Sujet et corrigé d'une dissertation : Dialoguer, n'est-ce que débattre ?

Publié le par Bégnana

Qui n’a vu deux interlocuteurs s’affronter dans un débat, finir par s’invectiver devant des spectateurs médusés.

S’il est vrai donc que débattre, c’est confronter des opinions, il paraît difficile d’identifier dialoguer et débattre en ce sens qu’on peut penser que le dialogue n’est pas un combat, une guerre, mais plutôt une recherche en commun de la vérité.

Cependant, dans le dialogue, soit l’un convainc et donc impose son point de vue, soit le dialogue n’est rien d’autre qu’un « dialogue de sourds » et on ne voit pas trop ce qui fait la différence entre dialoguer et débattre.

On peut donc se demander s’il est possible de concevoir le dialogue autrement que comme un débat. Dialoguer est-ce seulement chercher à triompher ou bien est-ce chercher le vrai ou bien est-ce chercher à défendre une opinion ?

 

 

Dans le débat, il s’agit de triompher. Pour qu’il y ait débat, il faut qu’il y ait un différend, un désaccord. C’est pour cela que Socrate dans le Phèdre distingue les sujets qui ne sont pas matière à discussion comme le fer ou l’argent de ceux qui donnent lieu à discussion, comme l’amour ou la justice. Dans le dialogue aussi il faut un désaccord, sans quoi chacun irait répétant la même chose. Les conditions du débat et du dialogue sont donc identiques. Est-ce alors dans la nature de l’échange qu’il y a une différence ?

On échange des arguments pour faire triompher son point de vue. Tel est le but dans un débat. Les arguments sont de toute nature. Par exemple, on usera de comparaisons pour montrer que l’adversaire se trompe. C’est ainsi que Socrate lors de son procès si on en croit Platon dans l’Apologie de Socrate, pour réfuter son adversaire, Mélétos, use de la comparaison entre l’éducation et le dressage des chevaux pour montrer qu’il s’agit là de domaines où il faut de la compétence. Aristote dans sa Rhétorique rangera ce genre de comparaison sur le même pied que la fable. On peut donc dire que dialoguer, ce n’est que débattre, c’est-à-dire utiliser des arguments pour faire triompher son point de vue par rapport à celle de son adversaire. N’y a-t-il pas une différence relative au sujet débattu ?

Ce sont essentiellement les valeurs morales, les choses les plus importantes comme dit Socrate lors de son procès selon l’Apologie de Platon, qui sont les thèmes dont les sophistes et les rhéteurs débattaient dans l’Antiquité. Il s’agissait d’être capable de défendre le pour et le contre selon l’invention du sophiste Protagoras. Aussi débattre, c’est être capable de rompre avec ses opinions. Il en va de même dans le dialogue. Socrate le dit explicitement. Chaque fois qu’il rencontre un homme politique, il lui montre qu’il est ignorant, c’est-à-dire réfute ses opinions. On comprend alors que Socrate ait pu être confondu par l’opinion publique avec les sophistes et les rhéteurs comme le montre la pièce comique Les Nuées d’Aristophane dont il est le ridicule personnage principal.

Pourtant, il y a dans la recherche philosophique une exigence de vérité qui semble propre au dialogue et que paraît exclure le débat. Dès lors, dialoguer est-ce autre chose que simplement débattre parce qu’on recherche la vérité ?

 

Dialoguer, c’est échanger des propos, mais tout échange de propos n’est pas un dialogue à proprement parler. Ainsi la simple conversation où on échange des informations disponibles pour chacun ou bien encore le bavardage où on se raconte ce qu’on a fait ne sont pas dialogue, ni d’ailleurs débat. Car dialoguer, c’est échanger des arguments en fonction d’un objectif : la vérité. Il ne s’agit pas de vaincre en défendant une opinion, puis d’en changer. Il s’agit de rechercher la vérité et de s’y tenir. Dans le Phèdre, Socrate accepte de défendre dans son premier discours la thèse du rhéteur Lysias, mais il le fait masquer. Ensuite, dans le second discours, il défend la thèse qui affirme la possibilité d’accéder à la vérité. Mais les moyens, c’est-à-dire les arguments ne sont-ils pas les mêmes ?

En fait, l’argument n’a pas du tout le même rôle dans le dialogue et dans le débat. Celui qu’il s’agit de convaincre dans le dialogue, c’est tout autant l’autre que soi-même. Dans le dialogue, je dois être convaincu par ce que je soutiens et je cherche en commun avec l’autre afin de le convaincre. Dans le débat, je reste extérieur à l’argument. Si donc en apparence les procédés sont les mêmes, les effets sont différents. C’est pour cela que Socrate dit chercher à se connaître dans le dialogue : est-il l’homme le plus sage ou non ? Telle est la question. Il cherche donc en dialoguant non pas à être supérieur et à triompher des autres. C’est faute d’arriver à leur être inférieur qu’il est supérieur. À l’inverse, Mélétos, son accusateur, utilise la vaine flatterie lors du procès sans conviction aucune car son but est simplement de faire triompher sa cause sans égard pour la vérité. La différence est-elle donc relative à la dimension morale ?

Aussi y a-t-il dans le dialogue une adhésion aux valeurs morales et non un détachement relativiste comme dans la sophistique ou la rhétorique qui usent du débat. Dialoguer, ce n’est pas se séparer des valeurs morales, c’est les prendre au sérieux et donc chercher véritablement ce qu’elles sont. C’est pourquoi Socrate pose toujours les questions de l’essence et de la définition. Il le montre dans le Phèdre en définissant l’amour là où le discours de Lysias n’en dit rien. Et surtout dans le second discours, il en donne une définition qui conduit à adhérer à la haute valeur du vrai amour qui conduit l’homme à se convertir à la vérité. À l’inverse, débattre, c’est chercher simplement à faire triompher son intérêt. C’est pour cela que les sophistes et les rhéteurs conseillaient les hommes politiques qui voulaient le pouvoir et valorisaient les tyrans capables de dominer impunément et injustement les autres. C’est cette recherche du simple intérêt que dénonce Socrate lors de son procès. Jamais il ne renoncera à interroger, jamais il ne renoncera à chercher la vertu. Plutôt la mort !

Néanmoins, la recherche de la vérité peut se faire dans la solitude comme Descartes l’a fait dans ses Méditations métaphysiques et ne se heurte pas alors à la mauvaise volonté de l’interlocuteur. Dialoguer, même si c’est chercher la vérité, n’est-ce pas que débattre avec ceux qui la refusent ?

 

Dialoguer implique donc de tenir compte de l’autre, de ses opinions. Ce par quoi dialoguer se rapproche de débattre où il s’agit aussi de s’adapter aux autres. Mais la différence est qu’il s’agit non de faire triompher une opinion qui satisfait un intérêt, donc le but n’est pas de vaincre, ni de faire adhérer à une opinion. Dialoguer ne semble être que débattre parce que celui qui est capable de dialoguer est capable de débattre, c’est-à-dire de triompher. Dans le dialogue, il s’agit justement de convertir à la recherche de la vérité. Mais n’y a-t-il pas dès lors une identité entre dialoguer et débattre dans l’usage des arguments ?

Dialoguer peut être conçu comme le moyen de défendre une opinion en tant qu’elle conduit à la recherche de la vérité. C’est qu’en effet, lorsqu’il n’est pas possible de connaître, il n’est pas impossible qu’on hésite, voire qu’on désespère de trouver la vérité. Et là, on risque de ne plus vouloir chercher, c’est-à-dire finalement de faire preuve de misologie, c’est-à-dire de haine de la raison. En échangeant des arguments avec les autres, on se donne ainsi les moyens de choisir la meilleure solution. Tel est le cas notamment dans le dialogue qui a pour motif un cas moral ou encore c’est le sens du dialogue en matière politique. La différence avec le simple débat, c’est que ce dernier vise seulement à faire adhérer à une position opportune. On cherche alors à battre l’adversaire et donc à faire adhérer à sa cause du moment le public. Tel est le sens du débat par exemple dans l’Apologie de Socrate. Dans sa défense, Socrate reproche à ses accusateurs de n’avoir rien fait d’autre que déformer ce qu’il est. Et lorsqu’il fait venir Mélétos pour l’interroger, on voit bien que ce dernier n’a d’autres soucis que de persuader les juges qu’il flatte en disant qu’ils sont tous compétents en matière d’éducation. Est-ce dans la dimension morale que dialoguer n’est pas que débattre ?

Le dialogue est en effet une recherche en vue de la meilleure solution. C’est en cela qu’il a une dimension éthique ou morale. De même, dans le domaine politique, le dialogue se distingue du débat dans la mesure où il implique de mener une recherche valable pour le public. Le but, c’est le bien de tous et non le simple intérêt de l’individu. En effet, il implique de considérer l’autre, voire les autres, non pas comme un ennemi à abattre, mais comme un partenaire. Il implique de le reconnaître en tant que tel. C’est la raison pour laquelle dialoguer n’est pas que débattre puisqu’il s’agit de partager avec l’autre et non de prendre le pas sur lui.

 

 

Le problème était donc de savoir si dialoguer n’est que débattre. On a vu que la ressemblance était frappante dans la mesure où dans les deux cas il s’agit d’amener l’autre à reconnaître que son opinion n’est pas valable. Et le débat comme le dialogue implique de se détacher de l’opinion. Mais le dialogue a pour but la vérité et non la défaite de l’adversaire. Aussi, même s’il doit se contenter d’opinion, il n’en reste pas moins vrai habité par la reconnaissance de la valeur de l’autre là où le débat n’est qu’un combat, voire une guerre.

 

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