Sujet et corrigé d'une dissertation : Faut-il détruire toutes les opinions ?

Publié le par Bégnana

Il est de bon ton dans notre société de valoriser les opinions. On le voit à ces questions sur tout que l’on pose aux célébrités et où on recueille leur avis non éclairé comme jadis on consultait les oracles. On invoque même la liberté d’expression pour exiger que tout ce qui passe par la tête de n’importe qui puisse se manifester.

L’opinion, qui n’est rien d’autre qu’un point de vue qui peut être vrai ou faux, mais qui ne s’appuie sur aucun fondement rationnel, paraît la forme de pensée la plus basse, voire comme l’absence même de pensée. Car, si je ne sais pas pourquoi j’affirme la vérité d’un fait, d’une thèse, voire d’une doctrine, il paraît rationnel de ne rien dire. Et je suis d’autant moins libre que je crois l’être sans fondement. Il paraît donc nécessaire pour penser, pour penser librement, voire pour bien agir, de détruire toutes les opinions.

Cependant, il est utile pour agir, voire pour commencer à penser d’avoir des opinions, sans quoi la réflexion semble devoir tourner en un doute destructeur.

On se demandera donc s’il faut, c’est-à-dire s’il est nécessaire ou obligatoire, et si oui, à quelles conditions c’est possible, détruire toutes les opinions.

 

L’opinion est l’assentiment qu’on donne à un fait, une doctrine, une idée non parce qu’elle est vraie mais parce qu’elle nous exprime, soit comme individu, soit comme membre d’une collectivité. De ce point de vue, elle paraît constitutive de notre être. Aussi ne faut-il pas la détruire, c’est-à-dire la remettre en cause. Elle se rapproche alors du préjugé qui n’est rien d’autre que l’opinion qui se refuse à toute démarche qui impliquerait la recherche de preuve. Nos opinions, nous devons les chérir car la réflexion est insuffisante. D’abord parce qu’elle introduit un doute corrupteur. Aussi, à l’arrière plan de toute réflexion, il y a des opinions sur lesquelles on s’appuie. Ainsi, dans l’Apologie de Socrate de Platon, voit-on même le philosophe comme Socrate, remettre en cause le sens de la parole du Dieu, mais non l’opinion grecque sur la vérité de l’oracle. On comprend que Wittgenstein ait pu soutenir dans son ouvrage posthume, De la certitude (posthume, § 282), qu’il y a des opinions qu’on affirme et dont il paraît déraisonnable de douter comme « les chats ne poussent pas sur les arbres » ou « j’ai eu un père et une mère ». Ne faut-il pas alors les détruire parce que moralement, il est préférable de réfléchir ?

D’un point de vue moral, l’opinion nous permet d’agir au mieux de nos intérêts. Elle permet surtout de toujours savoir implicitement ce qu’il faut faire. Sous la forme du préjugé, elle est un guide incomparable comme Hayek le montre dans Droit, Législation et liberté. En effet, la réflexion amène à remettre en cause les principes moraux. Elle amène donc finalement à différer, voire à renoncer à l’action morale au nom de considérations rationnelles qui finalement empêche de faire son devoir. Doit-on séparer deux hommes qui se battent ? Ce sont les femmes appartenant au petit peuple des Halles dit Rousseau qui le font dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (Première partie, 1755). Le philosophe raisonnera et se convaincra que ce n’est pas son affaire. Toutefois, s’il est vrai que la morale peut se passer de réflexion, c’est peut-être parce qu’elle s’appuie moins sur les préjugés que les sentiments qui ne sont pas inculqués. Or, les préjugés ne nous asservissent-ils pas ?

Nullement, car l’opinion forme un arrière-plan à toute action libre, la guidant. C’est que par les préjugés, l’individu appartient d’abord à un peuple, une culture. C’est elle qui le forme et qui lui donne donc la liberté qui est la sienne. Montaigne avait décrit la chatoyante diversité des coutumes dans ses Essais (I, 23). Il montrait en quoi tout homme est finalement formé par elles. Aussi, constitue-t-elle le fondement réel de l’action. Lorsqu’on agit conformément aux opinions de sa culture, on s’humanise. Sinon, comme Taine le notait dans Les Origines de la France contemporaine, si on fait abstraction de toute la longue expérience qui constitue les opinions au sens des préjugés, il ne reste de l’homme qu’une sorte de bête féroce. Bref, l’opinion constitue le contenu de la liberté, ce que l’homme doit vouloir pour être lui-même et non une sorte d’animal.

Néanmoins, justifier l’opinion, c’est la détruire et comment faire pour ne pas la justifier ? Et ne pas la justifier, c’est finalement se retrouver dans cette position absurde qui est celle d’un être doué de raison qui chercherait à ne pas en user pour s’abêtir volontairement. N’est-ce pas une exigence fondamentale que de détruire toutes les opinions ? Par quoi alors les remplacer ?

 

Une opinion n’est rien d’autre qu’un assentiment irréfléchi qui saisie de l’apparence. Même si cette apparence se révèle conforme à la connaissance, ce n’est pas en tant qu’opinion. Aussi faut-il la détruire pour la remplacer par le savoir. Platon nous en montre l’image dans son fameux mythe de la caverne du livre VII de La République (514a-517a). Des prisonniers assis au fond d’une demeure souterraine regardent un mur où sont projetées les ombres d’objets promenés au-dessus d’eux et qu’éclaire, au loin, un feu. Ils prennent ses ombres pour la réalité. Telle est la situation de celui qui a des opinions. Aussi, du point de vue de la connaissance, est-il nécessaire de détruire l’opinion. Car, comme Bachelard dans La formation de l’esprit scientifique (1938) le soutient pour la science, on ne peut rien fonder sur elle. Elle ne pense mal ou plutôt, elle ne pense pas puisqu’elle ne consiste jamais à résoudre un problème. Qu’en est-il alors de son efficacité sur le plan moral ?

Cette destruction est aussi nécessaire sur le plan moral car c’est elle qui permet d’être véritablement acteur. En effet, pour être responsable de ce qu’on fait – en bien ou en mal d’ailleurs – encore faut-il être l’auteur de l’action. Qui a une opinion ne peut l’être. Si c’est une opinion commune, elle provient des autres. Elle est acquise soit par une sorte de dressage social qui ne mérite pas le mot d’éducation, soit par l’imitation. Si c’est une opinion personnelle, elle ne peut provenir de la réflexion de l’individu, sans quoi elle ne serait pas une opinion. Il reste donc qu’elle est une adhésion involontaire à une idée, c’est-à-dire faite en méconnaissance de cause. Mais il arrive qu’on ne sache pas comment agir. Dans ce cas, on peut au moins choisir certaines opinions comme Platon le montre pour Socrate dans le Criton. Celui-ci est prêt à suivre l’expert en justice comme le gymnaste suit le pédotribe ou le médecin et non le tout venant. Mais comme Socrate ne l’a vraisemblablement pas trouvé, il suit les lois d’Athènes qu’il fait parler en une longue prosopopée où elles argumentent. Or, c’est simplement, le débat intérieur qui l’a amené à se décider pour la solution la plus juste. C’est dire donc que Socrate a choisi ses opinions. Ce n’était plus tout à fait des opinions donc.

C’est cette destruction des opinions qui assure la liberté. Personne ne prétend être libre alors qu’il agit sans comprendre ce qu’il fait. S’il est vrai qu’on préfère parfois le plaisir à la liberté, réduire celle-ci à celui-là est absurde. Quel plaisir il y a à dormir ! Quelle absence totale de liberté ! La liberté consiste à agir en connaissance de cause. Or les opinions ne sont rien d’autres que l’ignorance incarnée. Qui a une opinion affirme son ignorance, y compris lorsqu’il prétend que ce n’est que son opinion. Cela lui permet alors de pouvoir dire sans se soumettre à la discussion où il est possible d’avoir tort. C’est alors finalement s’arroger le droit de prétendre sans savoir sans véritablement savoir. Aussi, comme le souligne Adorno (1903-1969), dans « Opinion, illusion, société », repris dans son recueil, Modèles critiques I (1963), l’opinion est aliénation, c’est-à-dire perte de la liberté.

Toutefois, si on veut remplacer absolument le savoir par la connaissance, comme l’homme, ne peut prétendre tout savoir, il ne peut finalement prétendre détruire toutes les opinions. Il lui faut donc en conserver certaines. Or dans ce cas, ne fait-on pas preuve finalement d’irréflexion ? Mais comment vivre sans aucune idée sur ce qu’il faut faire ou pas et préalablement, sur ce qu’il faut penser ou pas ? Est-il possible de détruire les opinions au sens d’annihiler leur effet d’irréflexion sans tout connaître ?

 

L’opinion n’est pas seulement un assentiment irréfléchi. Elle est surtout ce qui me soumet aux autres. On peut dire d’elle qu’en tant que préjugé comme Kant le montre dans son article Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ?, que qui ne se donne pas la peine de penser par lui-même, est finalement dirigé par les autres. C’est qu’en effet, loin que l’opinion soit l’expression de notre personne, elle est bien plutôt ce qui nous est inculqué et qui par conséquent sert ceux qui nous dominent. Nos opinions relatives à ce qu’il faut faire ou ne pas faire nous livrent par exemple dans nos sociétés contemporaines aux marchands qui nous font croire que le bonheur est dans la possession illimitée de marchandises. Nos opinions relatives à la vie politique sont souvent le fruit de traditions qui nous échappent et qui nous soumettent à un ordre dont nous ne pouvons prétendre l’avoir véritablement voulu. Quant à ceux qui dirigent en jouant de l’opinion, ils ne pensent pas par eux-mêmes. Car finalement, ils se soumettent à ce qu’il croit être l’opinion de la majorité, condition pour arriver à persuader, c’est-à-dire à faire adhérer de façon irrationnelle à une idée ou une doctrine quelqu’un.

Ainsi, dans le domaine moral, il faut se décider. C’est pourquoi il faut détruire les opinions. Mais on ne peut pas toujours en les remplaçant par des connaissances. Mais justement, la réflexion y consiste non à connaître, mais à penser, c’est-à-dire à se demander si ce qu’il s’agit de faire est valable pour tout homme. Il est clair que dominer les autres ne peut être valable pour tout homme puisque cela implique des dominants et des dominés. C’est pourquoi refuser les opinions est une exigence, une obligation, parce qu’elles s’opposent à la vocation de tout homme à penser par lui-même. Ce qui ne signifie pas qu’on va faire taire les autres, mais qu’on va les inciter à penser. Et c’est en cela et en cela seulement qu’on détruira toutes les opinions, processus long et impossible à mettre en œuvre de façon révolutionnaire comme Kant l’a bien vu. Détruire les opinions, n’est-ce pas alors attenter à la liberté de penser ?

Sur le plan politique, la liberté d’opinion signifie seulement au sens large, qu’on laisse chacun libre de soutenir comme il l’entend certaines idées. Elles peuvent être des opinions, mais elles peuvent être aussi des connaissances. Dans une revue scientifique, la liberté d’opinion consiste à essayer de proposer une connaissance informée et le premier venu ne peut s’y exprimer. Mais vouloir détruire les opinions n’implique nullement de faire taire les autres. En effet, dans les régimes totalitaires, c’est-à-dire où une idéologie est imposée par la violence, il y a des opinions obligatoires comme on le voit dans ces slogans absurdes du pouvoir dans 1984 (1949) de George Orwell (1903-1950) comme « La liberté, c’est l’esclavage ». Pour détruire les opinions, il faut au contraire les laisser s’exprimer pour les réfuter. Elles ne sont justement détruites que si et seulement si celui qui les a, à l’instar de Socrate, arrive à reconnaître son ignorance. C’est pour cela que seul le dialogue permet leur destruction effective, non le débat où il faut à la façon des sophistes et des rhéteurs, vaincre l’autre, mais dans cet échange où l’on essaye d’apprendre de l’autre et où, comme le dit Socrate à Gorgias dans le dialogue éponyme de Platon, il est préférable d’être réfuté parce qu’on est débarrassé d’une erreur que de réfuter l’autre. C’est la raison pour laquelle la liberté d’expression est essentielle à la destruction des opinions.

 

Bref, le problème était de savoir s’il est nécessaire, voire obligatoire de détruire les opinions et si oui comment c’est possible. Si l’opinion apparaît dans un premier temps comme constitutive de l’individu, de sa morale et de sa liberté, il est clair qu’elle est nuisible à la connaissance. La détruire, c’est justement la remplacer par la recherche de preuves. La connaissance est sa mort. Mais nous ne pouvons tout connaître. Aussi est-ce en pensant par nous-mêmes, c’est-à-dire en nous demandant toujours si ce que nous pensons est valable pour tout homme que nous pouvons détruire l’opinion, ce qui implique de la laisser s’exprimer pour convaincre l’autre de l’abandonner en vérité.

 

 

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