Sujet et corrigé (terminales technologiques) : texte de Nietzsche "Le mensonge"

Publié le par Bégnana

Sujet

 

Le mensonge. – Pourquoi, dans la vie de tous les jours, les hommes disent-ils la plupart du temps la vérité ? – Sûrement pas parce qu’un dieu a interdit le mensonge. Mais, premièrement, parce que c’est plus commode ; car le mensonge réclame invention, dissimulation et mémoire (raison qui fait dire à Swift (1) : qui raconte un mensonge s’avise rarement du lourd fardeau dont il se charge ; il lui faudra en effet, pour soutenir un mensonge, en inventer vingt autres). Ensuite, parce qu’il est avantageux, quand tout se présente simplement, de parler sans détours : je veux ceci, j’ai fait cela, et ainsi de suite ; c’est-à-dire parce que les voies de la contrainte et de l’autorité sont plus sûres que celles de la ruse. – Mais s’il arrive qu’un enfant ait été élevé au milieu de complications familiales, il maniera le mensonge tout aussi naturellement et dira toujours involontairement ce qui répond à son intérêt ; sens de la vérité, répugnance pour le mensonge en tant que tel lui sont absolument étrangers, et ainsi donc il ment en toute innocence.

Nietzsche, Humain, trop humain (1878)

(1) Swift : 1665-1745, écrivain anglais.

 

Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d'abord étudié dans son ensemble.

 

Questions.

1) Dégagez l’idée directrice du texte et les étapes de son argumentation.

2) Expliquez :

a) « le mensonge réclame invention, dissimulation et mémoire. »

b) « les voies de la contrainte et de l’autorité sont plus sûres que celles de la ruse ».

3) Disons-nous la vérité par respect pour la vérité ?

 

Corrigé

 

Pourquoi les hommes mentent-ils ? Pourquoi finalement est-ce si rare ? Est-ce parce qu’ils respectent la vérité ou bien est-ce pour des raisons purement utilitaires ?

Tel est le problème que résout Nietzsche dans cet extrait de son ouvrage Humain, trop humain.

 

1.

Nietzsche veut montrer que les hommes sont souvent véridiques pour l’utilité et non par respect de la vérité.

L’auteur commence par poser la question de savoir quelle raison pousse les hommes à dire la vérité la plupart du temps, c’est-à-dire souvent. Autrement dit, selon lui, le mensonge est plutôt rare. Il écarte une première raison : à savoir que c’est un interdit religieux.

Il lui oppose une autre raison qui est la commodité. C’est qu’en effet, le mensonge est difficile. Pour que les autres nous croient, il faut inventer alors que la vérité se donne. Il faut dissimuler, ce qui implique un effort et il faut de la mémoire. Aussi dans une parenthèse, Nietzsche se réfère en bonne part à l’écrivain Swift qui soutenait que tout mensonge en exigeait d’autres.

La deuxième raison que Nietzsche avance est que la véracité est avantageuse. Il est préférable d’user de l’autorité ou de la contrainte pour obtenir ce qu’on veut plutôt que la ruse, c’est-à-dire l’action ou la parole en vue de tromper.

Pour prouver finalement qu’il n’y a aucune moralité dans la véracité ordinaire, Nietzsche prend l’exemple d’un enfant élevé dans des conditions qui l’auront entraîné au mensonge. Il mentira de façon tout à fait innocente, c’est-à-dire sans penser qu’il va à l’encontre d’un interdit, sans aucun remords.

 

2)

a)

Lorsqu’il écrit « le mensonge réclame invention, dissimulation et mémoire », l’auteur veut dire que pour mentir, il faut inventer, c’est-à-dire faire apparaître une représentation de la réalité autre que celle que nous percevons.

Il faut également dissimuler car le mensonge doit apparaître comme tel à l’autre pour être efficace. Sans quoi, il est une fiction.

Enfin, il faut de la mémoire car comment sinon ne pas montrer qu’on a menti si, après coup, on oublie le mensonge et qu’on énonce la vérité. Autrement dit, le mensonge est difficile.

Dire la vérité est facile. L’analyse du mensonge confirme l’idée que les hommes disent souvent la vérité parce que c’est plus facile.

 

b)

Lorsqu’il écrit que « les voies de la contrainte et de l’autorité sont plus sûres que celles de la ruse », Nietzsche donne une des raisons pour laquelle la plupart des hommes ne mentent pas. On ment à quelqu’un pour obtenir quelque chose, voire quelque chose de lui. Cela suppose qu’il ne veut pas consentir à ce que nous voulons.

Or, on peut obtenir ce qu’on veut directement, par contrainte, c’est-à-dire en usant de la force contre la volonté d’un autre et par autorité, c’est-à-dire par l’ascendant qu’on a sur lui. Dans les deux cas, on dira la vérité. Mais surtout, on obtiendra ce qu’on veut alors que dans le cas du mensonge, le résultat demeure incertain. C’est pour cela qu’elles sont plus sûres que le moyen de la ruse, terme synonyme de mensonge.

Là encore, l’idée que les hommes disent la vérité plus par intérêt est confirmée.

 

 

3)

Si l’on en croit l’auteur, ce n’est jamais par respect pour la vérité que nous la disons ou plutôt que nous disons ce que nous croyons vrai.

Et pourtant, nous louons les savants qui font des recherches grâces auxquelles ils s’approchent de la vérité. Nous nous passionnons pour leur découverte même si elles ne sont d’aucune utilité.

Dès lors, ne peut-on pas penser que nous disons aussi la vérité par respect pour la vérité ?

 

Il est vrai que Nietzsche nie que les hommes disent la vérité par respect de la vérité d’abord en écartant la raison religieuse. Or, pour un croyant, son Dieu est la vérité. Si donc il lui interdit de mentir – comme dans le neuvième commandement de la Bible qui interdit de faire un faux témoignage (Ancien testament, Exode, Deutéronome) – c’est donc par respect de la vérité qu’il ne ment pas. Celui qui par exemple continue à professer sa foi alors qu’on lui demande de la renier ne le fait pas par utilité.

Il n’en reste pas moins vrai que c’est par crainte de Dieu ou par crainte du châtiment éternel, bref, cela revient également à l’utilité. La recherche, notamment scientifique quant à elle, n’est-elle pas mue par le respect de la vérité ?

 

En effet, le savant, voire le philosophe qui cherche ne peut pas savoir si ce qu’il découvrira sera utile ou nuisible pour l’homme. Il ne peut même pas savoir s’il découvrira quelque chose. Dès lors, ce n’est pas pour agir sur les autres qu’il recherche la vérité. On peut donc penser que c’est par respect pour elle, c’est-à-dire qu’il la recherche de façon désintéressée.

Mais c’est qu’il considère la vérité comme une valeur plus profitable que le mensonge. Et il est vrai que le respect s’adresse aux valeurs ou aux personnes qui nous en paraissent dignes. Il y a donc finalement l’idée d’une utilité dans la prescription de dire la vérité. Elle vient de la vie sociale qui nous commande la plupart du temps de ne pas mentir car la confiance est, pour la société, quelque chose d’utile comme le soutient John Stuart Mill dans L’utilitarisme. C’est pour cela que le savant, ou le philosophe, est tenu de dire la vérité, c’est-à-dire d’énoncer ce qu’il estime vrai. Finalement, le mensonge ne peut-il pas être aussi facile que dire la vérité ou la véracité ?

 

En effet, en prenant en compte le cas d’un enfant élevé dans un milieu difficile qui s’habitue au mensonge, Nietzsche montre en quoi dire ce qu’on croit être vrai, c’est-à-dire être véridique ou faire preuve de véracité est une question d’habitude et donc d’utilité. C’est qu’un tel enfant ment involontairement. Le propos semble contradictoire puisque mentir, c’est dire volontairement le contraire de ce qu’on croit être vrai. Mais en réalité, c’est arranger l’expression des faits en fonction de notre intérêt. Qui donc s’est habitué au mensonge ne se rend même plus compte qu’il ment. Voilà en quoi le mensonge devient involontaire. C’est donc que lorsque nous sommes véridiques, nous exprimons finalement notre seul intérêt. Il ne peut être question de respect de la vérité mais bien plutôt de la valeur de notre seule personne.

 

Disons donc pour finir que Nietzsche a tenté de nous montrer de façon convaincante dans ce texte en quoi notre relation à la vérité a pour fondement l’intérêt et non le respect, c’est-à-dire une attitude désintéressée vis-à-vis d’une valeur autre que nous. Il montre donc indirectement que lorsque l’intérêt est en jeu, dire la vérité peut être abandonnée sans scrupule aucun.

 

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