sujet et corrigé d'une dissertation (terminales technologiques) : Peut-on vivre sans préjugés ?

Publié le par Bégnana

Lorsqu’on entend quelqu’un énoncer constamment des lieux communs, on est à la fois agacé et attristé car il fait preuve alors de peu de réflexion. Au contraire, un être original, réfléchi, nous attire. C’est dire si c’est un idéal que de vivre sans préjugés.

C’est qu’en effet, il paraît toujours possible à l’homme de réfléchir. Mieux : il doit le faire pour mériter son titre d’être doué de raison.

Cependant, la réflexion, parce qu’elle remet tout en cause paraît à la fois destructrice de toute pensée et impossible puisqu’il nous faut bien affirmer pour agir, voire pour bien agir.

On peut donc se demander s’il est possible et comment de vivre sans préjugés et dans cette hypothèse si c’est légitime.

 

 

Nous n’avons pas la capacité de vivre sans préjugés, c’est-à-dire sans opinions auxquelles nous n’avons pas réfléchi, lorsque nous sommes enfants voire peu instruits. Mais, adultes, disposant de la raison, nous pouvons raisonner et connaître. Dès lors, les préjugés disparaissent. Les bons préjugés que ratifie la raison comme le dit Voltaire dans le Dictionnaire philosophique portatif (1764), nous les conservons, mais non comme préjugés. Les mauvais, nous les détruisons. Mais, en avons-nous le droit ?

Nous n’avons pas le droit de vivre sans préjugés lorsque nous sommes enfants voire peu instruits. Car, sinon, nous pourrions faire ce qui est mal. Il est bon que soit un préjugé que le vol est mauvais. La vie sociale s’en porte mieux. Qui remet en cause ce préjugé pour voler est nuisible. Mais, dès que nous sommes adultes, nous avons le droit de nous libérer du préjugé. La raison nous permet de savoir qu’une société où le vol serait admis pour tous tout le temps est impossible. Il en va de même des préjugés relatifs aux personnes. Ainsi, Orgon, a un préjugé à cause de sa dévotion en faveur de Tartuffe, le personnage de la pièce éponyme (1667) de Molière (1622-1673). Lorsqu’il comprend que le faux dévot veut lui ravir sa femme, compréhension qu’il acquiert grâce au stratagème de cette dernière, son préjugé disparaît.

Néanmoins, nous n’avons pas toujours les connaissances pour agir. Et surtout, l’homme ne peut tout connaître, sans quoi il serait Dieu. Dès lors, il paraît impossible de vivre sans préjugés. N’est-ce pas d’ailleurs préférable ?

 

Ce qui nous amène à penser que nous n’avons pas la capacité de vivre sans préjugés, c’est notre raison individuelle bien trop faible. Tel est l’argument de Burke (1729-1997) dans ses Réflexions sur la révolution de France (1790). Les préjugés quant à eux proviennent d’une longue tradition. Il faut donc aimer certains préjugés, les plus anciens et les plus répandus car ils nous guident. Ils nous permettent d’ailleurs, sans l’aide de la raison, de rejeter les préjugés nouveaux qui voudraient apparaître et qui n’ont pas la tradition pour se fonder. Or, est-il possible grâce aux préjugés de vivre moralement ?

Les préjugés nous indiquent ce que nous devons faire dans la société qui est la nôtre. Nous n’avons donc pas le droit de les refuser. C’est que raisonner contre les préjugés c’est se préparer à se dispenser des actions vertueuses que recommande la société pour le bien de tous et de chacun. Le vol, le meurtre, le mensonge intéressé sont interdits. Réfléchir, c’est déjà commencer à mal agir. Les préjugés font donc de la vertu une habitude selon Burke. Ils permettent à l’individu de ne pas hésiter sur ce qu’il doit faire. Rompre avec les préjugés, c’est donc finalement rompre avec la bonne action.

Toutefois, pour défendre les préjugés, il faut réfléchir, donc en un sens les détruire. Ou alors, n’est-ce pas vouloir que les hommes demeurent dominés ? N’est-il pas du devoir de l’homme de penser par lui-même pour être véritablement humain ?

 

Pour ne pas préjuger, nul besoin d’acquérir des connaissances. Il faut penser par soi-même. C’est ce qui permet progressivement de ne plus avoir de préjugés. En effet, avoir des préjugés comme Kant le montre dans son article Qu’est-ce que les Lumières ?, c’est laisser à d’autres le soin de penser à sa place. Dès lors, c’est être dominé, autrement dit, c’est vivre comme un esclave. Pire, c’est vivre comme un esclave qui ne le sait même pas. Ce sont nos sentiments, nos coutumes, voire notre paresse qui nous dirigent comme Alain le montre dans ses Définitions. Par contre, dès qu’on pense par soi-même, on est amené, non pas nécessairement à connaître, mais à se décider soi-même, soit à croire, soit à douter et donc à chercher. Comment alors agir ?

S’il est vrai que le doute paralyse l’action, on peut faire un choix sans adhérer à une opinion. Le technicien qui essaye une nouvelle façon de faire, le soldat qui va à la guerre, le sportif qui entre sur le terrain ne sont pas sûr du résultat : cela ne les empêche pas d’agir. S’ils n’ont pas le temps d’acquérir des connaissances, ils peuvent penser par eux-mêmes dans le cours même de l’action pour prendre les bonnes décisions. Peut-être qu’ils échoueront, mais, sauf pour le soldat mort au champ d’honneurs, ils pourront se féliciter d’avoir été les auteurs de leur vie. Mais a-t-on le droit de vivre sans préjugés ? N’y a-t-il pas un risque pour la société ?

Penser par soi-même est plus qu’un droit, c’est un devoir. En effet, dans la mesure où chaque homme devient adulte, il a le devoir de ne pas se comporter comme l’enfant qui obéit en tout. Et encore ! Dès qu’on pense par soi-même dit Kant, on pense que tout homme a vocation à penser par lui-même. On est donc amené à inciter les autres à penser par eux-mêmes. L’éducation des enfants consistent donc moins à leur inculquer des préjugés, qu’à les amener progressivement à penser par eux-mêmes, de même qu’on les aide d’abord à marcher avant de les laisser seuls se déplacer eux-mêmes. S’ils doivent obéir, ce n’est pas aux opinions, mais aux règles qui leur permettent d’apprendre. Rapidement, ils peuvent comprendre le sens des règles et donc les accepter librement. Il en va à plus forte raison des adultes. Un adulte peut comprendre qu’il doit obéir à une règle même discutable pour que la vie sociale soit possible, quitte à proposer qu’elle soit modifiée pour une meilleure.

 

 

En somme, le problème était de savoir si nous avions la capacité, voire le droit de vivre sans préjugés. Il est apparu que l’acquisition des connaissances n’est pas vraiment suffisante mais qu’il n’est pas non plus possible et légitime de vivre avec des préjugés sans quoi nous sommes finalement esclaves des autres ou de nous-mêmes. C’est pour cela qu’à la condition de penser par soi-même, c’est-à-dire de se demander quoi penser, il est possible et légitime de vivre sans préjugés.

 

 

Commenter cet article