Sujet et corrigé (terminales technologiques) : texte de Hume sur l'expérience

Publié le par Bégnana

Sujet.

 

Pour nous convaincre que toutes les lois de la nature et toutes les opérations des corps sans exception se connaissent seulement par expérience, les réflexions suivantes peuvent sans doute suffire. Si un objet se présentait à nous et qu’on nous demande de nous prononcer sur l’effet qui en résultera sans consulter l’expérience passée, de quelle manière faut-il, je vous prie, que l’esprit procède dans cette opération ? Faut-il qu’il invente ou qu’il imagine un événement qu’il attribuera à l’objet comme effet ? Manifestement, il faut que cette invention soit entièrement arbitraire. L’esprit ne peut sans doute jamais trouver l’effet dans la cause supposée par l’analyse et l’examen les plus précis. Car l’effet est totalement différent de la cause et, par suite, on ne peut jamais l’y découvrir. Le mouvement de la seconde bille de billard est un événement distinct du mouvement de la première ; il n’y a rien dans l’un qui suggère la plus petite indication sur l’autre. Une pierre ou un morceau de métal élevés en l’air et laissés sans support tombent immédiatement ; mais à considérer la question a priori, découvrons-nous rien dans cette situation qui puisse engendrer l’idée d’une chute plutôt que d’une élévation ou de tout autre mouvement, dans la pierre ou le morceau de métal ?

Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748)

 

 

Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d’abord étudié dans son ensemble.

 

 

Questions.

 

1) Dégagez l’idée principale et les principales étapes de l’argumentation ?

2) Expliquez :

a) « L’esprit ne peut sans doute jamais trouver l’effet dans la cause supposée par l’analyse et l’examen les plus précis »

b) « considérer la question a priori »

3) L’expérience est-elle l’origine de notre connaissance des faits ?

 

 

Corrigé

 

Quel rôle joue l’expérience dans l’acquisition des connaissances ? Sert-elle seulement à contrôler les hypothèses librement formulées par la raison ou bien est-elle la source de toutes nos connaissances relatives au fait ?

Tel est le problème que résout Hume dans cet extrait de l’Enquête sur l’entendement humain.

 

1. Le philosophe veut montrer que l’expérience est la seule source de nos connaissances relatives aux faits, c’est-à-dire aux réalités hors de nous qui ne sont pas de simples pensées.

Il commence par énoncer les divers aspects de sa thèse, à savoir que ce qu’on nomme les lois de la nature comme la loi de la chute des corps ou les opérations des corps, c’est-à-dire de tous les faits hors de notre esprit, ne peuvent être connus que par l’expérience, c’est-à-dire implicitement que la raison laissée à elle-même en est strictement incapable. Il s’agit pour lui de la fonder par des réflexions.

Pour ce faire, il interroge son lecteur en lui demandant ce qui se passerait s’il fallait se prononcer sur l’effet qui résulterait d’un objet quelconque sans consulter l’expérience passée. Il pose la question de savoir comment l’esprit laissé à lui-même pourrait procéder pour trouver cet effet. La seule réponse qui lui paraît sensée c’est que l’effet trouvé serait totalement arbitraire, c’est-à-dire ne suivrait aucune règle. Il en déduit qu’il est impossible à l’esprit sans l’expérience de découvrir le moindre effet d’un objet donné.

Il explique cette impossibilité par la différence radicale entre l’effet et la cause qui ne permet donc pas, connaissant l’une, de découvrir par le seul raisonnement l’autre. Il illustre cette différence par une série d’exemples.

Le premier exemple est tiré du jeu de billard. La cause est le mouvement d’une bille, l’effet, le mouvement de la seconde bille. Les deux mouvements n’étant pas identiques, la considération du premier mouvement, sans l’expérience, ne peut permettre de savoir quel sera le mouvement de la seconde bille.

Le deuxième exemple est celui d’une pierre ou d’un morceau de métal, autrement dit un objet relativement lourd. Nous pensons que lâchés, ils tomberaient. Mais, si on examine l’objet sans l’expérience, c’est-à-dire a priori, il est clair qu’on peut concevoir d’autres effets. Hume en donne deux : une élévation ou un autre mouvement que celui de la chute. Qu’on puisse les concevoir est ce qui montre justement que ce n’est pas a priori qu’on découvre l’effet, mais a posteriori, c’est-à-dire à partir de l’expérience acquise.

 

2. a) Lorsqu’il écrit que « L’esprit ne peut sans doute jamais trouver l’effet dans la cause supposée par l’analyse et l’examen les plus précis », Hume veut dire qu’il n’est pas possible que l’esprit se passe de l’expérience pour découvrir un quelconque effet. C’est là le fond de sa thèse. Laissé à lui-même, l’esprit peut examiner comme il l’entend une cause, il n’en fera jamais ressortir l’effet. Autrement dit, l’analyse, c’est-à-dire la démarche qui consiste à extraire les éléments de quelque chose de donné, ne peut découvrir ce qui est différent de la chose. Tel est le cas de l’effet. De même, l’examen purement intellectuel ne peut découvrir quoi que ce soit dans une cause sans que l’effet ait été expérimenté.

 

b) Lorsqu’il parle de « considérer la question a priori », il veut dire chercher ce qui résulterait d’un objet en le considérant comme cause. On rejoint là le sens de la locution latine qui veut dire « à partir de ce qui vient avant ». À quoi il faut ajouter que cet avant se situe aussi abstraction faite de l’expérience passée puisqu’il s’agit d’éliminer toutes les connaissances acquises. C’est aussi ce que veut dire a priori.

 

3) Lorsqu’il met en scène La leçon d’anatomie du docteur Tulp (1632), Rembrandt (1606-1669), dans son célèbre tableau, le montre en pleine opération de dissection. Il apparaît nécessaire qu’il y ait de l’expérience pour connaître et sans elle, il n’y a qu’arbitraire.

Cependant, l’expérience accumulée peut se révéler erronée ou source d’erreurs.

Dès lors, à quelles conditions l’expérience peut-elle être l’origine de nos connaissances des faits ?

 

Hume lui-même nous dit que si on examine un objet sans tenir compte de l’expérience passée, alors ce qu’on proposera sera arbitraire. Toutefois, rien n’interdit alors d’imaginer un effet possible et de se retourner après vers l’expérience pour savoir si c’est bien ce qui se produit. Il est donc possible que l’expérience qu’on réalise ait pour source notre raison ou notre imagination. Prenons l’exemple de quelqu’un qui va jouer au billard. Il est clair qu’il va émettre une hypothèse sur le mouvement de la bille qu’il va frapper. L’expérience lui montrera petit à petit ce qu’il doit faire pour arriver au succès.

Cependant, cette hypothèse elle-même ne provient-elle pas de l’expérience passée ?

 

C’est qu’en effet, s’il est impossible de deviner l’effet parce qu’il est différent de la cause, il est clair alors que dans la réalité, nous nous appuyons toujours sur l’expérience passée, la nôtre, ou encore celle de nos prédécesseurs quand nous répétons leurs leçons. C’est ainsi qu’on peut forger des hypothèses qui ne sont pas totalement contraires à la réalité. Ainsi, si on annonce qu’on va lâcher un objet relativement lourd, il est clair qu’on va tous prévoir qu’il va tomber. On s’appuie alors sur l’expérience acquise. Mais on peut imaginer d’autres effets ou plutôt on peut les concevoir. Et Hume donne deux possibilités qui, depuis se sont réalisées en apesanteur, à savoir que l’objet s’élève ou a un autre mouvement que celui de la chute. Or, ceux-ci paraissent provenir aussi de notre expérience. C’est bien la preuve du rôle indispensable de l’expérience pour tester les conditions qui rendent possibles certains effets.

Néanmoins, que l’expérience soit nécessaire pour s’assurer de la réalité de ce qu’on pense ne veut pas dire qu’il ne faut pas d’abord penser avant de faire des expériences.

 

En effet, on peut objecter à Hume en suivant Auguste Comte dans le Cours de philosophie positive (1830-1842) que l’expérience elle-même a besoin d’une théorie pour être possible. En effet, si je ne rattache pas à une hypothèse mon observation, elle n’aura aucun sens. Même si ma théorie est suggérée par l’expérience, elle est d’abord choisie par la raison. Et à plus forte raison, si les faits sont complexes, il faut bien une hypothèse pour savoir ce que je dois regarder. Ainsi, lorsque je lâche un objet ou que je frappe une bille au billard, j’émets des hypothèses sur leur mouvement et non sur leur couleur ou sur leur odeur. C’est donc la raison qui choisit ce qu’il faut ou non observer. C’est la preuve qu’il y a bien une dimension a priori qui rend possible l’expérience et qui permet alors qu’elle puisse servir à confirmer ou infirmer une hypothèse.

 

En un mot, Hume a raison d’insister sur le rôle de l’expérience : sans elle, notre connaissance des faits serait nulle. Il régnerait l’arbitraire le plus total. Néanmoins, ce n’est pas l’expérience qui est l’origine exclusive de nos connaissances de faits. C’est plutôt la raison qui, lorsqu’elle interroge le réel, est susceptible de le découvrir ou tout au moins de corriger ses propres erreurs, voire ses errances.

 

 

 

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