Sujet et corrigé d'une dissertation : Est-ce un progrès de ne pas croire ?

Publié le par Bégnana

On s’imagine souvent qu’en matière de connaissance, les hommes ont commencé par des croyances farfelues et que la science est venue les balayer. On y voit un progrès vers la vérité, c’est-à-dire une amélioration des connaissances et par là même de nos actions. Même si on ne sait trop ce qu’il a vraiment montré, Galilée (1564-1642) en butte à l’hostilité de l’Église et triomphant en est le symbole.
En ce sens, ce serait un progrès de ne pas croire, dans la mesure où il serait alors possible ou de mieux penser ou de mieux agir, c’est-à-dire en sachant ou en connaissant la vérité.
Et cependant, ne faut-il pas croire en la possibilité de la réussite pour s’engager dans quelque voie que ce soit, de sorte que ce ne serait nullement un progrès de ne pas croire, mais la négation de tout progrès possible.
On peut donc se demander s’il est possible et à quelles conditions que ce soit un progrès de ne pas croire.

Les hommes naissent ignorants. Et cette ignorance consiste en ce qu’ils croient savoir ce qu’ils ne savent pas. C’est la croyance à proprement parler. Elle consiste à tenir pour vrai ce qu’on n’a pas examiné ou ce qu’on a mal examiné. Elle repose souvent sur les sentiments ou les coutumes. Or, pour connaître, encore faut-il cesser de croire. C’est pour cela que c’est un progrès de ne pas croire, puisqu’on passe de l’absence de la connaissance à la connaissance ou tout au moins à sa possibilité. C’est un progrès car, on est au moins débarrassé des erreurs. Et même si nous avons des croyances vraies, il est préférable d’avoir de vraies connaissances qui les remplacent. Car, alors, nous savons vraiment. Mais n’est-on pas susceptible d’avoir des difficultés pour agir si on ne croit pas, c’est-à-dire si on ne croit en rien ?
Lorsqu’on agit, c’est ou bien pour réussir à réaliser un but donné ou bien c’est une fin qu’on vise. Dans le premier cas, il ne faut pas se tromper quant au moyen à mettre en œuvre. Dans le second, il vaut mieux savoir quelle fin mérite d’être visée. C’est la raison pour laquelle c’est un progrès de ne pas croire. Lorsque la médecine reposait sur la croyance en l’autorité, elle tuait dans les formes. C’est l’introduction du doute, des hypothèses testées rigoureusement qui ont permis un progrès, c’est-à-dire une amélioration dans l’efficacité des soins. Mais ne faut-il pas au moins croire dans la fin qu’on se propose ?
Quant aux fins qui ne sont pas des moyens, il vaut mieux les connaître que croire et se tromper. Ainsi dans l’allégorie de la caverne que Platon expose dans le livre VII de La République nous montre-t-il des hommes prisonniers qui croient que les ombres qu’ils voient se refléter devant eux sont vraies. L’un d’eux est libéré. Au terme d’une longue et pénible ascension il atteint le terme du savoir, le soleil qui éclaire tout. Dans son interprétation, Platon nomme l’Idée du Bien le terme ultime du savoir, condition pour bien agir dans la vie privée, soit ce qu’on nomme morale, et dans la vie publique, soit la politique. Sans la connaissance de la fin ultime, l’homme croit connaître. Ne pas croire est là encore un progrès, car c’est ce qui permet de chercher et donc de trouver ce qui est vrai. Et une fois trouvé, de le mettre en œuvre en connaissance de cause.
Néanmoins, en refusant de croire, on paraît se condamner à la paralysie la plus totale, celle du scepticisme. C’est qu’en effet, il faut alors refuser de croire en la vérité, au bien ou à l’utilité. Dès lors, ne faut-il pas admettre certaines croyances ? Ne faut-il pas alors rejeter l’idée que ce soit un progrès de ne pas croire ?

La connaissance ne peut se passer de la croyance. Comme le montre Pascal dans les Pensées (n°110, édition Lafuma, 1670 posthume), les démonstrations de la raison présupposent que soient admis des premiers principes. La raison doit démontrer à partir des premiers principes. Aussi doivent-ils être connus par une autre faculté de l’esprit qu’il nomme le cœur (ou l’instinct ou le sentiment). Ainsi, sans croire, on ne peut trouver une quelconque vérité. On est alors condamné au scepticisme pour lequel rien n’est vrai, tout est douteux. En va-t-il autrement dans l’action ?
Pour agir, il ne peut être question d’attendre de savoir. Ne pas croire n’est donc pas un progrès, mais au contraire, paralyse l’action. La croyance permet de commencer l’action. Comment faire en sorte qu’elle ne la fourvoie pas ? C’est qu’il faut distinguer la croyance fondamentale des croyances qui font la crédulité ordinaire. Le médecin qui cherche doit bien croire en la médecine, en sa méthode, sans quoi il n’émettrait aucune hypothèse. Par contre, l’homme crédule est celui que l’idée de sa santé ou de sa maladie – éventuellement imaginaire comme Argan, le personnage du Malade imaginaire (1673) de Molière (1622-1673) – amène à croire en n’importe quoi. Ainsi n’est-ce nullement une amélioration de l’action de ne pas croire à la condition de se limiter aux croyances fondamentales. La croyance ne doit-elle pas être bannie au moins du domaine des fins ?
En réalité, on ne peut chercher quelle est la fin la meilleure si on ne croit pas d’abord qu’il y a une fin et que sa connaissance est possible. C’est en ce sens que ne pas croire ne peut être un progrès d’un point de vue moral, voire du point de vue politique. Car cela condamne à ne rien faire, à ne rien chercher. Et même, puisque la fin dernière est un principe, il faut finalement admettre qu’elle est elle-même un objet de croyance. Aussi la recherche consiste non pas à ne pas croire, mais à démêler dans nos croyances, celles qui sont fondamentales des fausses croyances. C’est à cette condition que ce n’est pas un progrès de ne pas croire.
Cependant, il faut bien alors se résoudre à remettre en cause toutes les croyances pour qu’un examen soit possible sinon il paraît impossible de ne pas sombrer dans la crédulité. Car comment reconnaître une croyance fondamentale. Est-ce à dire alors que c’est un progrès de ne pas croire ou bien ne faut-il pas plutôt abandonner l’idée même qu’il y aurait une amélioration nécessaire dans le fait de ne pas croire ?

Ne pas croire ne constitue nullement un progrès dans l’ordre de la connaissance, non pas qu’il soit nécessaire de croire, mais parce que justement, il ne faut absolument pas croire. Or, penser qu’on est en progrès, c’est-à-dire qu’on va vers le mieux, c’est affirmer plus qu’on ne peut le faire. Il peut arriver qu’une croyance permette indirectement de formuler une hypothèse intéressante ou au contraire empêche de le faire. Ce n’est qu’après coup qu’il est possible de s’en faire une idée. Et encore elle n’est pas définitive. Par exemple la croyance pythagoricienne en la perfection du cercle et de la sphère a servi à forger l’hypothèse intéressante que la planète terre est sphérique. Par contre, cette même croyance a longtemps empêché de saisir la figure du mouvement des planètes qui est elliptique. Qui a éliminé une erreur, ne doit pas croire qu’il se rapproche de la vérité. Car, rien n’interdit de penser que l’erreur prétendue n’a pas une part de vérité pour l’instant cachée. Autrement dit, c’est justement parce que la connaissance ne doit écarter aucune piste qu’elle ne peut écarter absolument la croyance et qu’il n’y a pas de progrès, c’est-à-dire d’amélioration au fait même de ne pas croire. Mais n’est-ce pas différent pour l’action ?
Nullement. Pour réussir l’action, il ne faut pas croire. Et il est possible d’agir tout en doutant. Non pas de ce doute paralysant qui consiste plutôt en une sorte de peur, mais en sachant qu’on ne sait pas à l’instar de Socrate. Il nous le montre dans l’Apologie de Platon, qui n’a pas peur de la mort parce qu’il ne sait pas si elle est un bien ou un mal. Aussi, loin d’être paralysé par les craintes qui suscitent les croyances relatives à la mort peut-il agir justement, au mépris de sa propre vie. Loin de l’empêcher d’agir, c’est précisément ce qui le conduit à agir fermement que ce soit à la guerre ou bien contre le peuple qui voulut condamner injustement les généraux suite à la batailles des Arginuses (406 av. J.-C.) ou les trente tyrans qui lui demandèrent sans succès de participer à l’assassinat de Léon de Salamine (404 av. J.-C. ; cf. Platon, Apologie de Socrate, 32b, 32c). Mais ne faut-il pas croire aux fins dernières ?
Il n’est nul besoin de croire en une fin dernière pour chercher s’il y en a une ou pas. Car si on croit, alors on est condamné à finir par se jeter sur ce qui paraîtra vrai. On admettra alors comme fin dernière n’importe quelle croyance. C’est bien ce qui se passe chez la plupart des hommes qui, soient adoptent la religion dans laquelle ils sont nés comme si c’était la seule, soit adopte celle que le premier prédicateur un peu persuasif leur propose, faute de véritablement penser au problème des fins dernières qui est tout entier dans la question de savoir s’il y en a et comment les connaître ou alors comment vivre sans. Et ce n’est pas un progrès de ne pas croire en ce sens qu’il faut justement se disposer à admettre qu’il n’est pas impossible que la fin dernière soit un objet de croyance à accepter ou à rejeter. Qui refuse de croire présuppose ce qui est en question et se trouve par là même dans une position contradictoire.

Disons donc pour finir que le problème était de savoir s’il est possible et à quelles conditions que ce soit un progrès de ne pas croire. Il est apparu que ne pas croire est nécessaire dans l’ordre de la connaissance et de l’action pour atteindre au vrai et au bien mais qu’il faut alors croire à l’un et l’autre. Aussi n’est-ce pas un progrès de ne pas croire s’il s’agit de véritablement chercher ce que nous pouvons connaître et faire car il ne faut justement rien admettre comme allant de soi.

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