Sujet et corrigé d'une explication de texte de Kant sur le prix et la dignité

Publié le par Bégnana

Sujet.

Expliquer le texte suivant :

Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité.

Ce qui se rapporte aux inclinations et aux besoins généraux de l’homme, cela a un prix marchand ; ce qui, même sans supposer de besoin, correspond à un certain goût, c’est-à-dire à la satisfaction que nous procure un simple jeu sans but de nos facultés mentales, cela a un prix de sentiment ; mais ce qui constitue la condition, qui seule peut faire que quelque chose est une fin en soi, cela n’a pas seulement une valeur relative, c’est-à-dire un prix, mais une valeur intrinsèque, c’est-à-dire une dignité.

Or la moralité est la condition qui seule peut faire qu’un être raisonnable est une fin en soi ; car il n’est possible que par elle d’être un membre législateur dans le règne des fins. La moralité, ainsi que l’humanité, en tant qu’elle est capable de moralité, c’est donc là ce qui seul a de la dignité. L’habileté et l’application dans le travail ont un prix marchand ; l’esprit, la vivacité d’imagination, l’humour, ont un prix de sentiment ; par contre, la fidélité à ses promesses, la bienveillance par principe (non la bienveillance d’instinct), on une valeur intrinsèque.

Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1785).

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

Corrigé

 

On sait que Walpole (1616-1745) se vantait de connaître le prix de chaque homme. Le premier ministre de fait de sa gracieuse majesté voulait dire que tout homme était prêt à se vendre pour de l’argent et pour une somme plus ou moins importante. Ce qui revient d’ailleurs à considérer que la valeur d’un homme n’est guère différente à celle d’un chou-fleur. Bref, sa valeur est un prix ; elle est purement relative.

Or, un tel propos paraît choquant en ce qu’il semble nier une tout autre valeur, la valeur morale. Est-elle fondamentalement différente de la valeur économique, voire de toutes les autres valeurs ?

Tel est le problème que résout Kant dans ce texte extrait des Fondements de la métaphysique des mœurs. Le philosophe distingue radicalement entre les différents prix qui sont des valeurs relatives et la dignité qui est une valeur intrinsèque et donc absolue.

Reste à se demander si cette opposition est tenable dans la mesure où il est bien nécessaire aussi que les hommes échangent des services et donc mesurent leur valeur respective.

On verra d’abord comment Kant établit la différence entre le prix et la dignité, puis comment il sépare les prix marchand et de sentiment de la dignité et comment enfin il fait de la moralité en l’homme ce qui constitue seule la dignité par opposition aux prix que l’homme est également et donc en quoi cette distinction est pertinente.

 

Dans cet extrait, Kant distingue d’abord la notion de prix de celle de dignité. Pour ce faire, il parle de ce qui a un prix et de ce qui a une dignité, sans indiquer dans un premier temps de quoi il s’agit. On comprend que ce qui caractérise le prix, c’est qu’il se dit de quelque chose. Il en va de même de la dignité. Autrement dit, le prix n’existe pas séparé de ce qui a un prix ni la dignité de ce qui a une dignité. Disons donc que ce sont des prédicats de certains sujets au sens logique. Reste à savoir quelles sont les réalités ainsi caractérisés quant à leur valeur. Mais avant cela, en quoi prix et dignité se distinguent.

Le critère de distinction entre ce qui a un prix et ce qui a une dignité c’est la possibilité ou non de procéder à un remplacement par un équivalent. Autrement dit, lorsque quelque chose a un prix, il y a toujours possibilité de remplacer ce qui a un prix par quelque chose d’autre. Illustrons cela avec l’exemple de deux marchandises. Une automobile peut être remplacée par une autre. Le prix assure donc la possibilité de comparer les choses de façon à leur attribuer ou non une valeur égale. Mais, on pourrait tout aussi bien prendre comme exemple deux hommes qui ont une valeur sociale, soit une dignité au sens étymologique. La “dignitas” chez les Romains c’est la qualité de celui qui a un haut rang dans la cité. En va-t-il de même de la dignité au sens où l’entend Kant ?

En ce qui la concerne, Kant la définit comme ce qui est supérieur à tout prix. Or, si un prix s’exprime en nombre, il est toujours possible d’ajouter un à un nombre quelconque. Dès lors, on ne voit pas ce qui serait supérieur à tout prix. Ou plutôt, cette supériorité ne peut être quantitative. Il s’agit donc d’une différence de nature. Il y a donc dans la dignité quelque chose qui échappe à l’échange, condition du prix. Précisément, ce qui a une dignité ne peut en aucun cas avoir autre chose comme équivalent qui le remplace. La dignité est donc la valeur de ce qui ne peut en aucun cas être remplacé ou qui n’a aucun équivalent. C’est donc ce qui a sa valeur en soi-même.

Or, il est tout à fait possible d’estimer, et on le fait souvent, que ce qui ne s’échange pas, c’est ce qui ressortit au domaine des sentiments. Qu’entendre par là ? Faut-il véritablement exclure ce qui a une valeur sentimentale du prix et en constituer la notion de dignité ou bien est-ce un type de prix spécifique ?

 

Kant distingue le prix marchand du prix de sentiment qu’il oppose à la dignité. Pour le premier, il s’appuie sur les “choses” qui ont un prix : ce sont celles qui satisfont soit les besoins généraux de l’homme, soit ces inclinations. On peut illustrer les premières en invoquant la nourriture ou la boisson. Pour les secondes, qu’on pense aux jeux, aux amours, etc. Dès lors, ce qu’on nomme sentiment dans le langage courant, c’est ce que Kant nomme une inclination. On peut entendre par là un désir habituel qui oriente vers un type d’objet. L’un aura de l’inclination pour les cartes, l’autre pour la couleur rouge. Dès lors, une personne en tant qu’objet d’inclination a un prix marchand, c’est-à-dire qu’elle peut être remplacée par une autre. Voilà qui paraît choquant. Comment celle ou celui que j’aime pourrait-il être remplacé(e) par un ou une autre ? Et pourtant, c’est bien ce qui se passe. L’inclination change d’objet et l’amour comme le chante Carmen dans l’opéra éponyme (1875) de Bizet est « enfant de bohème » dans l’habanera « L’amour est un oiseau rebelle ». Ou encore, la Sylvie de la nouvelle (1853, reprise en 1854 dans Les filles du feu) de Gérard de Nerval (1808-1855), qui aime longtemps le petit parisien, autrement dit le narrateur avant d’aimer son frère de lait avec qui elle se marie. Mais qu’entendre alors par prix de sentiment ? Peut-on lui appliquer la caractéristique du prix, à savoir être interchangeable par un équivalent ?

Kant distingue ce qui ne répond à aucun besoin et qui, faut-il lire entre les lignes, ne correspond non plus à aucune inclination, comme étant ce qui donne lieu à un prix de sentiment. Plus précisément, de telles “choses” renvoient au goût. Qu’entendre par là ? Il faut bien sûr distinguer le goût au sens propre qui est un des cinq sens (avec la vue, l’ouïe, l’odorat et le toucher) et le goût comme qualité des sens comme l’amer, le sucré, etc. avec le goût au sens métaphorique. Et en ce dernier sens il faut encore distinguer « avoir du goût pour » qui désigne une inclination d’« avoir du goût » qui désigne la sensibilité à la beauté. Il s’agit bien là de ce sens puisque Kant précise qu’il s’agit d’une satisfaction qui provient du jeu sans but de nos facultés. C’est donc dire que l’utilité du besoin comme de l’inclination est écartée. Ainsi, nos facultés dans un jeu sans but procurent une satisfaction dans des œuvres qui sont inutiles, raison pour laquelle on les appelle des œuvres d’art. Mais certaines attitudes relèvent du goût comme s’habiller, dresser une table, etc. Certes, on dit qu’une grande œuvre d’art est irremplaçable. Mais le goût comme satisfaction a des objets interchangeables. Ce qui appartient à une œuvre peut m’être donnée par une autre. Ainsi est-il clair que le prix de sentiment est bien un prix, c’est-à-dire porte sur des “choses” dont on peut trouver des équivalents. En quoi donc les prix marchand et de sentiment s’opposent à la dignité au sens où Kant prend cette notion ?

Le propre de ce qui peut avoir une dignité, c’est ce qui est la condition pour que quelque chose soit une fin en soi. Il faut entendre par là non ce qui peut être considéré comme une fin en soi, ce qu’est en un sens l’œuvre d’art en tant qu’elle n’est pas le moyen d’autre chose. Mais l’œuvre d’art n’a pas pour condition ce qui ferait qu’elle est en elle-même une fin en soi. Elle est faite par un artiste qui peut n’avoir aucune valeur en tant que tel. Et l’œuvre d’art ne se donne à elle-même aucune fin. C’est donc ce qui est condition de ce qui peut être fin en soi qui a une dignité. Et Kant de préciser que la dignité se dit de ce qui a une valeur absolue, intrinsèque et non relative et donc extrinsèque.

Or, que reste-t-il quand on a enlevé, l’homme comme être de besoins ou d’inclinations, voire l’homme comme artiste ? Reste donc à se demander quelle pourrait être cette condition qui fait la dignité.

 

Kant précise quelle est cette condition : il s’agit de la moralité. Et c’est elle qui fait que l’être raisonnable est une fin en soi. Il justifie sa thèse en disant que c’est la moralité qui permet d’être un membre du règne des fins. Et qui plus est, un membre législateur. Qu’est-ce à dire ? Si un membre, c’est une partie qui concourt à la réalité du tout auquel il appartient, un membre législateur, c’est une partie qui participe à l’élaboration de la loi. Or, s’il y a une loi de la moralité, c’est celle précisément qui consiste à traiter les fins en soi que sont les êtres raisonnables comme telles. Et cette loi dont chaque être raisonnable est l’auteur est la même pour tous. Dès lors, l’être raisonnable peut être relié à d’autres êtres raisonnables dans ce que Kant nomme un « règne des fins », c’est-à-dire un état de nature juridique où les fins et non les moyens dominent ou plutôt ont la prédominance. Par la moralité donc, chacun est une fin en soi pour les autres et réciproquement.

Kant en déduit que c’est la moralité qui fait la dignité d’un être. Or, il précise qu’il s’agit du même coup de l’humanité. Mais celle-ci ne s’entend pas comme espèce biologique, mais comme être capable de moralité. C’est d’ailleurs pourquoi ce mot d’humanité désigne en français aussi une attitude morale. À l’inverse, c’est parce qu’il est capable d’humanité que l’homme peut être inhumain. On ne le dit jamais d’un animal ou d’une espèce animale. Il s’agit d’un blâme. Mais dès lors, l’homme indigne est bien inférieur mais absolument et non relativement. Et cette infériorité, c’est lui qui se la confère. C’est donc dire qu’il n’y a pas vraiment de comparaison lorsqu’il s’agit de dignité. Toutefois, l’humanité n’implique-t-elle pas au contraire l’échange d’équivalent, c’est-à-dire le prix ? Le mariage par exemple n’est-il pas dans la plupart des sociétés un échange soit où l’on donne un prix pour la fiancée, soit ou elle est donnée accompagnée d’une dot ?

Kant résout la difficulté en prenant deux exemples de prix marchand et de prix de sentiment qui s’appliquent à l’homme lui-même. Il s’agit d’abord de l’habileté et l’application dans le travail. Ce sont des qualités qui ont un prix puisqu’il est possible de les changer contre n’importe quoi d’autres. Elles servent à réaliser des objets utiles. Nous parlons souvent à notre époque du marché du travail où il s’agit de se vendre. De même, les qualités que sont l’esprit, c’est-à-dire la capacité à manier les idées et à les rapprocher de façon à étonner, la vivacité d’imagination, c’est-à-dire la capacité à imaginer beaucoup et rapidement et l’humour, c’est-à-dire la capacité à montrer les aspects amusants des réalités, sont les exemples de qualités humaines qui n’ont qu’un prix de sentiment. Il s’agit de qualités susceptibles d’être utilisées par l’homme de goût. On voit donc que ce n’est pas l’homme tout entier qui possède la dignité. C’est uniquement l’homme en tant qu’être moral. Aussi Kant donne-t-il deux exemples d’actions morales qui constituent la dignité. Il présente d’abord la fidélité dans les promesses, c’est-à-dire le fait de toujours faire ce qu’on a dit qu’on ferait. Il faut l’entendre bien sûr de promesses réalisables. Il présente ensuite la bienveillance par principe, c’est-à-dire par réflexion ou par usage de la raison et non la bienveillance d’instinct, c’est-à-dire qui ne s’appuie que sur les inclinations pour les uns ou les autres. Elle consiste à tenter de faire le bien des autres sans d’ailleurs vouloir le leur imposer, ce qui serait du fanatisme moral. On peut donc dire que pour Kant, ce sont les qualités morales seules qui ont une valeur intrinsèque puisqu’elles portent sur les fins et non seulement sur les moyens. La dignité de chaque homme se situe dans son aptitude à agir moralement et la valeur qu’il se donne, valeur absolue, lui est bien propre.

 

Disons donc pour finir que Kant dans cet extrait des Fondements de la métaphysique des mœurs, résout le problème de savoir s’il y a une différence entre le prix et la dignité, c’est-à-dire s’il y a une différence de nature entre les différentes valeurs. Il montre que c’est la moralité en nous et seulement elle qui constitue la dignité. Tout le reste n’est que moyen, jamais fin en soi. Ainsi Kant parvient-il à donner un sens autre que simplement social à cette notion.

 

 

 

Publié dans Sujets L ES S

Commenter cet article

Bravo 04/01/2015 22:51

Très bien écrit et utile, merci!