Sujet et corrigé : expliquer un texte de Pascal extrait des "Pensées" - "Le monde juge bien des choses"

Publié le par Bégnana

Expliquer le texte suivant :

Le monde juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l’homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étaient partis ; mais c’est une ignorance savante qui se connaît. Ceux d’entre deux, qui sont sortis de l’ignorance naturelle, et n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles composent le train du monde ; ceux-là le méprisent et sont méprisés. Ils jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien.

Pascal, Pensées (1670 posthume)

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

Note :

Les Pensées sur la religion et quelques autres sujets ont été éditées après la mort de Pascal à partir de ses brouillons. Outre la première édition de 1670 dite de Port Royal, on trouve plusieurs éditions modernes. Ce passage est le fragment 327 de l’édition Brunschvicg de 1897 et le fragment 83 de l’édition Lafuma de 1962.

 

Corrigé

 

On admet généralement que seul celui qui connaît peut bien juger des choses. Mais ainsi, on présuppose que l’homme peut connaître. Or, s’il est fondamentalement ignorant, n’est-ce pas mal juger les choses que de prétendre les connaître ? Et n’est-il pas absurde de considérer que juge bien l’ignorant ?

Tel est le problème que résout Pascal dans cet extrait de son ouvrage posthume qui a été intitulé Pensées. Il veut montrer que seule l’ignorance rend possible de bien juger de toutes choses.

On examinera donc d’abord quelle forme peut prendre l’ignorance et comment elle permet de juger. On examinera ensuite en quoi l’homme peut prétendre à la science ou non. Enfin, on cherchera à déterminer dans quelle mesure il est possible de penser avec Pascal que la seule ignorance est susceptible de rendre possible un bon jugement.

 

Le texte s’ouvre sur la thèse du texte car elle se répète à la fin de l’extrait selon laquelle le « monde juge bien des choses ». Qu’entendre d’abord par « monde » ? Il est clair que ce ne peut être la totalité des choses matérielles puisque pour juger il faut un esprit. Ce ne peut être non plus les hommes en général car il y a entre les uns et les autres des différences de thèses. Et comme Pascal finit par préciser que le monde est composé de ceux qui ignorent, il oppose le monde à ceux qui prétendent sortir de la condition d’ignorance.

Pascal donne comme raison du bon jugement l’ignorance. Il y a là un paradoxe évident puisque l’opinion commune admet qu’il faut être savant et non ignorant pour bien juger. Par là on peut entendre juger en vérité ou alors juger à bon escient. Dans les deux cas, comment celui qui ne sait pas ce qu’est une chose pourrait bien juger ? Pascal précise que l’ignorance est naturelle entendant par là que l’homme naît ignorant. Mais comme il la considère comme la vraie place de l’homme, il faut comprendre que quelque effort que fasse l’homme, il doit se retrouver ignorant. Qu’entendre alors par ignorance ?

D’abord, il y a l’ignorance première. Elle appartient au départ à tous les hommes. C’est donc l’ignorance purement naturelle qui se caractérise non seulement par le fait de ne pas savoir mais également par une certaine ignorance de soi. Dès lors, on ne comprend pas comme il est possible qu’elle permette de bien juger. Or, qui ignore et ne prétend pas être savant ne sait pas certes en quoi il est ignorant ou ce qu’est l’ignorance. Mais ces jugements ne sont pas marqués par la prétention de savoir. En ce sens, ils ne peuvent qu’être conformes à leur teneur de vérité, qui est nulle. Ainsi, si je juge que telle chose ou telle personne est telle ou telle, et que dans le même temps je ne prétends pas savoir, je juge bien. Mais si je porte un jugement que je prétends être fondé alors qu’il ne l’est pas parce que tous les hommes sont ignorants, y compris moi-même, alors il faudrait admettre avec Pascal que je juge mal des choses, y compris des personnes.

Or, qui ignore ne sait pas qu’il ignore. Par conséquent, n’est-ce pas plutôt ceux qui savent qu’ils ignorent qui sont susceptibles de bien juger ?

C’est qu’en effet Pascal est amené très classiquement à distinguer de la pure ignorance, l’ignorance savante. Il présente celle-ci comme la seconde extrémité des sciences qui touche la première donnant l’image d’une sorte de cercle à parcourir. Cette seconde ignorance est le résultat d’un parcours que ne font que quelques grandes âmes au terme duquel elles savent ce qu’est la condition humaine du savoir, soit l’ignorance. Mais pourquoi des grandes âmes ?

Le terme a un sens moral. Il renvoie étymologiquement à la vertu de magnanimité, par laquelle l’homme montre sa valeur en ce sens qu’il se sait capable de faire de grandes choses [cf. Aristote, Éthique à Nicomaque, livre IV, chapitres 7 à 9]. Et effectivement, il faut bien être une grande âme pour parcourir la totalité des sciences. Or, Pascal admet que les hommes, quoi qu’ils sachent, ne savent finalement rien. C’est donc dire qu’il sait la nullité de leur savoir. Il est donc une de ces grandes âmes qu’il décrit. Qu’est-ce donc finalement que cette ignorance savante ? Comment est-elle possible ?

Le propre de l’ignorance savante est de se connaître. Il y a là en apparence une contradiction. Car si je connais mon ignorance, je ne le suis plus. Et surtout, comment connaître que je suis ignorant sans savoir ? C’est ce que Kant essaye de montrer dans sa Logique. Seul un physicien peut savoir qu’il ignore la structure de l’or pour reprendre l’exemple de Kant. Par conséquent, pour savoir que l’homme ignore, il faudrait avoir un savoir absolu, ce qui est contraire à l’hypothèse. On peut donc objecter à Pascal qu’il y a dans sa conception de la grande âme qui connaît son ignorance un présupposé, à savoir qu’il y a un savoir absolu qui sert de mesure à l’ignorance de l’homme.

Or, Pascal distingue de l’ignorance naturelle et de l’ignorance savante la science suffisante de ceux qui ne connaissent pas l’ignorance humaine. Ne faut-il pas penser au contraire qu’il ne peut pas y avoir autre chose qu’une telle science pour l’homme ? N’est-il pas absurde de penser que des hommes peuvent bien ou mal juger des choses si finalement l’homme est ignorant ?

 

Pascal critique ceux qui se trouvent entre la pure ignorance naturelle et qu’il comprend comme étant les hommes du peuple et ceux qui connaissent l’humaine ignorance qu’il nomme les habiles. On peut nommer cette classe intermédiaire les demi-habiles comme il le fait ailleurs [dans le fragment 90 des Pensées]. Ce qui les caractérise c’est qu’ils ne sont pas arrivés à savoir que l’homme ne sait rien. Et comme le peuple et les habiles composent le monde, ou plutôt son cours ordinaire, Pascal déduit de leur science prétendue, autrement dit illusoire, qu’ils troublent le monde et qu’ils jugent mal de tout.

Il faut donc croire qu’ils s’opposent d’abord aux jugements du peuple. Et on comprend que qui cherche à connaître remet en cause les jugements des ignorants en ce qu’ils ne sont pas fondés. Mais Pascal renverse finalement cette remise en cause en soutenant que le peuple ignorant juge bien puisque les hommes sont ignorants. L’absence de fondement est la marque de la condition humaine. Dès lors, les habiles jugent que le peuple a raison en ces jugements puisque les hommes n’ont pas de connaissance. Ce n’est donc pas nécessairement le contenu, c’est quant à la forme du jugement, que le peuple est légitimé dans ces jugements. Illustrons-le dans le domaine moral ou politique. Admettons que le peuple trouve juste une loi qui n’est qu’une coutume. Son jugement n’est pas fondé. Un demi-habile contestera la loi en prétendant qu’elle n’est pas fondée. Un habile quant à lui renversera cette conception car, puisque les hommes sont ignorants, la coutume est valable. Bref, il y a là un conservatisme assumé de Pascal.

Or, c’est là admettre qu’il y a un savoir véritable qui est la mesure de l’ignorance humaine. C’est donc à la condition de poser qu’il existe un savoir absolu qu’il est possible de dénoncer l’ignorance humaine, voire de prétendre qu’on sait qu’on ignore. Mais qu’il y ait un savoir absolu, on peut y croire, non le savoir. Aussi est-il préférable à la façon des sceptiques de donner raison au peuple non pas quant à la forme de ces jugements, infondés, mais parce que les hommes ne peuvent pas ne pas chercher à savoir tout en se heurtant à la difficulté qu’il y a à connaître.

 

Disons donc pour finir que le problème était de savoir dans quelle mesure l’ignorance peut fonder le jugement. Finalement, elle le peut selon Pascal parce qu’elle est l’humaine condition du savoir. Pourtant, prétendre savoir que l’homme ignore, c’est négliger l’exigence de recherche qui constitue le savoir et qui seule peut fonder le jugement.

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