L'intuition

Publié le par Bégnana

Dans le langage courant on entend plus ou moins par intuition un vague pressentiment de ce qui va arriver. C’est en ce sens qu’on parle d’intuition féminine. On sous-entend qu’elle s’oppose à l’intelligence masculine. Dans ce cas on a tendance à ramener – à tort – les femmes à une certaine animalité puisque l’intuition se rapproche de l’instinct qu’on attribue aux animaux.

À l’inverse, on attribue à certains une intuition d’origine surnaturelle ou métaphysique. L’intuition apparaît alors comme la faculté du génie créateur qui voie dans les limbes de l’Être. Dans les deux cas, l’intuition paraît une saisie différente et supérieure à la raison entendue au double sens de faculté des concepts et de capacité à enchaîner les propositions composées de concepts liés.

Or, l’intuition ne peut être reconnue vraie que par celui qui intuitionne. On peut donc douter de la légitimité d’une telle prétention, soit dans tel cas, soit de façon générale.

Dès lors, on peut se demander si la notion d’intuition est justifiée. Sinon est-il possible et comment de s’en passer ?

 

On peut dire que l’intuition en général désigne un mode de connaissance immédiate, soit de la vérité, soit du bien ou du juste par opposition à la raison qui procède par inférence, qui consiste à admettre une proposition en vertu d’au moins une autre proposition admise ou supposée.

Intuition provient étymologiquement du latin comme on le voit chez Descartes qui souligne qu’il use du terme de façon nouvelle dans la troisième de ses Règles pour la direction de l’esprit. Le terme renvoie au fait de voir qui a la réputation d’être immédiat.

L’intuition désigne également le résultat de l’acte d’intuitionner. On dira de quelqu’un qu’il a eu une intuition pour désigner le résultat de la mise en œuvre de cette faculté. Comment justifier un tel mode de saisie immédiate du réel, de vrai ou du bien ?

La notion d’intuition se justifie en général par la nécessité d’un point de départ. En effet, toute inférence de la raison repose sur des propositions qui, elles-mêmes ne peuvent être inférées sous peine de tomber dans une régression infinie. Dès lors, il faut bien connaître immédiatement les premiers principes, c’est-à-dire les premières propositions vraies ou les réalités premières, voire la réalité première. Ainsi c’est par intuition selon Descartes qu’on connaît le premier principe de la connaissance, le « je pense donc je suis » (Discours de la méthode, IV° partie ; Principes de la philosophie, Première partie, art. 7). C’est par intuition qu’on connaît le principe anhypothétique selon Platon, l’Idée du Bien (La République, livre VI).

C’est en ce sens qu’il est possible de parler d’intuition en morale ou d’user de la notion de conscience morale (anglais “conscience” allemand “ Gewissen”) entendue comme « un principe inné de justice et de vertu » comme on le voit dans la célèbre apostrophe du vicaire savoyard dans le livre IV de l’Émile de Rousseau :

« Conscience, conscience, instinct divin … ».

Et toutes les valorisations de l’art sont du même acabit. Le génie chez Kant trouve en lui grâce à l’imagination plus à penser que dans le simple entendement (cf. Critique de la faculté de juger esthétique). Le musicien chez Schopenhauer (cf. Le monde comme volonté et comme représentation) qui est chez les artistes, le génie suprême, découvre et présente les Idées ou réalités métaphysiques. Chacun trouvera les épigones de cette thèse qui fait de l’art le lieu, par opposition à la science alors dévalorisée, d’une connaissance supérieure. Si le mot d’intuition n’apparaît pas, disons que l’idée n’en est pas loin.

Comment alors concevoir cette prétendue connaissance immédiate ?

 

On peut d’abord admettre qu’il y a une intuition intellectuelle, c’est-à-dire que la raison ou l’entendement n’est pas seulement la faculté d’inférer mais également d’appréhender le vrai, voire d’assurer l’inférence elle-même. C’est ainsi que Descartes dans les Règles pour la direction de l’esprit justifie l’intuition comme nécessaire pour la déduction elle-même, soit l’inférence valide. En effet, non seulement les premières propositions, argumente-t-il, ont besoin d’être immédiatement connus, mais le passage aux suivantes doit être immédiatement saisi. De même Platon pose outre la faculté de raisonner (διάνοια, dianoia), une faculté d’appréhender les Idées, surtout l’Idée du Bien source de la vérité et de l’être, la noèsis (νόησις), œuvre du « noûs » qui apparaît comme une sorte d’intuition intellectuelle.

Mais comme l’intuition intellectuelle ne peut sans absurdité se démontrer puisqu’elle reposerait sur l’inférence, sa position repose sur un acte d’intuition. Ainsi l’intuition trouve chez Descartes son acte de validation dans le fameux « je pense, donc je suis » (« cogito, ergo sum » dans la version latine des Principes de la philosophie). L’intuition ne vaut donc que ce que vaut le premier principe posé. Elle ne vaut que ce que vaut le doute méthodique sur lequel finalement elle repose. De même l’intellection de l’Idée du Bien selon Platon est située dans une réflexion elle-même hypothétique. Dans La République, le personnage de Socrate qui défend la pensée de Platon, insiste sur le fait qu’il ne donne qu’un discours second. Dans le Phèdre, le second discours de Socrate use d’images. Celle de l’attelage ailé avec son cocher et ses deux chevaux, représente l’âme. Celle-ci est décrite comme ayant vu les réalités intelligibles parmi lesquelles la beauté. Seule celle-ci se manifeste dans le sensible et rappelle à l’âme son origine.

Bref, l’idée d’intuition intellectuelle repose finalement sur un postulat et conduit immanquablement à rejeter ceux qui, par malheur, n’en sont pas doués, dans les limbes de l’ignorance. Elle est plus de l’ordre de la croyance, voire de la foi que de la raison.

 

On peut tout en rejetant l’idée d’intuition intellectuelle admettre la notion d’intuition. On pose qu’il n’y a d’intuition que sensible comme le fait Kant dans la Critique de la raison pure. Il faut alors démontrer que l’idée d’une intuition intellectuelle n’est qu’une illusion de la raison due à la transformation en substance d’une simple exigence logique, à savoir que toute pensée repose sur le sujet abstrait et universel, « je pense ».

Dès lors, le génie de l’artiste reposera sur l’imagination créatrice conçue comme la capacité de créer des images qui donnent leur forme au matériau sensible, qui l’organise, voire qui font signe vers le suprasensible. Chasser de la métaphysique rationnelle, l’intuition revient par la porte d’une métaphysique de l’art qui n’aura plus qu’à se développer sur une valorisation de l’imagination qui fait de l’artiste – peintre (par exemple Merleau-Ponty dans L’œil et l’esprit), poète (qu’on pense à Baudelaire) ou musicien (Schopenhauer et le premier Nietzsche) selon l’humeur ou la formation du théoricien – le nouveau prêtre de l’Être.

Mais la démonstration ne vaut que ce que valent les principes choisis. On objectera à Kant en revenant à Descartes que le « je pense » ou « cogito » est bien un principe absolu. C’est notamment ce que fait Sartre dans L’existentialisme est un humanisme. Et les partisans de l’intuition intellectuelle auront le beau rôle de dénoncer le cercle plus ou moins long de la négation de leur chère faculté.

En somme, l’intuition entendue comme connaissance immédiate de l’Être, pour se justifier, fait appel à elle-même.

 

Une dernière voie pour justifier l’intuition consistera à en faire l’objet d’une conquête. Il faut la retrouver car elle a été engloutie. Telle est la voie de Bergson. Peut-être est-ce celle de Husserl, notamment celui de la Crise des sciences européenne et la phénoménologie transcendantale. En effet, il tente, en deçà de la révolution galiléenne, de revenir à un savoir du sensible qui a le style d’intuitions. C’est grâce à ce retour qu’il pense prévenir l’irrationalisme qui détruit la seule culture à vocation universelle, celle de l’Europe, c’est-à-dire la philosophie. Non seulement les prétendues intuitions paraissent bien pauvres comparées à la riche conceptualité des mathématiques (cf. Gilles Gaston-Granger, La Pensée de l’espace) et de la physique contemporaine (cf. Bachelard par exemple La philosophie du non), mais la pose du philosophe gardien du trésor de la raison perdue paraît bien mince face au déchaînement de ce qu’on nommera avec des guillemets “totalitarismes”.

Toujours est-il que Bergson, notamment La pensée et le mouvant, développe l’idée que notre intelligence, ce que la tradition nomme entendement et raison, a pour objet la matière dont la condition est l’espace. Elle a pour vocation de fabriquer des concepts qui permettent d’agir. Telle est la fonction que lui assigne la vie qui est toujours première. C’est pourquoi l’intelligence ne peut qu’être insuffisante pour ressaisir sa source : l’esprit.

Au contraire, l’esprit laissé à lui-même, la conscience qui se laisse vivre comme l’Essai sur les données immédiates de la conscience l’indiquait, est intuition, saisie directe d’elle-même. Mais pour qu’elle puisse ainsi se saisir, il faut qu’elle rompt, qu’elle coupe avec la réflexion, dans une sorte de réflexion seconde qui la ramène à elle-même. L’art est déjà cette rupture avec la perception habituelle et conventionnelle. La philosophie doit rompre avec les habitudes de la pensée scientifique, vraie dans son ordre, mais fausse lorsqu’on la transpose dans son domaine, celui de l’esprit.

Dès lors, la légitimité de l’intuition ainsi comprise comme conquête de l’immédiat, permet d’imaginer une science de l’esprit qui ferait sa place au paranormal (cf. L’énergie spirituelle), au mysticisme (cf. Les deux sources de la morale et de la religion), à la croyance en l’immortalité de l’âme et en l’existence de Dieu, ces deux thèses de la métaphysique traditionnelle.

Demeure une double difficulté. D’abord, l’impossibilité de communiquer une intuition. Et Bergson est amené à considérer qu’il n’est possible que de la suggérer comme le fait le grand romancier (cf. La pensée et le mouvant), voire comme le fait le philosophe lorsqu’il use d’images. Ensuite, l’impossibilité de limiter le champ de l’intuition ainsi conçue qui doit permettre finalement d’affirmer tout et son contraire.

Peut-on alors se passer et comment d’une faculté de connaissance immédiate de la vérité dont l’immédiateté est tellement évidente qu’elle ne saute aux yeux que de ceux qui prétendent qu’elle existe ?

 

On peut opposer aux conceptions intuitionnistes qu’il faut distinguer entre le sentiment de l’immédiat qui peut justifier partiellement l’usage du terme intuition et la réalité de l’immédiat. L’habitude, la culture conduit à saisir comme immédiat ce qui résulte d’inférences à nous inaperçues. Loin d’être immédiate l’intuition sensible s’insère dans une perception qui elle-même se situe toujours dans un horizon culturel déterminé. Le chêne de Dodone des Anciens où ils entendaient l’oracle de Zeus (cf. Platon, Phèdre) ne ressemble pas aux chênes de l’industrie forestière moderne. Le cogito que personne n’a aperçu avant Descartes ou la prétendue intuition sensible de Kant ne sont-ils pas finalement des conceptions hautement élaborées ? On retiendra donc de Bergson que l’intuition est toujours conquise. Mais cela ne veut nullement dire qu’elle est une connaissance.

S’il n’y a pas d’intuitions au sens d’une connaissance immédiate de la vérité, comment pouvoir commencer ? Il reste à commencer avec des hypothèses au sens étymologique, c’est-à-dire des propositions qui servent de base aux inférences mais dont on ne prétend pas qu’elles sont des vérités éternelles mystérieusement découvertes. Dès lors, la notion d’intuition peut être abandonnée et avec elle une mystérieuse faculté qui nous permettrait de lire immédiatement la réalité, mystérieuse faculté qui a peut-être un sens pour les religieux ou les mystiques.

Ramener au modeste statut de l’hypothèse, l’intuition demande alors à être testée, corroborée. Jamais elle ne peut prétendre au statut d’être l’œil de l’Être.

 

Pascal ne faisait-il pas reposer sa notion de cœur (Pensées, fragment 110 de l’édition Lafuma) entendu comme le sentiment ou l’instinct des premiers principes sur la foi de la folie de la croix ? En un mot, la notion d’intuition comme connaissance immédiate semble n’avoir de sens que surnaturel.

 

Publié dans Notes et esquisses

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