocherait en un sens de John Stuart Mill, qui, dans L’utilitarisme (1763) fait du principe du plus grand bonheur de tous, le principe moral mais qui ouvre à une recherche expérimentale de ce qui procure ce bonheur sans nier les exceptions. Mais comme on le voit dans le cas du mensonge, Stuart Mill n’hésite pas à trancher là où Descartes est plus prudent : le jugement moral n’est jamais infaillible. Mais n’est-ce pas alors la porte ouverte à un relativisme moral, voire à la justification de n’importe quelle décision ?

Nullement, car la vertu consiste aussi dans la résolution de juger le mieux possible. Il ne s’agit donc pas de s’en tenir à la première opinion. Dès lors, la recherche de la vérité appartient de plein droit à la morale : elle est la condition même de la morale pour un sujet qui cherche ce qu’il doit faire, pour qui l’interrogation morale se pose, c’est-à-dire pour qui la vérité n’est ni donnée, ni révélée.

 

Disons pour finir que le problème dont il est question dans cet extrait de sa Lettre à Elisabeth du 18 août 1645 de Descartes est de savoir s’il est possible de penser que le plaisir est la fin ultime de la vie humaine. Descartes, s’il s’accorde avec Épicure pour faire du plaisir qu’il réinterprète comme contentement de l’esprit l’élément définissant la béatitude ou le bonheur parfait qu’il nous est possible d’atteindre précise qu’un tel plaisir n’est solide que si nous visons aussi la vertu pour elle-même, c’est-à-dire la résolution de bien penser et de penser le bien.

 

Publié dans Sujets L ES S

Commenter cet article