Sujet et corrigé d'une dissertation : Est-on responsable de notre inconscience ?

Publié le par Bégnana

On reproche souvent à ceux qui ont mal agi d’être des inconscients. On leur attribue une inconscience dont ils seraient responsables. Il semble donc qu’on considère généralement qu’on est responsable de notre inconscience.

Pourtant, on admet que seul celui qui est conscient peut être responsable de sorte qu’il semble contradictoire d’être responsable de notre inconscience.

Dès lors on peut se demander s’il est possible qu’on soit responsable de notre inconscience.

Est-ce l’ignorance qui fait l’inconscience et en sommes-nous responsables ? Est-ce plutôt l’absence de réflexion ou bien est-ce une certaine façon pour notre conscience de ne pas assumer ses choix ?

 

Être responsable, c’est agir en connaissance de cause. C’est pourquoi les animaux et encore moins les objets ne sont tenus pour responsables même s’ils sont causes d’effets indésirables. Le couteau de l’assassin, le chient “méchant” ne sont pas des auteurs d’actes. Par contre, les hommes en tant qu’ils sont doués de conscience, sont responsables. Encore faut-il qu’il sache ce qu’ils doivent faire ou non pour être vraiment responsables de ce qu’ils font. S’ils ne le savent pas, ils sont ignorants. Et l’ignorance qui toujours s’ignore elle-même est l’inconscience proprement humaine. En est-on responsable ?

Ce n’est pas possible. Les hommes ne peuvent être tenus pour  responsables de leur inconscience s’ils ne savent pas ce qui est bien ou mal. C’est ce qu’illustre Platon dans sa fameuse allégorie de la caverne dans le livre VII de La République. Les prisonniers attachés au fond de la caverne ne connaissent pas le Bien symbolisé par le Soleil qui est hors de la caverne et qui les éclaire sans qu’ils le sachent. Aussi agissent-ils mal par ignorance du bien. Et seul celui qui agit mal est inconscient à proprement parler. En toute rigueur, ils ne sont pas responsables de leur inconscience. Pourquoi ?

C’est que mal agir, agir immoralement, ce pourquoi d’ailleurs on définit celui qui agit mal d’inconscient, c’est ne pas savoir ce qui est bien. Car qui le sait ne peut que faire le bien. En effet, il n’est pas possible de faire le mal en connaissance de cause ? Celui qui agit pour son bien au détriment des autres croit que c’est là le bien et donc n’agit pas pour le mal lui-même. Il ignore donc que c’est aussi mal pour lui que de ne se préoccuper que de son bien propre.

Toutefois, penser que personne ne fait le mal en connaissance de cause, c’est ne pas distinguer les fous et les criminels. Ceux-là sont vraiment innocents. Ceux-ci savent bien en un sens qu’ils agissent mal. Dès lors, être responsable n’est-ce pas plutôt ne pas écouter sa conscience et donc être responsable de son inconscience ?

 

En effet, pour agir, il faut être conscient de ce qu’on fait. Qui agit mal est conscient de le faire. Par conséquent, il est responsable de sa mauvaise action. Or, une mauvaise action peut provenir d’une absence de réflexion. Toutefois, le sujet est non pas inconscient comme le fou mais tout à fait éveillé. Il faut donc comprendre qu’il se détourne de sa conscience ou pour le dire avec Alain dans ses Définitions, qu’il ne réfléchit pas, c’est-à-dire ne prend pas de recul vis-à-vis de ce qu’il fait ou pense.

Dès lors, on peut dire que l’inconscience, par quoi on peut définir l’immoralité, est choisie. Le sujet en est donc responsable. C’est bien son inconscience, c’est bien lui l’auteur. C’est d’ailleurs ce qui justifie qu’on puisse condamner quelqu’un pour négligence qui est une forme d’inconscience puisque c’est le sujet qui est responsable de ne pas avoir fait attention. Ou encore on sanctionne qui a commis une faute sous l’emprise de l’alcool puisqu’il s’est délibérément mis en état d’inconscience. Les conséquences d’un acte doivent être assumées par l’auteur des actes qui ne peut se dispenser de chercher à savoir ce qui résultera de son action. Mais l’inconscience n’est-elle pas généralement l’immoralité ?

Mais pour mal agir et produire ainsi sa propre inconscience, il faut aussi ne pas se rendre compte de ce qui se passe. Et mal agir, c’est toujours en un sens éviter de réfléchir sur ce qu’il est bien de faire. Il faut donc décider de ne pas décider ou choisir de ne pas choisir. C’est aussi choisir de ne pas savoir en refusant par exemple de chercher. Et pour cela, il suffit de se divertir en s’occupant de telle sorte qu’on s’oublie soi-même. Ainsi le joueur a-t-il choisi de ne s’occuper que de son jeu. Il ne réfléchit pas aux pertes, à sa famille dans le besoin. Il est donc responsable de son inconscience. Le criminel ne réfléchit pas au crime mais s’invente des motifs : les autres ne font-ils pas pareils.

Néanmoins, la conscience ne peut être que réflexion. En effet, il faudrait alors qu’elle soit réflexion de réflexion à l’infini. Et celui qui agit mal est conscient tout en agissant mal. S’il réfléchissait à mal agir il ne pourrait être responsable de son inconscience. Dès lors, si on distingue conscience et réflexion, est-on responsable de notre inconscience ?

 

Il faut donc distinguer entre le choix de notre conscience, qu’on nommera projet selon L’être et le néant de Sartre, et la volonté. La seconde est réflexion, c’est-à-dire conscience qui revient sur soi. Elle présuppose donc une première conscience qui n’est pas réflexion. On peut la concevoir à la façon de Husserl dans les Méditations cartésiennes (1929) comme intentionnalité. Cela signifie que toute conscience vise quelque chose et que la réflexion est une conscience qui vise une autre conscience et qui donc ne peut se ressaisir elle-même. Lorsque nous choisissons, nous sommes conscients de notre choix mais non de notre conscience de choisir. Nous n’y réfléchissons pas en tant que tel. L’objet du choix est élu. La volonté quant à elle est réflexion sur les mobiles qui sont liés au choix et donc retour sur le choix.

Dès lors, l’inconscience est elle aussi choisie. Car, elle consiste à se détourner de ce qu’on a choisi. C’est l’intentionnalité de la conscience qui permet un tel oubli de soi puisqu’il suffit de se laisser aller à ne pas vouloir ce qu’on a choisi. L’inconscience est donc le choix non voulu et puisqu’il est choisi, le sujet est bien responsable de son inconscience en tant qu’il est bien l’auteur de la dite inconscience et de toutes les conséquences qui en découlent. Si par exemple un conducteur au volant de sa voiture roule à une vitesse excessive près d’une école, le choix de la vitesse, la concentration qu’elle exige le rende responsable du fait de ne pas voir le panneau annonçant une sortie d’école. Il choisit de mettre en danger la vie d’autrui tout en produisant en lui l’inconscience du choix. Comment est-ce possible ?

C’est que l’inconscience se situe dans un choix qui ne s’assume pas comme choix. En effet, en réfléchissant je peux nier mon choix, je peux l’attribuer aux circonstances. J’argumenterai pour dire que j’étais pressé, qu’il fallait que je me rendisse à mon travail. Bref, la réflexion invoque des excuses qui diminuent, voire supprime le choix. C’est donc que ma volonté ne l’assume pas. On peut dire qu’elle recouvre de mauvaise foi le choix effectué.

 

Disons pour finir que le problème était de savoir s’il est possible que le sujet soit responsable de son inconscience. Si par là on entend l’ignorance, il est apparu que le sujet n’était pas responsable au sens où il ne peut vouloir, c’est-à-dire faire en connaissance de cause le mal par quoi on définit moralement l’inconscience. Or, le criminel doit savoir ce qu’il fait. Dès lors il est apparu qu’on peut être responsable de notre inconscience, non pas parce qu’on ne réfléchit pas mais au contraire parce que la réflexion peut être de mauvaise foi et conduire le sujet à se trouver des mobiles qui masquent son choix et le rende l’auteur incontestable de son inconscience.

 

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