Sujet et corrigé d'une dissertation : Est-il sage de renoncer à l'opinion ?

Publié le par Bégnana

C’est un lieu commun, ou une opinion commune de notre époque, de prétendre qu’avoir une opinion personnelle constitue la personnalité de l’individu, sa réalité en quelque sorte.

Or, une longue tradition fait du renoncement à toute opinion la condition ou le fruit de la sagesse. Car l’opinion n’étant pas objectivement motivée, on ne sait pas si elle est vraie ou fausse. On croit seulement le savoir.

Toutefois, il faut bien se représenter les choses pour vivre ou pour vivre en société et il n’est peut-être pas possible de toujours attendre de connaître pour donner un avis.

Dès lors, on peut se demander s’il est sage de renoncer à toute opinion.

 

L’opinion passe pour être publique ou personnelle. L’opinion publique est ce que tout le monde ou plutôt, sauf enquête, ce qu’on croit que tout le monde pense. Elle est parfois dans les proverbes et maximes de la sagesse des nations. L’opinion personnelle est ce chacun croit être seul à penser. Or elle n’est pas l’objet d’une recherche ou n’est plus opinion mais hypothèse ou connaissance. Car, si je cherche, j’admets que l’idée que j’ai puisse être fausse. Si je peux la prouver, elle est une connaissance. Sinon, elle est une hypothèse. Aussi un artisan n’a-t-il pas des opinions sur son métier, mais un savoir. L’opinion que j’affirme sans savoir pourquoi n’est finalement jamais personnelle.

Aussi est-il sage de renoncer à toute opinion. Car seule la recherche fait d’une idée quelque chose de personnelle. Et elle présuppose la destruction de l’opinion. Pour l’opinion publique, le voyage permet de la détruire, pour peu qu’il ait une vocation intellectuelle comme ceux que Descartes nous relate dans son Discours de la méthode. Les opinions des autres cultures paraissent alors aussi respectables que les nôtres. Si nous suivons les nôtres, nous savons qu’elles ne sont que des opinions. Quant à l’opinion prétendument personnelle, on peut la détruire par le doute méthodique, c’est-à-dire en considérant comme faux tout ce qui est simplement douteux. Comme Descartes, on rejette toutes les opinions car elles manquent de preuves. Mais comment vivre sans opinions ?

On peut agir sans opinion, c’est-à-dire sans y adhérer. Pour l’opinion publique, il n’est pas nécessaire pour agir même conformément à ce qu’elle prescrit d’y adhérer. Par exemple, un proverbe dit que « L’habit ne fait pas le moine ». Or, il est sage de ne pas s’en tenir aux apparences. Mais il est non moins sage de ne pas se méfier de tout le monde. Pour l’opinion personnelle, une fois détruite, rien n’interdit de choisir des options. On peut dire avec Descartes dans le Discours de la méthode que nous sommes comme des voyageurs égarés dans une forêt. Il faut se résoudre à prendre une direction et s’y tenir comme si c’était la vraie. Mais on sait qu’on a pris cette décision. Aussi n’est-ce pas une opinion à proprement parler.

Néanmoins, qui renonce à l’opinion se retrouve seul puisqu’il ne partage plus rien avec les autres hommes, à commencer par ses concitoyens et ses proches. Voué à la méditation solitaire il perd les délices de la sociabilité. N’est-il pas sage alors de ne pas renoncer à toute opinion ? Est-ce possible tout en conservant de riches relations avec les autres ?

 

Avoir une opinion c’est pouvoir participer à un débat. Or, c’est une joute où il faut gagner. Pour cela, nul besoin d’avoir une opinion. Aussi les sophistes et les rhéteurs de l’Antiquité entraînaient-ils leurs élèves à soutenir n’importe quelle opinion. Ils leur demandaient de n’adhérer à aucune pour être mieux à même de triompher de l’adversaire. Ils devaient être capables soit de défendre, soit de combattre l’opinion commune. Ainsi avons-nous de Gorgias un Éloge d’Hélène où il la disculpe de la responsabilité de la guerre de Troie. On peut parler d’éloge paradoxal comme celui du tabac du Don Juan (1665) de Molière (1622-1673).

Pourtant, le sophiste ou le rhéteur ne renonce pas vraiment à toute opinion. Il les accepte. Aussi est-il un être de contradictions. À l’inverse, on peut avec Socrate renoncer à toute opinion parce qu’on recherche la vérité. Ce renoncement est d’un sage car c’est le refus de l’opinion en tant que telle. Car, en interrogeant les autres, Socrate se rend compte qu’il est plus sage qu’eux parce qu’il ne croit pas savoir ce qu’il ignore comme ceux qui ont des opinions sur tout. Mais le philosophe ne s’enferme-t-il pas ainsi ?

Nullement ! Car, en dialoguant, le philosophe veut que l’autre prenne conscience de son ignorance. Dans le débat habituel ou dans la joute sophistique, on ne se soucie pas de l’autre. Dans le dialogue, on montre son souci de l’autre, de sa pensée. En le réfutant, le philosophe veut le faire accéder à la raison, c’est-à-dire à l’universalité. On le voit dans l’allégorie de la caverne de La République de Platon. L’homme, libéré du séjour dans la caverne où il ne voyait que des apparences, est prêt à aider les autres qui s’en tiennent aux opinions reposant sur des apparences. Eux, au contraire, le tueront s’il essaye de les aider. Cette mise en scène de la vie et la mort de Socrate montre que le philosophe est confiné à la solitude parce qu’il est le seul qui cherche la véritable ouverture aux autres.

Cependant, le philosophe qui recherche la vérité n’est nullement sûr de la trouver. À la limite, s’il est vrai qu’il n’y a de sagesse véritable que pour les dieux comme Platon le souligne dans le Banquet, le sage ne doit-il pas conserver certaines opinions lorsqu’il ne peut les remplacer par des connaissances ? Mais à quelle opinion ne serait-il pas sage de renoncer ?

 

Pour qu’il soit sage de ne pas renoncer à une opinion, il faut qu’elle soit conforme à l’exigence de la raison du point de vue théorique ou du point de vue pratique. De ce dernier point de vue, il n’est pas sage de renoncer à toutes les opinions. Il faut conserver les opinions qui permettent la vie sociale. C’est ce que fait Socrate dans le Criton, lui qui aurait pu s’évader mais qui va accepter de se conformer aux lois d’Athènes malgré sa condamnation. Sans lois, la société n’est pas possible. Mais cette acceptation ne porte pas sur leur vérité mais sur leur valeur comme condition de la vie et de la réflexion. Aussi les dites lois peuvent être changées pour être améliorées. Or, il y a des opinions qui sont efficaces dans la pratique. On peut penser qu’il s’agit d’opinions vraies ou droites, intermédiaires entre l’ignorance et la connaissance selon Platon. Toutefois, on ne sait pas si elles sont vraies. Qu’en est-il donc du point de vue théorique ?

Une opinion n’en est plus une lorsqu’elle devient une hypothèse ou une connaissance. Dans le premier cas, la proposition n’est ni tenue pour vraie ni pour fausse. Dans le second, on a des preuves pour en affirmer la vérité. Mais malgré la recherche, il peut se faire qu’une pensée ne puisse être prouvée et qu’il faille se décider pour ne pas rester dans le scepticisme. Dès lors, elle est une opinion, non pas reçue, mais une opinion qu’on a fait nôtre. Elle nous paraît plus probable, voire nous l’élisons par une sorte de décision. Dans ce cas, il n’est pas absurde de parler d’une opinion qui résulte de la réflexion. On peut alors parler d’opinion personnelle en ce sens que c’est bien la personne qui l’a acceptée. Il est sage de ne pas y renoncer si on est prêt à le faire s’il s’avère qu’on peut arriver autrement à la connaissance. Mais en restant ainsi à l’opinion, ne reste-t-on pas enfermé dans un point de vue solitaire ?

En fait, qui réfléchit doit bien conserver quelques opinions sans lesquelles il ne peut argumenter. Ainsi Socrate dans l’Hippias majeur pose une exigence, à savoir l’identité du bien et du mal, sur laquelle il s’accorde avec son interlocuteur. Elle sert à faire avancer le dialogue. Aussi est-il sage de ne pas renoncer aux opinions sur lesquelles on s’accorde pour que le dialogue soit possible. Mais il faut que dans le dialogue elles soient proposées à l’autre et non imposées. Il faut qu’elles puissent être universelles.

 

Bref, le problème était de savoir s’il est sage de renoncer à toute opinion. Il est d’abord apparu que l’opinion doit être rejetée parce qu’elle n’est pas nécessaire pour penser, au contraire. Or le sage pense sans opiner y compris pour agir. Il est ensuite apparu qu’elle n’est pas même nécessaire pour dialoguer et qu’au contraire elle enferme en soi. Mais il n’est pourtant pas sage de renoncer à toute opinion. Peuvent être conservées celles des opinions qui rendent possible l’exercice de la pensée, le dialogue et la vie en commun.

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