Sujet et corrigé d'une dissertation : Est-il possible de choisir ses sentiments ?

Publié le par Bégnana

Au début de Manon Lescaut (1731) de l’abbé Prévost (1697-1763) on voit le chevalier Des Grieux qui vient d’achever ses études de philosophie tombé subitement amoureux de l’héroïne éponyme qu’il ne connaissait pas. Il ne l’a pas décidé. C’est pourquoi on pense généralement qu’il n’est pas possible de choisir ses sentiments.

Pourtant, si l’homme est un être véritablement libre, rien ne peut le déterminer à agir, et donc, il doit lui être possible de choisir ses sentiments.

On peut donc se demander s’il est possible et alors comment de choisir ses sentiments. Est-ce un choix indirect ou un choix direct ? Ou bien les sentiments s’imposent-ils à l’homme malgré qu’il en ait ?

 

Il est vrai que les sentiments ne se commandent pas. C’est ce qui les distingue de la volonté comme faculté positive d’affirmer ou de nier, de poursuivre ou de fuir sans être déterminée par quelque cause que ce soit. Descartes la comprend ainsi dans sa lettre au père Mesland du 9 février 1645. On le voit chez les animaux qui agissent sans pensée. Leur joie et leur tristesse dépendent du corps. Ils sont déterminés. Aussi expriment-ils leur corps. Et en tant qu’ils ont un corps, les hommes aussi ont des sentiments qui proviennent de leur corps. C’est pour cela qu’il est impossible de choisir directement un sentiment. Celui-ci peut être renforcé par l’habitude de le satisfaire ou à l’inverse, sa satisfaction peut l’éteindre.

C’est pour cela qu’il est possible de choisir indirectement les sentiments. Si par habitude j’aime fumer du tabac, voire si le simple fait de ne pas fumer m’est intolérable, je ne peux pas choisir du jour au lendemain de ne plus sentir le besoin de fumer. Mais je peux rompre cette habitude. Je peux combattre le sentiment de satisfaction ou plutôt le sentiment de diminution de l’insatisfaction dû au fait que je ne fume pas. Une seule condition : la volonté. Ce changement est déjà apparent chez les animaux qu’on peut dresser ou qui peuvent apprendre de façon empirique.

En effet, la volonté dépend de moi. Elle me permet donc de choisir ce que je veux faire et je suis conscient de le choisir. Aussi, en suivant le sentiment ou en le combattant, je le modèle indirectement. Je crée ainsi en moi des habitudes qui font mes sentiments. On peut dire que c’est par une sorte de dressage de mon corps que je peux choisir indirectement mes sentiments. Ainsi puis-je passer du plaisir de fumer à la douleur de ne pas fumer au plaisir de l’air pur.

Toutefois, s’il est vrai que les sentiments peuvent être ainsi modelés, n’est-ce pas alors qu’ils ont leurs racines dans les choix du sujet ? Comment toutefois penser qu’ils paraissent s’imposer à moi ? Ne peuvent-ils pas au contraire défaire la volonté ?

 

C’est ainsi qu’on invoque parfois la puissance du sentiment pour expliquer certains de nos actes. On dit qu’on n’a pas pu faire autrement. C’est qu’effectivement, malgré notre réflexion, nous avons agi d’une certaine façon qui s’oppose à notre intention. L’action dément en quelque sorte notre volonté : « je vois et j’approuve le meilleur ; je suis le pire » comme le fait dire à Médée Ovide (43 av. J.-C.-17 ap. J.-C.) dans les Métamorphoses (VII, 20-21). Mais c’est qu’il faut distinguer entre le choix qui paraît résulter de la volonté et le choix qui a pour source notre existence elle-même.

En effet, comme Sartre le soutient à juste titre, notamment dans L’existentialisme est un humanisme, l’homme est libre de part en part. On peut le penser comme étant fondamentalement projet, c’est-à-dire comme un être qui n’est rien de défini. Au contraire, l’homme fait ce qu’il est. Cela signifie qu’il se choisit. Et ce choix n’est pas une vague idée ou un vague souhait. Il se manifeste dans ses actes. C’est pour cela que le choix qui est le projet de l’individu est antérieur et spontané par rapport aux réflexions secondes de la volonté. Et ces réflexions secondes, lorsqu’elles consistent à prétendre être déterminées, sont de mauvaise foi, c’est-à-dire sont encore le choix de ne pas assumer sa liberté.

Aussi Sartre reprend-il l’analyse d’André Gide (1869-1951) selon laquelle il n’y a pas de différence entre un vrai sentiment et un sentiment joué. Car, ce qui fait le sentiment, c’est l’acte. Je ne puis dire que j’aime mon ami Pierre et que pourtant je ne peux pas l’aider, le soutenir dans les difficultés qui sont siennes. Mes actes révèlent que je n’ai pas de sentiment d’amitié pour lui. Ils révèlent que je n’éprouve rien pour Pierre. Pire. Si je ne l’aide pas, dès lors, mon amitié est fausse ou est un mensonge.

Cependant, que les sentiments soient révélés par les actes n’empêche pas que ceux-ci sont guidés par ceux-là. Or, à la différence des actes qui les révèlent, ils ne peuvent donc être choisis, sauf par une pétition de principe. Ne faut-il donc pas penser qu’il est absolument impossible de choisir ses sentiments ? Quels sont alors le rôle et le pouvoir de la volonté ?

 

En effet, un sentiment, c’est ce qu’on éprouve. Et ce qu’on éprouve peut être positif ou négatif. On parle de plaisir et de douleur ou de joie ou de tristesse. Cette satisfaction tient pour une part essentielle à la réalisation de nos désirs. Et ceux-ci apparaissent en nous sans qu’il soit possible de penser que nous choisissons de désirer. On peut invoquer la notion freudienne de pulsions. Dès la prime enfance, il y a pulsions et donc sentiments, avant même qu’il soit possible de réfléchir. Le nourrisson manifeste sa satisfaction ou son déplaisir selon qu’il peut téter ou non le sein de sa mère.

Dès lors, le sentiment ne peut absolument pas être choisi. Car, il est lié aux pulsions. Elles peuvent certes changer d’objets mais leur but, la satisfaction, est nécessaire. C’est pour cela que cette satisfaction prend des voies détournées. Pensons à ces actes manqués qui consistent en des pertes d’objets ou des oublis que décrit Freud. Par exemple, cet homme qui perdit le cadeau offert par sa femme selon l’Introduction à la psychanalyse et qui le retrouva dans son bureau dès que son sentiment pour elle fut à nouveau satisfait. Il est clair que l’expression du sentiment en sa vérité ne dépend pas du sujet. Au contraire, l’acte manqué est justement révélateur du sentiment malgré le sujet. Est-ce à dire que la volonté ne peut rien ? Quel est son rôle ?

Ce que peut la volonté, ce n’est pas de choisir le sentiment, c’est de choisir un mode de vie qui permet de s’accommoder avec la réalité. La volonté a donc pour rôle d’assurer au sujet la possibilité de l’être. Faire une psychanalyse par exemple, c’est apprendre à vivre avec ses pulsions. C’est certes traduire l’inconscient en conscient pour le maîtriser. Mais cette maîtrise n’est pas transformation ou changement. Elle est une accommodation. Le sujet sait ce qu’il en ait de ses pulsions et peut les diriger, non modifier ce qui rend possible leur satisfaction et donc les sentiments. Aussi la volonté permet-elle au sujet de vivre avec ses sentiments mais non de les choisir.

 

En résumé, le problème était de savoir s’il est possible et comment de choisir ses sentiments. On a vu qu’il paraissait possible de choisir indirectement ses sentiments s’il est vrai qu’ils dépendent de notre corps et que notre esprit peut les modeler par les décisions qu’il prend d’agir pour ou contre eux. Toutefois, il est apparu dans un second temps que nos actes font nos sentiments. C’est pourquoi ils sont apparus comme choisis au sens du projet originel que chacun est. Mais comme il arrive qu’il y ait opposition entre nos sentiments et nous-mêmes, on a pu voir qu’on ne pouvait pas les choisir à proprement parler, mais seulement tenter de vivre avec eux car ils précèdent en nous toute volonté.

Ainsi, on pourrait se demander comment la volonté peut advenir au sujet ?

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