Sujet et corrigé d'une dissertation : Est-ce un devoir de se connaître ?

Publié le par Bégnana

C’est une étrange injonction que celle qui se trouvait sur le temple de Delphes : connais-toi toi-même. On sait qu’elle aurait été écrite par Thalès selon Diogène Laërce dans ses Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres (livre I). Comment le Dieu Apollon pouvait-il accueillir ainsi les visiteurs en les enjoignant de se connaître ? Est-ce un devoir de se connaître ?

En effet, pour qu’il y ait devoir, il faut à la fois qu’on sache ce qu’on a à faire et qu’on ne le fasse pas spontanément. Or, on ne peut avoir à se connaître que si on s’ignore soi-même. Dès lors, il paraît impossible que se connaître soit une obligation. La connaissance de soi pourrait être au mieux la tâche de celui qui cherche de façon générale la connaissance, à savoir le philosophe.

Cependant, il n’y a de devoir que pour qui sait ce qu’il doit faire. Il doit donc se connaître comme capable de le faire, voire être capable de connaître ses limites pour ne pas outrepasser ses capacités. Se connaître paraît alors non seulement un devoir, mais peut-être le premier et le plus fondamental des devoirs.

Dès lors, on peut se demander comment il est possible que se connaître soit un devoir. Est-ce que c’est là le caractère essentiel de la conscience ? Est-ce l’exigence valable pour tout homme ? Est-ce la condition nécessaire pour être sujet et non une obligation ?

 

 

Pour agir moralement, il faut savoir ce qui est bien et mal : c’est la conscience au sens de cette voix qui nous dit ce que nous avons à faire. Et comme notre conscience nous est directement accessible, il est immédiatement absurde d’avoir à se connaître en ce sens que nous savons dans l’action morale ce que nous sommes. Nous sommes ce que nous décidons d’être. Comme Alain le remarque dans ses Définitions à l’article « Conscience » en reprenant une thèse de Rousseau de la « Profession de foi du vicaire savoyard » de l’Émile, la conscience ne trompe jamais. Et pourtant, parce que nous vivons dans une société qui a ses propres exigences, la conscience peut facilement s’égarer. C’est ce qui donne un sens à l’exigence de se connaître soi-même.

C’est qu’outre la conscience, il faut aussi prendre en compte les préjugés, c’est-à-dire les opinions relatives au bien et au mal du point de vue social. D’où la thèse qu’on trouve notamment dans les Essais de Montaigne selon laquelle la conscience se réduit aux coutumes. Cette thèse implique que la conscience, entendue comme connaissance innée du bien et du mal, est une sorte d’illusion. Dès lors, il nous faut nous interroger sur ce qu’est la conscience en nous. Et c’est bien un devoir car c’est la condition pour savoir ce qui est bien ou mal, ce qui est moral de ce qui ne l’est pas. Car, si je m’en tiens simplement à ce que je crois, je risque de faire le mal en croyant faire le bien.

Ce devoir se retrouve également dans les actes particuliers. Car, lorsque j’agis, il me faut savoir ce qui est le motif de mon action : est-ce l’intérêt égoïste ou bien est-ce l’idée du bien ? Aussi Alain dans les Éléments de philosophie (livre VI Des vertus, chapitre I Du courage) n’a-t-il pas tort de considérer que « la conscience morale, c’est la conscience même ». Autrement dit, pour agir moralement, il me faut m’interroger sur moi-même, il me faut me poser des questions à moi-même sur moi. Bref, la conscience est ce devoir de se connaître.

Toutefois, si la conscience qui est interrogation sur soi peut ne pas s’interroger, c’est peut-être que l’ignorance de soi est plus profonde qu’une simple diversion due à la société. D’où peut donc venir l’injonction de se connaître soi-même qui la constitue comme devoir ?

 

Prétendre se connaître, c’est finalement prétendre tout connaître. C’est croire connaître. C’est qu’en réalité l’homme naît ignorant. Sinon, jamais il ne se tromperait. Et il ignore tout autant le Bien. C’est pourquoi les hommes font le mal par ignorance du bien que tous recherchent selon Socrate. Et Platon nous a livré cette thèse de son maître dans maints dialogues (Protagoras, Gorgias, Ménon, Timée, Les Lois). L’ignorance de l’homme, Platon l’illustre dans son allégorie de la caverne au début du livre VII de La République. Il y montre des hommes attachés dans une caverne. Ils regardent un mur où défilent les ombres d’objets qui passent derrière eux éclairés par un feu qu’ils ne peuvent voir. L’un d’eux est délivré. Et il lui faudra sortir de la caverne et aller jusqu’à voir le Soleil qui éclaire toutes choses. C’est l’image de l’Idée du Bien selon Platon qu’il faut connaître pour se conduire avec sagesse dans la vie privée, c’est-à-dire moralement et dans la vie publique, c’est-à-dire politiquement. Mais s’il faut délivrer l’homme, s’il est ignorant, en quoi est-ce un devoir de se connaître ? D’où vient ce devoir ?

La vocation du philosophe a une origine divine. Non seulement c’est le Dieu qui invite tout homme à se connaître en inscrivant le devoir de se connaître à tous ses visiteurs, mais c’est lui qui détermine la vocation philosophique de Socrate. Selon l’Apologie de Socrate, c’est parce que l’oracle de Delphes a déclaré que Socrate est l’homme le plus sage que celui-ci se retrouve devant l’énigme qui va le rendre philosophe. En effet, il n’a pas conscience d’être sage mais comme le Dieu ne peut mentir il doit l’être. Voilà la contradiction qu’il a à résoudre. Aussi va-t-il interroger ceux qui passent pour sages et leur montrent qu’ils ne le sont pas. Ils sont donc ignorants. Socrate les pousse donc à se connaître eux-mêmes. Et ce travail d’examen de soi qui passe par le dialogue avec les autres, il en fait un devoir pour tout homme. C’est en effet la mission que lui a confié le Dieu, en le déclarant lui, qui pensait ne pas l’être, le plus sage des hommes.

C’est pourquoi dans le Phèdre, lorsque le personnage éponyme lui demande s’il croit aux récits mythologiques, Socrate lui répond qu’il n’a pas le temps de proposer des explications physiques comme les prétendus sages car, il a à se connaître lui-même. Par là il ne faut pas comprendre une connaissance psychologique, mais une connaissance de ce qu’est l’homme. C’est qu’en effet, Socrate s’interroge : l’homme est-il une sorte de monstre ou bien recèle-t-il une part divine. Disons donc que l’homme a le devoir de se connaître car c’est ce qui le constitue comme homme, à savoir un être qui n’est pas un sage en ce sens qu’il n’est pas un Dieu, mais qui peut l’être à sa mesure comme Socrate qui possède une sagesse humaine comme il le déclare dans l’Apologie écrite par Platon. Cette sagesse, c’est celle de l’interrogation sur soi, c’est-à-dire finalement la philosophie. Le devoir de se connaître est précisément ce qui constitue l’essence que l’homme a à être.

Cependant, si l’homme est ignorant de lui-même au départ, il n’est pas possible de lui reprocher cette ignorance et donc il n’est pas non plus possible de comprendre la connaissance de soi-même comme un devoir moral. Mais n’est-il pas possible alors que ce soit un devoir de se connaître au sens d’une condition nécessaire ? Et pour quoi alors se connaître.

 

Si l’homme est d’abord ignorant, il faut alors admettre l’hypothèse de l’inconscient comme la nomme Freud dans la Métapsychologie. Il ne faut pas entendre par là simplement que notre corps produit des effets sur notre conscience qui nous rendent obscurs à nous-mêmes comme Alain le soutient dans sa « Note sur l’inconscient » des Éléments de philosophie. Il faut comprendre un véritable inconscient psychique que nous ne pouvons connaître directement – ce qui serait contradictoire – mais qui se manifeste indirectement. Cette hypothèse de l’inconscient seule rend compte qu’il y ait en nous des pensées et des actions dont le sens nous échappe. C’est pourquoi il nous faut nous connaître pour qu’il soit possible de nous libérer de ce qui nous fait agir sans que nous le connaissions. De ce point de vue, la thérapie psychanalytique montre le sens de la connaissance de soi. Le sujet ignore ce qui le trouble, l’empêche de bien vivre. Lorsqu’il va chez le psychanalyste, le patient manifeste son impuissance. Le devoir de soin au sens moral n’a guère de sens. Mais grâce à la cure, il tente de retrouver un accès à lui-même qui lui permet d’agir librement, c’est-à-dire en connaissance de cause. Il cherche à accéder à la possibilité du devoir.

Même l’injonction morale est pour partie inconsciente, ce que signifie la notion freudienne de Surmoi. En effet, chaque homme commence, enfant, par acquérir des normes de comportement qui s’intériorisent. Ils constituent ce qu’on nomme sa conscience morale. Comme John Stuart Mill l’indique dans le chapitre 3 de L’utilitarisme (1863), elle se forge par l’expérience lentement acquise. C’est pourquoi elle paraît mystérieuse à l’homme, voire paraît innée. Et comme elle est faite de multiples influences, il est difficile de discerner ce qui relève véritablement de la morale et ce qui relève des exigences sociales relatives à un temps et un lieu. Séparer donc de lui-même, l’homme se retrouve devant la nécessité de se connaître non pas pour des raisons morales, mais pour pouvoir se libérer de ce qui l’oppresse, y compris des habitudes morales discutables.

C’est cette libération qui permet d’agir de façon véritable morale, c’est-à-dire d’être un sujet. En effet, tant qu’il ignore comment il a acquis ses habitudes morales, tant qu’il ne les a pas analysées, critiquées, voire rejetées lorsqu’elles sont déraisonnables comme Montaigne dans les Essais l’indique, l’homme n’est pas un véritable sujet. Il se contente de croire l’être. Cette libération libère donc des injonctions morales qui n’ont de valeurs que sociales et qui sont de nature à opprimer l’individu. Aussi l’exigence de se connaître soi-même n’est-elle pas un devoir moral pour le sujet qui justement, ignore radicalement ce qui l’empêche d’être sujet. Elle est une condition nécessaire, c’est-à-dire un devoir qui n’a pas de sens moral mais celui d’une condition nécessaire.

 

 

En un mot, le problème était de savoir si c’est un devoir de se connaître. On a vu que telle était la nature de la conscience d’un homme vivant en société. Celle-ci l’amène à se méconnaître et c’est par la connaissance de soi qu’il peut agir moralement de sorte que le premier devoir est de se connaître soi-même. Mais encore faut-il qu’il soit possible que l’homme sorte de son ignorance native. Aussi faut-il penser à l’instar de Platon que c’est de l’extérieur, dans un ordre donné par un Dieu, que peut s’enclencher le devoir de se connaître soi-même. Or, reste alors à s’interroger sur cette ignorance constitutive de l’homme. N’est-elle pas due à une ignorance fondamentale qui tient à ce que sa conscience n’est pas le tout de son psychisme ? Dès lors, si se connaître soi-même est un devoir, c’est plutôt au sens non moral d’une condition nécessaire pour se libérer de tout ce qui pèse sur nous et nous empêche d’être libres, y compris certains devoirs sociaux.

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